Les Frappés, c'est le podcast de celles et ceux qui se dépassent. Vous écoutez le troisième épisode de la mini-série audio sur l'expédition des bâtards en Norvège, à laquelle j'ai participé en août 2023. Dans l'épisode précédent, je vous parlais de nos premiers jours en mer, des paysages fascinants que je découvrais depuis le Fir, et de la manière dont l'équipage est organisé à bord. On s'était quitté au moment où, en pleine navigation de nuit, on se rendait compte que le GPS ne nous localisait plus précisément, alors qu'on était entouré de rochers affleurants, impossibles à voir.
UNKNOWNSous-titrage ST' 501
SPEAKER_01Bon, là, clairement, la situation est tendue. Personne ne panique à bord, mais il est clair que le niveau de vigilance est monté de plusieurs crans. Thomas se positionne rapidement à l'avant du bateau pour essayer de repérer d'éventuels rochers, mais son petit faisceau lumineux perce à peine le noir épais de la nuit. Je jette un regard en arrière, Bracco, à la barre, lui, reste parfaitement serein. C'est assez impressionnant. Joanne a les yeux rivés sur la carte de l'iPad, puis elle lève la tête et son regard balaye la nuit à 360 degrés pour tenter de repérer la lumière d'une balise ou d'un port. Après quelques secondes, on finit par en apercevoir une à peine visible au loin à tribord devant nous. Joan et Braco pensent du coup savoir où on se trouve. On approcherait de l'île de Staravoya et de son petit port accessible par un étroit chenal. C'est confirmé, on a bien devant nous les balises vertes et rouges qui identifient l'entrée d'un port. Alors elle n'est vraiment pas large, on manœuvre du coup avec précaution jusqu'au ponton le plus proche où Thomas débarque. Il veut vérifier qu'il il y a bien une borne électrique et un emplacement où bivouaquer. Mais rapidement, on le voit revenir, négatif, on repart. Pas de borne électrique, et il ne s'agit pas du port où on pensait être. Alors là, on ne comprend pas, les cartes l'indiquaient ici pourtant, on était persuadés de savoir où on se trouvait. Coup dur pour le moral, se relancer dans la nuit dans ces conditions alors qu'il est déjà 1h du matin, c'est un petit exercice de résilience.
UNKNOWNMusique
SPEAKER_01Mais en fait, après quelques minutes, on aperçoit le véritable port, celui qu'on cherchait, qui se trouvait juste un peu plus loin, caché par un énorme rocher. Bon, quand je dis port, il faut bien que vous visualisiez ce dont on parle dans ces îles norvégiennes. Un port là-bas, c'est un ponton ou deux, avec tout au plus 6 à 8 bateaux à marée, éventuellement une borne électrique sur le ponton et un mauvais lampadaire qui éclaire faiblement le tout. Mais pour nous, rejoindre cet endroit marque la fin d'une très longue navigation. On est tous soulagés. On débarque, on trouve rapidement une sorte d'aire de retournement en gravier 10 mètres au-dessus de l'eau, où on décide d'établir le camp pour le restant de la nuit. Le sol étant trop dur pour planter les sardines, on a donc calé les toiles des tentes avec de grosses pierres, en croisant les doigts pour que le vent ne se lève pas avant l'aube. J'accompagne Thomas et Anne-Laure pour un dernier aller-retour au bateau. Et alors qu'on était en train de manipuler du matériel, on entend soudainement une voix d'homme qui nous interpelle. On s'arrête net. Ça venait de notre droite, sauf que nous tous ce qu'on voit dans cette direction, c'est la nuit noire et de l'eau. On est nous-mêmes dans le noir avec comme seul éclairage nos lampes frontales. Après quelques secondes, la voix nous interpelle à nouveau. On se dit qu'il doit y avoir une maison plus loin dans cette direction, mais on trouve ça quand même étonnant qu'il n'y ait aucune lumière. On répond en criant en anglais qu'on va dormir ici pour la nuit, qu'on navigue sur un bateau viking et qu'on va jusqu'à Bergen. On lui dit aussi qu'on est français, ce à quoi il nous répond qu'il avait deviné à l'accent. Il finit par nous demander combien de membres comporte