Une Alchimie de l'Eveil

Ep. 87 : Survivre à la Peur, Secrets de Sportifs Extrêmes

Iker Aguirre Season 3 Episode 87

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Dans ce nouvel épisode de votre chaine de podcasts Une Alchimie de l'Eveil, Iker Aguirre nous décrit les secrets des sportifs extrêmes pour exceller, performer et vaincre face à la peur.

Il raconte des découvertes et anecdotes riches en sensations issues d'échanges qu'il a pu avoir avec des sportifs comme Greg Long, Champion du Monde de Surf, Justine du Dupond, double Championne du Monde de Surf tracté, mais aussi Eric Rebière, les snowboarders Mads Jonsson, Nicolas Watier, Xavier Marcou et le fondateur de la première école de BASE jump de France, le chamoniard Roch Malnuit. Dans cet épisode vous découvrirez comment ces virtuoses de l'extrême conjuguent l'exploit avec un rapport très sain et efficace à la peur. Voici leurs secrets.

Cet épisode a été enregistré pour compléter l'article Gérer la Peur en Situation de Survie, publié dans le numéro 3 de Konxus Magazine

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Le moment est venu de réinventer notre humanité et ce n’est pas en restant dans la cadre que nous allons le faire.

Chers amis, bonjour et bienvenue dans votre chaîne de podcast « Une alchimie de l'éveil ». Je suis Iker Aguirre et aujourd'hui nous allons parler d'une émotion particulièrement envahissante, j'ai nommé « la peur ». Et aujourd'hui nous allons le faire à travers la perspective d'un groupe d'hommes et de femmes que j'affectionne particulièrement pour avoir passé beaucoup de temps à vivre leur quotidien : les sportifs extrêmes. Ce sont des hommes et des femmes qui ont fait de leur quotidien de flirter avec la frontière qui sépare l'exploit de la mort. Et grâce à eux, nous allons apprendre tout ce qu'il faut savoir pour comprendre et mieux vivre avec la peur et les situations de danger.

J'ai passé le plus gros de ma carrière à travailler dans l'industrie du sport, et en particulier l'industrie de la glisse. Plus de 20 ans à vivre le quotidien de sportifs de haut niveau, à surfer les plus belles vagues au monde, à dévaler les plus belles montagnes au monde. Et tout ça pour vivre une passion qui me prenait aux tripes, qui me prenait au cœur. Moi, ce que je voulais, c'était vivre cette vie de rêve que je voyais ces surfeurs, ces snowboarders vivre à travers les histoires que l'on nous racontait dans les magazines. Et bon an, mal an, je me suis retrouvé un jour à vivre exactement ce rêve-là au quotidien.

Et en février 2009, j'ai fait un monumental burn-out. J'étais arrivé à la limite de mes capacités. À ce moment-là, les parallèles se sont imposés à moi. Je passais mes journées, l'année, à cohabiter avec des individus qui avaient fait de l'extrême leur quotidien, qui vivaient de l'exploit dans une efficience et une performance absolue. Et moi, quand je faisais la transposition entre les nécessités de l'efficience et de la performance du monde de l'entreprise dans lequel j'étais, j'avais failli mourir. Du coup, forcément, je me suis retourné vers tous ces gens-là et j'ai commencé à leur poser des questions, parce que je voulais comprendre : comment faisaient-ils pour gérer le stress ? Comment faisaient-ils pour gérer les émotions ? Comment faisaient-ils pour rester calmes dans les situations les plus tendues ? Et surtout, comment faisaient-ils pour avoir cette performance durable et épanouie ? Et c'est de tout ça dont je vais vous parler aujourd'hui.

Et qu'est-ce qui m'a inspiré à le faire ? C'est que nous sommes actuellement en train de rédiger le magazine numéro 3 de Konxus Magazine. Et dans ce magazine, j'écris un article sur la peur à travers la perspective des sportifs de haut niveau. Et je me suis tellement régalé à me souvenir de toutes ces anecdotes, à en choisir certaines pour en sortir la substantifique moelle, que je me suis dit : je pense que cet article-là mérite d'être au-delà des pages du magazine et de se transformer aussi en podcast pour pouvoir raconter ces petits détails que je n'ai pas la place de raconter et qui sont à comprendre entre les lignes quand vous lisez le magazine. Du coup, voici où nous nous trouvons aujourd'hui pour partir en voyage, comprendre la peur, vivre avec elle et savoir un peu mieux qu'est-ce qu'elle a en réalité à nous apporter.