l'équipage. On lui répond et là il nous souhaite bonne nuit et c'est fini. On n'en saura jamais plus sur qui il était. Échange étonnant avec un inconnu de l'île de Stravoja au cœur de la nuit norvégienne. De retour au camp, on rejoint nos tentes respectives. Les autres sont quasiment déjà tous couchés. Je ne demande pas mon reste et me réfugie dans mon sac de couchage dans quelques heures, on doit déjà repartir Que la nuit a été froide et humide. On est au cinquième jour de l'expédition, déjà, et en même temps j'ai l'impression d'être à bord depuis bien plus longtemps. Il pleut encore, le départ se fait dans le silence, ça finit par s'arrêter alors qu'on rejoint une large zone dégagée sans île. Le vent ici est bien plus fort, ce qui nous permet de hisser la voile, et moi j'ai la chance à ce moment-là d'être à la barre, je me régale. La coque du fir fend l'eau sans bruit et le soleil nous réchauffe enfin. Les sensations sont fabuleuses. Les paysages ont changé aussi. On est maintenant plus loin des côtes, et même si l'on reste entouré d'innombrables îles qui nous protègent de la haute mer, le relief y est bien plus bas, quelques dizaines de mètres tout au plus au-dessus de l'eau. La végétation est rase, toujours très et l'eau prend de magnifiques couleurs turquoises quand on passe à proximité de haut fond. Vers midi, on finit par s'engager dans un chenal vraiment très étroit. On vise le port de Korsun pour recharger la batterie et y déjeuner. On avance avec précaution, le moteur électrique au ralenti au cas où un autre bateau se présenterait face à nous. Le fir n'est pas particulièrement manœuvrable, la coque, pour rappel, fait quasiment 12 mètres et l'hélice est située sur le côté, à tribord, ce qui rend les manœuvres assez particulières. Je suis toujours à la barre et je me mets à ce moment-là sans aucun mal dans la peau d'un véritable viking de l'an 1000 qui aurait tout à fait pu se retrouver ici dans ce décor exceptionnel au même poste que moi sur un bateau identique. Quelle chance d'être là
UNKNOWN!
SPEAKER_01L'arrivée à Corsoun doit se négocier avec finesse. Je vous avoue que j'ai un petit peu la pression, le port est droit devant, mais il faut effectuer deux virements de bord très serrés pour éviter un récif qui se trouve entre le ponton d'accueil et nous. On amarre enfin le Fir. La pluie est à nouveau de la partie. Décidément, le mauvais temps ne nous lâche plus. Et pour ajouter à l'ambiance un petit peu morose, mauvaise surprise, l'épicerie de Solamo, qui ne compte qu'une dizaine de maisons, vient de fermer. On en voit Arnold toquer à la porte de ce qu'on pense être le mais rien à faire, il n'ouvrira pas, alors qu'on le voit de l'autre côté des dévitrées nous observer. Il y a deux tables de pique-nique devant cette supérette. On les déplace comme on peut pour être à l'abri et on s'attaque à la cuisine avec ce qu'il nous reste. On mange sous la pluie, mais au moins le repas est chaud. Après quelques temps, je vois arriver trois femmes en kayak. Elles ont des tenues sèches. Ce sont des vêtements étanches avec des membranes élastiques au niveau du cou, des chevilles et des poignets pour éviter que l'eau ne rentre. L'une d'entre elles, arrivée la première au niveau du quai, s'entraîne à esquimoter en attendant les autres. Esquimoter, pour ceux qui ne connaissent pas, c'est le fait de retourner volontairement son kayak. On se retrouve donc la tête dans l'eau, complètement à l'envers, avant de se remettre à l'endroit en utilisant sa pagaie pour prendre appui littéralement sur l'eau et son corps pour faire balancer. C'est un geste qui est demande une excellente technique et qui doit fonctionner sans avoir besoin de forcer. Moi j'ai fait deux stages de kayak de mer en automne en Bretagne pour gagner en expérience sur un kayak de mer et apprendre justement l'esquimautage. J'y arrive mais je ne maîtrise pas encore parfaitement la chose. En voyant cette femme réaliser cet exercice avec aisance, je me rends compte que pour