Mais avant de continuer, permettez-moi de vous dire merci. Chers amis, le but de cette chaîne est de diffuser au plus grand nombre et gratuitement des clés et des pépites pour la croissance et la transformation personnelle, car le moment est venu de réinventer notre humanité, et ce n'est pas en restant dans le cadre que nous allons le faire. Cette chaîne de podcast fait partie d'un projet de contribution et de diffusion de plus grande ampleur pour aller au cœur de l'humain et de son potentiel. Ce projet s'appelle Konxus Media, le média pour une vie pro et perso en conscience. Retrouvez-nous sur www.konxusmedia.com pour de nombreux articles et ressources en téléchargement, mais aussi des podcasts. Ou retrouvez-nous aussi dans notre magazine Konxus, où tous les trimestres, 120 pages pleines couleurs dédiées à des thématiques sur une vie pro et perso en conscience. Le média à 360 degrés pour réinventer notre vie et notre engagement.

N'hésitez pas, nous serons ravis de commencer cette conversation avec vous. Maintenant, sans transition, parlons de la peur à travers la perspective de ceux qui ont fait de la peur leur compagnon de chaque sortie. Je vais vous révéler les secrets des sportifs extrêmes — alors dans leur cas pour rester en vie, mais pour que nous puissions faire la transposition dans notre vie au quotidien et pouvoir enfin vivre de façon plus apaisée avec cette émotion que nous avons, la plupart d'entre nous, plutôt tendance à vouloir fuir, car la peur nous fait peur.

Greg Long : « Si je suis en vie, c'est parce que j'ai peur »

Le premier que je vais citer, c'est un surfeur californien qui répond au nom de Greg Long. Il est champion du monde de grosses vagues et, en 2012, une anecdote assez effroyable lui est arrivée. Il surfait dans un spot appelé Cortes Bank qui se retrouve à 90 nautiques de la côte californienne. C'est un promontoire rocheux sous-marin niché au milieu de nulle part, et quand de grosses houles arrivent, il concentre là-dedans des vagues absolument dantesques.

Greg Long se trouve là-bas en train de surfer et voici que, sur un faux mouvement, il tombe de sa planche et il se fait renvoyer par une vague de 15 mètres. Il passe beaucoup de temps sous l'eau. Il est à bout de souffle. Il nous raconte cette histoire, et nous-mêmes nous sommes ébahis et à bout de souffle, rien que d'imaginer ce qui est en train de lui arriver. Il fait ce qu'on appelle un wipe-out, c'est-à-dire une machine à laver sous l'eau, sauf que la machine à laver fait 15 mètres de masse d'eau. Et au moment où il pense que ses poumons vont exploser, il arrive juste, juste, juste à la surface. Il a à peine le temps de prendre conscience qu'il est à la surface, parce qu'il est entouré d'une mousse épaisse qui l'empêche de prendre l'air et de remplir ses poumons. Il arrive quand même, bon an mal an, à prendre une micro-bouchée d'air quand soudainement il lève les yeux et il voit que devant lui il y a une vague encore plus grosse et qu'il est exactement dans la zone d'impact.

À ce moment-là, il sait que c'est pour lui. Il se fait littéralement atomiser. Il est à bout de souffle, les poumons lui brûlent, il n'en peut plus. Il faut qu'il tienne suffisamment longtemps sous cette vague pour sortir. Et il vous raconte comment il arrive très rarement de se faire emporter par une vague, puis par une deuxième, en restant tout le temps sous l'eau. C'est ce qui est en train de lui arriver. Là, c'est le calme qui doit prédominer. Il ne faut surtout pas laisser la peur prendre le dessus. Car si tu paniques sous l'eau, ce n'est pas la vague qui va te noyer, ni le manque d'oxygène. C'est la panique qui emballe ton cœur, qui va consommer le peu d'oxygène que tu as et qui va te mettre en difficulté. Car tu vas te débattre pour essayer de revenir à la surface alors que tu es sous le joug de forces beaucoup plus grandes que toi. Alors tu dois laisser la nature faire, te calmer et attendre que le mauvais moment passe.

C'est ce genre de choses qu'il est en train de se dire. Il est parfaitement préparé. Donc il va faire ça, sauf que ce qu'il ne sait pas, c'est qu'il est là en train de subir la punition de la plus grosse et longue série de la journée. En tout et pour tout, il reste sous l'eau pendant quatre vagues de 15 mètres, ce qui est absolument impensable. Et quand il ressort, il a perdu connaissance. Ça fait six minutes qu'il est sous l'eau et il va falloir le faire revenir à la vie parce qu'à ce moment, il vit une expérience de mort imminente. Il passe à deux doigts d'y rester.

Il vous raconte cette histoire qui a radicalement transformé sa vie, son engagement, etc., comme souvent ce genre d'histoire fait sur les personnes qui les vivent. Mais au moment où je le questionne sur la peur, il est catégorique : « Si je suis en vie, c'est parce que j'ai peur. » On a tous tendance à croire que ces hommes et ces femmes qui ont l'air stoïques, qui affrontent des conditions extraordinaires et font de leur quotidien l'exploit, vivent éloignés de la peur, qu'ils sont nés dans cette sorte d'espace magique où ils n'ont pas peur. Et lui, il souligne : « Nous sommes tous transis de peur quand nous sommes là-bas, tous sans exception. Mais c'est parce que nous avons peur que nous sommes ultra vigilants. » Et d'ailleurs, ce qu'il nous disait, c'est que la peur était sa meilleure conseillère, car elle le maintenait alerte pour lui permettre de mesurer le risque. Et suite à ça, il a conclu : « Je crains le jour où je n'aurai plus peur, car ce jour-là je pourrais devenir inconscient des risques que je prends. Et à ce moment-là, les payer le prix fort. »

Ce que l'on apprend de Greg Long à ce moment-là, c'est que fuir la peur, c'est lui donner une ombre encore plus grande. Vouloir faire sans la peur, c'est ignorer quel est le compas vers les territoires inexplorés de la vie. La peur est un allié. Elle nous pose un cadre du possible et de l'impossible. La clé n'est pas de tourner le dos à la peur, parce que ce serait irresponsable. Si Greg Long, qui a fait de surfer les vagues les plus dangereuses au monde le métier de sa vie, est aujourd'hui en vie, c'est parce qu'il a peur. Ce qu'il nous dit, c'est qu'il a une relation intime avec la peur. Il la connaît, il cohabite avec elle au quotidien, mais surtout il la respecte — tout en restant toujours le pilote dans l'avion. Ce n'est jamais la peur qui guide, car c'est le prix de la panique. C'est lui qui guide à tout instant ses gestes et ses décisions.

Justine Dupont : la peur n'a de limite que dans la préparation

Et le reste de l'histoire — comment il le fait —, c'est Justine Dupont, championne du monde de surf de grosse vague, qui nous le raconte. Justine Dupont est une surfeuse française, et c'est aussi la Française et la surfeuse probablement la plus connue et reconnue du monde du surf de grosses vagues. Elle est installée à Nazaré, ce spot mythique portugais qui concentre certaines des plus grosses vagues au monde et dont probablement vous avez entendu parler, car tous les ans cet endroit-là défraie la chronique avec des images absolument extraordinaires de ces surfeurs de l'extrême qui cherchent à trouver, à surfer la vague mythique des records absolus, celle qui mesurerait 100 pieds, c'est-à-dire à peu près une trentaine de mètres.

Eh bien, parmi toute cette bande de ce que l'on pourrait croire être des fous furieux, il y a cette femme qui s'appelle Justine Dupont et qui fait équipe avec son compagnon Fred David pour surfer ces vagues absolument extraordinaires. Justine compte une liste extraordinaire de prix, de récompenses et de reconnaissances du monde du surf et d'ailleurs. Et quand vous les regardez, vous voyez la taille de ces vagues, l'impact, la brutalité de l'endroit dans lequel ils surfent, vous vous dites « mais ils sont complètement fous ». Vous les voyez faire, parfois vous les voyez prendre des corrections extraordinaires, et vous vous dites « mais en fait, non seulement ils sont fous, mais ils prennent des risques inconsidérés ».

Mais quand on pose cette question-là à Justine Dupont, elle vous répond : « En fait, les gens croient que ce que nous faisons est absolument fou et inconscient. Mais en fin de compte, les gens ignorent l'intensité de la préparation requise pour faire face à ces moments de grâce éphémère. » Ce genre de session que vous voyez sur les photos, Justine nous explique, se présente une, deux fois dans l'année, trois fois peut-être. C'est très rare que les conditions soient réunies pour avoir des vagues gigantesques dignes de battre un record du monde. Le reste du temps, c'est de l'attente. En fin de compte, elle nous expliquait que le temps effectif de surf de grosses vagues qu'elle passe en une année se compte en quelques minutes. Tout le restant de l'année est une éternelle attente.