les Norvégiens faire du kayak ça doit sans doute être aussi naturel que faire du vélo chez nous. Ça y est la batterie est pleine, on charge le matériel et c'est l'heure de repartir. Je suis à nouveau à la barre alors que le temps se dégrade encore plus. La pluie tombe quasiment à l'horizontale, la visière de ma casquette et ma capuche n'arrêtent pas les gouttes qui me fouettent les joues et me piquent les yeux. Malgré ça, j'apprécie le moment. Après tout, c'est exactement ça que je suis venu chercher. Dans ce labyrinthe de fjords et de chenots qu'on emprunte, on croise plusieurs fermes à saumon. Eh bien je peux vous garantir qu'une fois qu'on en a vu, ça ne donne plus envie d'en consommer. Ça se présente sous la forme de grands enclos ronds grillagés. Au centre, un bras articulé distribue des granules de nourriture très fréquemment pour accélérer la croissance des poissons. Les saumons sont tellement nombreux dans les parcs que l'eau à la surface est en permanence violemment brassée par des coups de queue et de nageoires, jour et nuit. On a rencontré des Norvégiens qui nous ont expliqué que certaines fermes ont été installées dans des endroits où les courants sous-marins ne sont pas assez forts pour renouveler l'eau des parcs correctement. Du coup, ils doivent y injecter de l'eau douce propre, transportée par bateau. Une véritable aberration
UNKNOWN!
SPEAKER_01On finit par s'extraire d'un chenal particulièrement long. Sur notre gauche, vers le continent, je découvre une immense embouchure. On est à l'entrée de celui que les Norvégiens appellent le roi des fjords, le légendaire Sognfjord. J'aimerais vous dire que j'ai été ébloui par la beauté du Sogne Fjord, le plus long et le plus profond de tous les fjords de Norvège. Il fait 205 km de long et jusqu'à 1300 m de profondeur. La réalité, c'est qu'il pleuvait déjà depuis des heures quand on a passé son embouchure. On n'y voyait pas grand-chose, il faisait froid et à bord. Alors que certains s'étaient abrités sous l'épaisse voile étanche, l'essentiel de l'équipage se tenait immobile sous la pluie, la tête rentrée dans les épaules et les capuches abaissées sur les yeux. Pourtant, la symbolique était forte. Se retrouver ici à bord du Fir s'était renoué avec l'histoire de la région d'il y a mille ans. Si je vous dis ça, c'est bien parce que le Fir, construit par les bâtards donc, est une copie d'un navire beaucoup plus ancien, le Scud-Elev 6. Les Scud-Elev ships, connus en français sous le nom de bateaux de Roskilde, sont cinq vestiges de navires vikings qui ont été renfloués en 1962 dans le fjord du même nom, au Danemark. Ces navires se trouvaient à quelques mètres de profondeur seulement, dans un état de conservation remarquable, ce qui a permis d'en apprendre énormément sur les techniques de construction navale de l'époque. Ils ont donc été rebaptisés Scud-Elev 1, 2, 3, 5 et 6. Oui, il manque le numéro 4. La numérotation porte un peu à confusion, mais c'est parce qu'initialement, les archéologues pensaient qu'il y avait 6 navires. Puis ils se sont aperçus que ce qu'ils pensaient être deux coques distinctes n'en était en réalité qu'une seule, immense, celle du Scud-Elev 2. Les spécialistes pensent que les bateaux de Roskilde ont tous été coulés au même endroit pour servir de digue artificielle contre les courants ou contre d'éventuels ennemis. Le plus grand, le Scud-LF2 donc, mesurait environ 30 mètres pour 3,8 mètres de large et il pouvait embarquer un équipage de 65 à 70 hommes. C'est l'un des plus grands bateaux vikings jamais retrouvés à ce jour. Pour la petite histoire, on a pu déterminer précisément qu'il avait été construit avec du bois de pin et de chêne à Dublin en Irlande en 1042. Ce navire, c'est un véritable longship. Longship, c'est le terme correct pour désigner ce qu'on appelle de manière bien trop généraliste en français les bateaux vikings quand on veut en réalité parler des navires de guerre et de raid utilisés en Scandinavie à cette époque. Le plus petit, c'était justement le Scud LF6 qui mesurait 11,2 mètres pour 2,5 mètres de large et qui pouvait quant à lui embarquer un équipage de 5 à 15 personnes. Il a été construit dans l'ouest de la Norvège vers 1030 en bois de chêne, de bouleau et de pin, qui se dit d'ailleurs Fyr en norvégien et en danois, F-Y-R, le nom du bateau des Bata. On sait peu de choses sur l'utilisation du scud-élève 6, mais la théorie la plus probable est qu'il s'agissait initialement d'un bateau de pêche qui a par la suite été transformé pour devenir un navire côtier de transports, de marchandises. Ce qu'il reste de chacun des scud-élèves est aujourd'hui exposé au musée des bateaux vikings de Roskilde pour le plus grand bonheur des passionnés. Passionnés qui forment d'ailleurs une petite communauté dans laquelle tout le monde se connaît. Alors forcément, quand on voit débarquer de nouveaux visages qui non seulement sont capables techniquement de fabriquer des bateaux, mais qui veulent aussi leur faire traverser des océans, ça suscite de la sympathie. Du coup, au fil des rencontres, Thomas et le reste de l'équipe initiale des bâtards ont fini par se retrouver en possession des plans exacts du Scud LF6. Plus d'excuses, ils se sont du coup lancés dans la construction de la réplique, le Fir actuel, sur lequel ils navigueront d'ailleurs deux ans plus tard entre le Danemark, la Norvège et la Suède. Et en 2023, nous y voilà, le Fir se retrouve à l'entrée du fjord dans lequel son illustre ancêtre a très certainement été fabriqué, la boue Mais ce serait bien mal connaître les bâtards que de penser que leur histoire va s'arrêter là. Construire le FIR leur a pris un an. Certes, c'était un énorme projet qui a demandé des dizaines de milliers d'euros d'investissement et des milliers d'heures de travail. Et pourtant, ce n'est que la première phase d'un chantier absolument colossal, Orkan. Orkan, c'est le projet le plus ambitieux des bâtards à ce jour. Thomas nous en avait parlé dans l'épisode précédent. Si vous l'avez raté, en bref, ils sont en train de construire au cœur de Toulouse, le bateau viking le plus rapide de l'histoire, pour rejoindre New York depuis Toulouse en passant par le Groenland. Ils comptent faire tout ça en 2025. Pour ça, ils ont besoin d'énormément d'aide, que ce soit financièrement ou tout simplement pour leur filer un coup de pouce sur le chantier. Donc n'hésitez pas à aller leur rendre visite.
UNKNOWNMusique
SPEAKER_01Ça y est, le fjord est derrière nous, on poursuit notre route plein sud. Je me dirige vers l'avant du bateau où se trouve Beaulieu, seul dans ses pensées. On discute de tout et de rien, son parcours m'intrigue. Il est polytechnicien, ce qui en France est clairement le mieux de ce qui se fait en termes d'études supérieures. Son diplôme en poche, il n'aurait eu aucun mal sans doute à trouver un poste à responsabilité dans n'importe laquelle des plus grandes entreprises du pays. Mais il a fait un choix différent, celui de l'aventure, entrepreneuriale celle-ci. Il a construit et dirige aujourd'hui l'usine de Louis Design qui fabrique à Toulouse du mobilier de bureaux en bois conçu pour durer et pour être remis à neuf à l'infini. Rencontrer des gens qui sont sortis des sentiers battus, c'est décidément l'aspect le plus fascinant de mon activité sur le podcast. La navigation se poursuit, toujours sous la pluie. On est quasiment arrivé à notre destination de la journée, le port de la baie de Dingja, et on essaie de repérer des emplacements plats où planter les tentes depuis le bateau. Mais franchement, l'envie n'y est pas. On est tous trempés, il fait froid et les prévisions n'indiquent pas d'amélioration de la météo avant 24h au mieux. Le capitaine décide alors de jouer son meilleur atout dans ce genre de situation, Arnold. Arnold, c'est un type extraordinaire. Vous le laissez 5 minutes avec un parfait inconnu, il en fera un ami. Il a toujours des histoires à raconter, le rire facile et il aime faire plaisir. Pour un introverti