Et pendant cette attente, ils ne se contentent pas de juste regarder la mer et de prendre des photos. Ils s'entraînent comme des sportifs de haut niveau, un niveau de préparation absolument extraordinaire. Chaque geste est conscientisé, absolument tout. Car la peur n'a de limite que dans la préparation. Tout est finement calculé, c'est une précision chirurgicale. Il y a des milliers d'heures d'entraînement qui permettent de faire que la peur ne soit plus une ennemie, parce que dans l'inconnu et l'incertitude que suppose le surf d'une énorme vague — et vous faites la transposition symbolique de ce que ça suppose au quotidien —, il y a énormément de choses pour lesquelles on peut se préparer. Et ce que l'on fait, c'est réduire l'incertitude au maximum. Et plus les conditions sont difficiles et extrêmes, plus la préparation doit être importante. Et ce n'est pas une préparation que vous allez faire le jour J ou la veille. Plus les risques entrepris sont grands, plus l'engagement requis est important, plus la préparation se fait longtemps à l'avance.

Ainsi, quand vous êtes bien préparé, nous dit Justine, vous savez que vous avez les ressources en vous. Et à cet instant, ce qui vous prend aux tripes, c'est l'envie de réussir votre exploit, votre défi, le challenge, vos objectifs. Et tous les sacrifices que vous avez consentis jusqu'à ce moment-là n'auront du sens que pour cet instant précis que vous êtes en train de vivre. Vous acceptez la peur, vous acceptez le challenge, mais pour lui faire face, vous savez que vous allez vivre avec elle, et pour lui faire face, vous vous préparez. La pire chose que vous puissiez faire — et c'est ce que l'on apprend de ces sportifs de l'extrême —, c'est tourner le dos à la peur et prétendre que l'on peut vivre sans elle.

La peur est inhérente à notre quotidien, à la programmation la plus archaïque de notre cerveau. La peur est la réponse à une menace. Elle est toujours rattachée au stress, et nous sommes intrinsèquement, neuronalement programmés pour avoir peur. Du coup, elle sera toujours un compagnon de route. Greg Long nous dit : « Si je suis en vie, c'est parce que j'ai peur. » Oui, la neuroscience nous dit que notre cerveau a été programmé exactement pour ça, pour assurer notre survie et la perpétuation de l'espèce. Et pour cela, elle nous a mis la peur. Merci, Dame Nature. Mais ensuite, Justine Dupont, elle, nous dit : si tu ne veux pas que la peur domine ta vie, prépare-toi pour que ce soit toi qui pilotes à chaque instant tes choix, tes décisions et chacune de tes actions, pour qu'ainsi vienne s'éveiller en toi, non pas la peur de la peur, mais l'envie de ta réussite.

Éric Rebière : au premier coup de rame, la peur disparaît

Et là, maintenant, je veux raconter l'histoire d'un échange que j'ai eu avec Éric Rebière. Éric Rebière fut le premier Français de l'histoire à se qualifier pour la ligue élite du championnat du monde de surf. Mais s'il a excellé à l'époque dans ce domaine de la compétition, ce n'était pas son dada. Son dada, c'était le surf de très grosses vagues — là, nous sommes dans le chapitre grosses vagues. Et il a fait équipe avec Benjamin Sanchez pendant très longtemps.

D'ailleurs, il est très fort probable que vous ayez entendu parler de Benjamin Sanchez, car il a été, à un certain moment, la personne qui avait surfé la vague la plus grosse au monde. Ça a eu lieu dans ce fameux spot de Nazaré. Et on a vu cette image faire le tour du monde entier, dans toutes les télés, les grands médias. Et, si je ne m'abuse — mais peut-être que je me trompe —, je sais que L'Équipe avait fait une une sur cette vague extraordinaire ; je me demande si ce n'était pas à l'occasion de l'exploit de Benjamin Sanchez. Donc, quand ils sortent ces grosses vagues, ils sortent toujours en binôme. Il y en a un qui sort la vague et un autre qui lui permet de prendre la vague avec un jet ski. Bref, je ne rentre pas dans les détails techniques. C'est un binôme : il y a une personne qui sort la vague, mais c'est toujours un binôme qui gagne. Et le binôme de Benjamin Sanchez lors de cet exploit-là était Éric Rebière.

Je ne sais plus si c'était cet exploit-là qui avait mérité la une du journal L'Équipe, ou si c'était quand Peyo Lizarazu — le frère du fameux joueur de football — et une autre bande de confrères ont surfé pour la première fois le fameux spot de Belharra au large de Saint-Jean-de-Luz, qui est aussi l'un des plus gros spots de surf en Europe. J'ai un petit doute aujourd'hui sur quel a été l'événement qui a marqué cette une de L'Équipe. Ceci étant dit, ces exploits-là ont amené la presse grand public à faire un gros focus sur l'exploit de ces surfeurs, notamment Benjamin Sanchez et Éric Rebière.

Je me retrouve avec Éric Rebière, j'ai partagé pas mal de temps avec lui, et forcément, lui, c'était un fou furieux. Dès qu'il y avait une vague dantesque, mutante, et qu'il entendait parler de cet endroit-là, qu'il savait que quelque chose était en train de s'organiser ou que les conditions étaient bonnes pour ça, il devenait fou. Il prenait tout ce qu'il fallait, la voiture, bref, il prenait tous ses clics et ses claques et il partait direct, où que ce soit, parce que lui, son kiff absolu, c'était de pouvoir surfer ce moment. Et sa grande hantise, c'était de se dire : les vagues y étaient, mais moi je n'y étais pas. De rater ce que les surfeurs appellent le ride de leur vie, la vague de leur vie.

Bref, à ce moment-là, forcément, je questionne Éric sur son rapport à la peur. Et comment il fait ? Parce que quand il se trouve dans ces situations absolument dingues — il nous montre ses photos, on voit ses vidéos —, il y a quoi dans ta tête au moment où tu es là, au zénith de la déferlante, au moment même où tu te dis que la limite qui sépare l'exploit de la mort est d'une finesse micrométrique ? À cet instant-là, toi tu te retrouves au zénith de toute la puissance de la vague, là en haut. Il te reste juste à te mettre debout et à déferler la vague. Mais à ce moment-là où tu te décides d'y aller, que fais-tu exactement et comment fais-tu ?

Et là, il me donne une clé absolument extraordinaire, parce qu'il me dit qu'au premier coup de rame, la peur disparaît. Je m'explique. Lui, comme tous les sportifs extrêmes, m'explique que quand il est là-bas, au peak — on appelle ça le peak, l'endroit où la vague déferle —, il est transi de peur. Il a très peur. Et quand il voit la vague, la masse noire se lever, cette peur l'envahit. Mais il a signé un contrat avec lui-même. Il sait que la peur va pointer son nez. Il sait qu'elle va lui faire monter l'adrénaline à fond les ballons. Mais le contrat qu'il a avec lui-même, c'est de dire : quand je décide d'y aller, je vais aller me placer pour être au bon endroit. Une fois que je suis placé, il va falloir que je rame pour prendre la vague, parce qu'il me faut un minimum de vitesse pour pouvoir prendre la déferlante. Et au moment où je donne le premier coup de rame, j'oublie tout et je suis engagé à 200 % sur ce que je vais faire. C'est mon passage à l'action.

Et il nous explique qu'en fait, dès le moment où il donne le coup de rame, la peur disparaît, parce qu'il est dans l'action. Il ne pense plus qu'à l'action. Plus rien ne compte si ce n'est dévaler sa vague. À ce moment-là, m'explique-t-il, la peur cesse d'exister. Et j'ai longtemps appliqué cette technique-là dans le sport, dans les affaires, que m'a expliquée Éric Rebière. J'avais mon contrat avec moi-même, avec un geste particulier. Dès le moment où je décidais de faire ce geste-là, je n'appartenais qu'à une seule chose : à l'action que j'avais entreprise et aux ressources que j'allais mettre au service de la réussite.