comme moi, c'est fascinant de l'observer interagir et créer des liens à partir de rien. A peine sommes-nous au niveau du quai qu'il débarque en un saut, voilà notre éclaireur parti sous la pluie battante, accompagné par les encouragements d'un équipage qui ne souhaite qu'une chose, qu'il réussisse un nouveau tour de force dont lui seul a le secret. Ça semble pourtant bien mal parti pour être honnête. Comme souvent en Norvège, quelques personnes seulement vivent ici, le bar qui sert aussi de boutique de souvenirs est ouvert et il compte moins de clients que les doigts d'une main. Et pourtant, moins de dix minutes plus tard, Arnold revient. Il se campe devant nous et nous annonce
SPEAKER_00« Oh, l'équipe devinez quoi on peut dormir ce soir au chaud à l'abri d'un énorme bar de l'île qui sert aussi de méga salle des fêtes derrière vous là qui domine le port c'est là où on dort j'ai croisé un type qui découpait un énorme poisson de 1m50 là j'ai discuté avec lui il m'a amené direct au boss de l'île c'est une allemande il m'a amené chez elle je lui ai parlé du projet elle a surkiffé elle a vu le bateau elle a dévissé du coup elle vient nous ouvrir parce qu'elle habite juste pas très loin d'ici stylé parce qu'on peut prendre des douches gratos faire sécher nos affaires on a tous les tâches pour nous pour dormir on a la cuisine pour préparer la bouffe ce soir et on a le supermarché elle va l'ouvrir On met quelques
SPEAKER_01secondes à réaliser ce qu'il vient de nous dire. Mais punaise, comment il a fait ça
UNKNOWN?
SPEAKER_01On décharge tout le matériel qui doit sécher pendant la nuit. Rapidement, l'entrée du bâtiment au rez-de-chaussée est pleine de bottes de mer, de cirées et de salopettes étanches. À l'étage, ça s'active déjà pour préparer le repas du soir que l'on va pouvoir prendre dans la grande salle adjacente, au centre de laquelle on rassemble table et chaise. Deux vieux canaux sont accrochés au plafond, entourés de rames, de filets de pêche et d'autres instruments dont on y a parlé. ignore la fonction. Ambiance maritime garantie. que ça fait du bien d'être au chaud et au sec alors qu'il pleut dehors et que la brume emplit doucement la baie de Tingja. On se prépare à passer une bonne soirée, profitant à fond de l'instant présent et sans savoir, à ce moment-là, que ce serait notre dernière nuit au chaud jusqu'à l'arrivée. Pour le moment, la seule chose dont je me préoccupe, c'est de profiter de ce moment unique qui n'arrive que lorsqu'on fait face aux galères des voyages. Je suis au chaud, je peux manger à ma faim, tout en riant aux anecdotes des uns et des autres. Demain est un autre jour. A en croire les ronflements de l'équipage, mais en particulier ceux d'Alex, je dirais que chacun a su tirer parti de ce logement aussi inattendu que bienvenu. Cette sixième journée de navigation est marquée par un vent fort, ce qui nous permet de couvrir 18 000 marins, soit plus de 30 km, une belle performance pour le FIR. Une journée qui est également marquée par une grande première pour l'un des membres de l'équipage. Depuis le début de l'expédition, la pêche fait en effet partie des activités quotidiennes. Ça nous permet d'avoir de la nourriture fraîche et de varier un peu les repas, autrement constitués principalement de pâtes et de riz. Généralement, ce qu'on fait, c'est qu'on déploie deux grandes lignes derrière le bateau, toutes deux équipées d'hameçons et d'appâts. Beaulieu a passé des heures assis à l'arrière du bateau, une ligne à la main, parfois jusqu'à s'endormir en attendant de pêcher le premier poisson de sa vie. Pendant plusieurs jours, rien n'a mordu. On aurait pu croire que le mauvais sort s'acharnait puisque régulièrement, lorsqu'il était relevé de son poste, eh bien là, les poissons mordaient. Mais en ce lundi 28 août 2023 dans les eaux froides du littoral norvégien, la chance, la souris a beau lieu. Et un peu moins à deux poissons qui
SPEAKER_00passaient par là. C'est le plus beau qu'on ait jamais fait, c'est sûr.