Mais plus tard, chemin faisant, en creusant davantage toutes ces questions-là, je découvre qu'en fin de compte, la neuroscience lui donne totalement raison. Elle nous explique que la peur, c'est une programmation que nous avons dans notre cerveau dont le but est d'assurer notre survie et de perpétuer l'espèce. C'est la seule chose qui intéresse la nature. Point. Donc, notre cerveau archaïque est programmé pour ça. Et la peur est là pour nous dire « attention, ça craint ». Maintenant, on prend le recul et on se retrouve dans la vie de l'époque : nous sommes des hommes et des femmes de Cro-Magnon. Et à ce moment-là, la peur nous dit « attention, il y a danger » et tu essaies de sauver ta peau. Mais il y a des fois où le danger va s'imposer à toi. À ce moment-là, les messages de la peur, les potentiels d'inhibition que la peur t'amène — parce que c'est l'un des trois programmes qui viennent avec la peur et le stress : l'attaque, la fuite ou l'inhibition —, tous ces messages-là deviennent contre-productifs.

Du coup, dès le moment où tu es en action, le cerveau se dit : ok, soit il est en train de faire quelque chose pour sauver sa peau, donc je n'ai plus besoin de lui crier « ah, fais quelque chose ! » ; soit il est en train de réagir face à cette menace, donc les programmes que je mets à sa disposition — peur, fuite ou inhibition — sont activés, j'arrête de l'enquiquiner. Pourquoi ? Parce que maintenant il faut que toutes les ressources disponibles soient accessibles pour pouvoir faire face à la menace. Du coup, la neuroscience nous apprend que dès le moment où tu passes à l'action, la peur disparaît.

Et qu'apprend-on de la peur grâce à Éric Rebière ? On apprend que beaucoup d'entre nous sommes dans l'inhibition d'action parce que nous avons peur, ou pire encore parce que nous avons peur de la peur. Et là commence une sorte de jeu de poupées russes qui nous enferme dans une incapacité de passer à l'action. Là commence le cercle infernal, la spirale infernale descendante, parce que la peur de l'action nous empêche de passer à l'action. Mais comme nous ne sommes pas passés à l'action, la peur demeure encore et toujours. Et à un moment donné, il ne se passe rien. La seule chose qui reste de ça, ce sont les regrets et l'aigreur éventuelle dus au fait que la vie ne va pas dans le sens que nous aimerions qu'elle aille.

Le déni de la peur nous enferme dans la peur. Si nous ne voulons pas avoir peur, ce que nous devons faire, c'est oser le passage à l'action. Mais rappelez-vous des mots de Justine Dupont : vous ne faites pas ça n'importe comment. Se lancer dans l'action sans être préparé, c'est de l'inconscience, car vous ne maîtrisez ni l'action ni son environnement, et à ce moment-là, vous pouvez commettre de très graves erreurs.

Mats, Nicolas et Xavier : la préparation, l'engagement et la visualisation

Maintenant, nous allons quitter les océans, quitter l'odeur d'iode, et partir dans les cimes enneigées. Comme je vous l'ai dit au début de ce podcast, j'avais deux passions qui ont guidé ma vie pendant plus de 20 ans : surfer les plus belles vagues au monde et dévaler les plus belles montagnes avec mon snowboard. Et tout comme j'ai fréquenté pendant une vingtaine d'années les meilleurs sportifs du monde en surf, j'ai fréquenté les meilleurs sportifs au monde en snowboard. Et là, je vais vous parler de trois personnes : Mats Johnson, un Norvégien, Nicolas Ouattier, un Français, et Xavier Marcoux, un autre Français.

Ces deux derniers étaient des snowboarders professionnels. Et ils étaient en plus mes associés dans l'une des entreprises que nous avons créées ensemble à l'époque, d'infrastructures en station de haute altitude. Je vous passe les détails. Nicolas et Mats avaient une obsession : ils cherchaient à battre les records Guinness et les records du monde des sauts les plus hauts et les plus longs. Je vous passe les anecdotes ; on a essayé à de maintes reprises de battre ces records-là avec eux, certains événements absolument extraordinaires, dingues déjà pour l'époque.

Un jour, j'étais avec Mats, alors qu'il venait de battre le record du monde du saut le plus long en snowboard freestyle. Et quand je le questionnais sur comment ça se passait, il me donne d'abord une information assez essentielle pour comprendre l'envers du décor. Car nous, on voit ces gars-là à la télé, ils partent à une vitesse et boum, ils font des sauts extraordinaires avec des figures dingues. On les voit faire avec une telle facilité que l'on se dit « bon ben voilà, CQFD, ça a l'air facile ». On les voit faire des pirouettes dingues, on se dit « bon, là effectivement, se positionner dans les airs et tout ça c'est super ». Mais ce que l'on ne comprend pas, c'est qu'il y a la difficulté de la figure qu'ils sont en train de faire, mais il y a aussi la difficulté du contexte dans lequel ils sont en train de le faire.

Je m'explique. Mats explique que quand il approche le point de décollage de la rampe, il atteint des pics à plus de 100 km/h. Il me disait : « Je ne sais pas exactement la vitesse à laquelle j'arrive, mais elle doit osciller entre 100 et 120 km/h. » Et il m'explique alors qu'à cette vitesse, la pression de l'air est telle que la moindre erreur de positionnement va venir impacter la trajectoire, et l'accident est pratiquement assuré. Lui venait de faire un saut qui avait dépassé les 30 mètres en snowboard, des sauts d'une telle ampleur. À ce moment-là, ils sont à une hauteur qui frôle environ les 5, 6, 7 mètres de haut sur 30 mètres de long, à 100, 120 km/h. Je vous laisse imaginer la pression de l'impact en cas d'erreur. Avec des sauts d'une telle dimension, il nous expliquait qu'en cas d'erreur, c'est l'hôpital assuré, ou voire même la fin de ta carrière par blessure.

Dans ces contextes-là, on a à nouveau l'écho des paroles de Justine Dupont : rien ne peut être laissé au hasard. Tu ne sautes pas des sauts de record Guinness ou de record du monde tous les jours. Non, tu te prépares toute l'année, physiquement, mentalement, pour y arriver.

C'est là que, fort de tous ces échanges avec Mats Johnson, je me retrouve à discuter avec Nicolas Ouattier, parce qu'à la même époque, Nicolas Ouattier voulait battre aussi ce record Guinness. Il est resté d'ailleurs à quelques centimètres de pouvoir le battre. Et donc, quand je le questionne sur l'échange que j'ai eu avec Mats, il me dit que lui, à chaque instant, il sait exactement ce qui va se passer. Il me disait maîtriser chaque millimètre de sa trajectoire, que rien n'était laissé au hasard. N'avez-vous pas l'impression qu'il y a comme un écho de la voix de Justine Dupont dans ce que je vous raconte ?

Et ensuite, il me dit une chose très, très importante : c'est l'engagement. Éric Rebière nous parlait de l'engagement dans l'action ; eh bien, Nicolas nous parle de l'engagement dans la non-action. Car il me disait : « Si je ne le sens pas, je n'y vais pas. Quelles que soient les conséquences pour les sponsors, pour les médias et toute autre personne d'influence réunie. »

Je m'explique. Quand nous avons essayé de faire l'une de ces tentatives de record du monde, la seule construction du module avait coûté plus de 100 000 euros. À ça, il faut compter tout le personnel de construction. À ça, il faut compter tout le personnel des médias — journalistes et photographes — qui sont invités pour un certain nombre de jours pour être témoins de l'exploit. Donc vous avez photographe, vous avez caméraman et vous avez journaliste. Tous ces gens-là, nourris, logés pendant toute la période de l'événement pour pouvoir capter le moment extraordinaire de l'exploit. Tout ceci en station de haute montagne en plein hiver. Je vous laisse imaginer à quel point la note est salée. Il faut bien que quelqu'un paye tout ça. Donc on a des sponsors, etc. Certains médias, connaissant les sportifs de haut niveau, veulent faire la une et demandent certaines exclusivités, et prennent à leur charge les frais de leurs journalistes.

Quand vous vous retrouvez sur place, vous savez que les journalistes qui sont là ont choisi d'être là au lieu d'être ailleurs. Ces journalistes vivent des images qu'ils font. Ils n'ont pas un CDI — c'était rare à l'époque dans les sports de glisse qu'il y ait un CDI d'un média ; la plupart d'entre eux étaient freelance et vivaient de piges, des images qu'ils vendaient aux différents médias. Donc, s'ils ont fait le choix d'être là, c'est qu'ils ne sont pas ailleurs en train de faire d'autres images qu'ils auraient pu vendre. Donc il y a une obligation de résultat pour eux, non seulement parce qu'ils ont payé pour être là — ou peut-être que c'est vous qui les avez payés —, mais leur temps sera investi ici, et il faut que ce temps-là puisse leur rapporter, parce qu'ils vivent du retour sur investissement du temps partagé avec les sportifs de haut niveau. Bref, la pression est énorme. Il y a la pression que subit le sportif qui veut battre un record, sa propre pression intérieure. Et ensuite, il y a toute la pression systémique qui est en train de dire : « Écoute, bon, ce serait bien que tu battes le record, parce qu'on a dépensé une quantité industrielle d'argent en misant sur toi. »