UNKNOWNIl y en a deux!
SPEAKER_01C'est des jumeaux
UNKNOWN!
SPEAKER_01Et on peut dire que c'était un sacré sourire même parce qu'en moins d'une heure, il en a remonté plus de 10. On a fini par tout simplement sortir les lignes de l'eau, non pas parce que ça ne mordait plus, mais parce qu'on avait largement de quoi manger le soir, inutile d'en attraper plus. Le reste de la journée s'est déroulé dans le calme, on avait le vent dans le dos, parfois assez fort pour avancer, puis d'un coup ça retombait. C'était assez usant, on a passé pas mal de temps à hisser la voile, à tirer des bords pour finalement redémarrer le moteur, dont la batterie électrique a fini par être dangereusement proche du zéro. En fin de journée, on rentre dans un choc où d'énormes cargos et des remorqueurs nous dépassent, faisant route vers Bergen, où l'on devrait arriver en milieu de matinée le lendemain. Les options ici pour camper ne manquent pas, la densité de population est bien plus importante, donc les ports sont nombreux. On décide de s'arrêter dans celui de Erdla, qui est entouré de très belles maisons avec de grandes baies vitrées donnant sur des intérieurs de style minimaliste. L'équipage renouvellerait bien l'expérience de la veille, on lâche donc Arnold dans la nature pour tenter de trouver quelque chose. En arrivant, moi j'avais repéré une grande maison devant laquelle plusieurs personnes avaient pris le bateau en photo. J'en parle au capitaine qui me demande immédiatement d'aller les voir pour leur demander si on peut dormir sous un toit. Alors autant je suis partant pour me lancer sur un ultratrail de 300 km, mais alors aller demander à des inconnus d'héberger un groupe de 10 marins malodorants, c'est clairement hors de ma zone de confort. Mais inspiré par Arnold, j'y suis allé. 10 minutes plus tard, je toque à la porte. Un homme ouvre, je pense qu'il comprend tout de suite ma tenue que j'étais sur le bateau qu'il a pris en photo un peu plus tôt. Je lui explique notre besoin, mais il me répond qu'ils sont espagnols et que la maison est en fait un Airbnb qu'ils louent pour quelques jours. Ils n'ont pas de place libre, en tout cas pas pour 10 personnes, et ils ne connaissent pas la région. Mauvaise pioche. Je me dis sur le retour qu'Arnold va quand même bien réussir à nous dénicher quelque chose, mais non, rien de ce côté-là non plus. On se résigne donc à monter les tentes dans le noir, sur un parking en terre battue, plein de mauvaises herbes. On a déjà eu de meilleurs spots, mais là, tout le monde est fatigué et en dépit de nos recherches, on n'a pas trouvé mieux. La fatigue accumulée et la perspective d'arriver bien tôt font que ce soir-là, ça râle un peu pour la première fois. Le sujet de Discord, c'est l'aspect le plus important de ce genre d'aventure, les repas. Il pleut, il fait froid, on est tous trempés et pour la plupart on veut se coucher tôt, mais Arnold, autodésigné pour le plus grand bonheur de tous jusque-là, cuistot de l'expédition, a prévu un véritable festin ce soir, il faut bien cuisiner les poissons pêchés par Beaulieu. Seulement voilà, notre réchaud à gaz est en train de rendre l'âme, l'un des deux brûleurs ne fonctionne plus, le second crache difficilement une petite flamme qui n'arrête pas de s'éteindre à cause du vent et de la pluie. On finit par l'installer dans une petite cabane à outils à peine assez grande pour lui. Du coup, je me retrouve allongé par terre sous la pluie, à tenir la porte de la cabane entre-ouverte pour vérifier que la flamme ne s'éteigne pas. Et là, ça râle. Ça râle parce qu'une partie de l'équipage pense qu'en expédition, on devrait pouvoir se contenter de repas plus simples, ce qui permettrait de gagner du temps. Alors c'est vrai que j'avais prévu de perdre un peu de poids pendant mon séjour avec les bâtards, mais effectivement on a très très bien mangé, donc c'est plutôt l'inverse qui s'est passé. Quoi qu'il en soit, ce sujet de Discord a priori anodin est important. C'est important parce que c'est ça que les bâtards sont venus chercher, de l'expérience et des apprentissages. Si une à deux semaines de navigation somme toute confortable suffisent pour qu'un grain de sable fasse son apparition dans les rouages humains de l'équipe, c'est qu'il faut absolument le prendre en compte pour leur traversée de l'Atlantique. Autrement, qu'est-ce que ça donnerait après des jours de navigation sans voir la terre ferme, au large du Groenland dans des conditions de rusticité et d'engagement bien plus importantes
UNKNOWN?
SPEAKER_01S'il y a bien une chose sur laquelle on est tout tous tombés d'accord ce soir-là. En revanche, c'est qu'Arnold nous a, une fois de plus, régalés. On se couche dans des tentes qui baignent déjà dans des flaques d'eau créées par la pluie, en se disant que demain, ça y est, c'est déjà le dernier jour. Rémi décide du coup, lui, de passer la nuit à bord, allongé sous la voile, sans sac de couchage. Il est là, le vrai viking du groupe.
UNKNOWN...
SPEAKER_01Le lendemain, on largue les amarteaux alors que le village dort encore. Le petit déjeuner est pris à bord. Et comme c'est le dernier et que je suis de quart petit-déj, je fais en sorte que les tartines soient généreusement garnies. Peu à peu, les maisons se font de plus en plus nombreuses, accrochées aux pentes raides des hautes montagnes qui nous entourent. Et puis enfin, on voit la ville, Bergen. Bergen, c'est la deuxième plus grosse ville du pays avec un peu moins de 300 000 habitants. C'est une vieille ville, a priori fondée en 1070 par le roi Olaf Kyr et jusqu'au XIIIe siècle c'était la capitale du pays. Aujourd'hui, c'est une ville florissante particulièrement moderne, construite dans un magnifique écrin naturel. On doit y amener le fier jusqu'à un petit chantier naval, où on mettra définitivement le pied à terre. On y est, la fin de l'aventure. Le retour à la vie normale après un voyage laisse toujours un goût amer, parce que c'est là qu'on se rend compte que le temps s'est arrêté pour nous, mais pas pour les autres. A l'intensité de chaque journée succède la routine du quotidien qui petit à petit et inexorablement, à la manière de l'océan qui grignote la dune de sable, s'installe à nouveau dans notre vie. En moins d'une heure, le fier est hissé hors de l'eau, le mât est démonté et tout le matériel déchargé pour être trié. Chacun récupère ses affaires personnelles, le reste est remis à bord pour être ramené au chantier naval des bâtards à Toulouse. Ce soir, il n'y aura pas de nuit sous la tente. Pas de car passé à barrer sous la pluie, seul à l'arrière du navire, perdu dans mes pensées. Pas d'étoile à l'observer dans ce ciel si pur de la Scandinavie. Pas de repas chauds non plus, partagés au coin du feu avec les copains sur une île perdue dans l'immensité du littoral norvégien. Ce soir, il y aura par contre déjà des rêves. Des rêves d'autres aventures, inspirés par ce que j'ai pu découvrir aux côtés de ces femmes et de ces hommes qui, sans grande expérience de la mer, se sont lancés dans un défi fou. J'ai bien sûr été subjugué par les paysages norvégiens et par l'expérience de cette expédition à bord du fil. Mais ce qui m'a le plus marqué, c'est l'esprit bâtard. Cette énergie à la puissance phénoménale qui les anime. Cette conviction absolue que tout est possible. Ils sont inarrêtables. Il est là pour moi le véritable apprentissage de cette expédition en Norvège. Alors à vous les bâtards, je vous dis bravo. Bravo pour ce que vous avez accompli et je vous dis merci. Merci car à travers vos actions, vous êtes une fabuleuse source d'inspiration pour tant d'autres. Sénèque disait que nous commençons à vieillir quand nous remplaçons nos rêves par des regrets. Une expédition comme celle-ci, j'en rêvais depuis longtemps. La vivre a été une chance extraordinaire, vous la racontez, un véritable plaisir. Cette aventure est terminée pour moi, à vous maintenant de vous lancer. Bon vent les frappés
UNKNOWN!