Nicolas, ce qu'il est en train de nous dire, c'est : « Si je ne le sens pas — c'est-à-dire dans le dialogue intérieur avec moi-même et mes ressources —, je n'y vais pas, quelles que soient les conséquences pour les sponsors, les médias et autres personnes d'influence réunies. » Ce qu'il est en train de nous dire, c'est que quand la peur prend le dessus, elle va faire équipe avec le mental, et le mental va te raconter toutes ces histoires de bon sens qui justifient que tu y ailles : « Nicolas, tu dois courir ce risque-là parce que… parce que… parce que… » Eh bien, ce qu'il est en train de nous dire, c'est : « Je m'extrais du mental et je n'écoute pas cette voix intérieure. Ce que j'écoute, c'est mon ressenti. Et si je ne le sens pas, peu importe ce que les autres diront et penseront, je n'y vais pas. »

Pourquoi je recite Mats Johnson dans ces conditions ? La moindre erreur, c'est ou l'hôpital, ou la fin de ta carrière. Ça a beau avoir coûté très cher, ça a beau représenter l'investissement du temps que tu voudras de n'importe qui, rien de tout ça ne justifie que tu puisses finir à l'hôpital ou que tu finisses ta carrière parce que tu as fait le mauvais choix.

Mais je continue, parce que je vous ai parlé de Xavier Marcoux aussi. Xavier Marcoux, un autre sportif professionnel, avec lequel je passais beaucoup de temps. Je le questionne : « Xavier, voilà ce que m'ont dit Mats, Nicolas… est-ce que tu peux m'expliquer ? Il se passe quoi exactement ? Quand je vois Nicolas, il était tout petit, tout petit, tout petit, en haut de sa prise d'élan. Je le vois en haut, il ne bouge pas, il reste statique pendant des minutes hyper longues, et le silence est lourd. » Je vous l'ai dit, les enjeux sont très, très importants. Et toi, tu es là, tu attends, tu attends, tu attends. Et à un moment donné, Nicolas lève les bras et fait un geste spécifique qui veut dire : « Je suis prêt, je vais y aller. » Là, les photographes, les caméramans, tout le monde, ils ont quelques secondes pour se préparer à shooter, parce que ça va être imminent. Ce geste-là veut dire : « Les gars, on y va. » On l'a attendu pendant un temps qui nous a paru éternel, et Nicolas, il est là-haut, il ne bouge pas.

« Mais il se passe quoi dans sa tête à ce moment-là ? » je dis à Xavier. Il me dit : « Écoute, à ce moment-là, ce que nous faisons, c'est visualiser. Quand nous allons faire un saut de ces caractéristiques-là, nous l'avons visualisé des centaines et des centaines, et des milliers de fois chez nous. Mais quand on est là-haut, le jour J, face à l'exploit, eh bien on visualise le saut. » Et là, il m'explique : « Il me suffit d'une descente de test pour pouvoir anticiper l'impact de la vitesse, de la neige, de son humidité, de la compression, de la trajectoire, etc. » Il sait, il me dit, avec une précision chirurgicale, ce qui va se passer. « C'est le métier qui fait ça », me dit-il. Du départ à la réception, dans sa tête, alors qu'il est là-haut, Nicolas visualise chaque instant et chaque geste. Il faut qu'il sente tout.

Et Xavier me dit exactement la même chose : « Il faut que je sente absolument tout dans le moindre détail, comme si j'y étais. » Je fais une parenthèse : on apprend des années plus tard, grâce à la neuroscience, que le cerveau fait très difficilement la différence entre ce qu'il visualise et ce qu'il vit réellement. Et si votre visualisation répond à certains critères — je ne rentre pas dans le détail parce que ça nous prendrait trop de temps —, eh bien le cerveau ne sait plus faire la différence. La description que Xavier m'a donnée était une description précise qui confirmait que son cerveau ne savait pas faire la différence.

Donc il est là-haut en train de visualiser le saut qu'il s'apprête à faire. « Il faut que je sente tout », me dit-il. Et au début, il m'explique, il fait la visualisation au ralenti, pour s'assurer de bien la faire, que tout est à sa place. Et après, il la fait à vitesse normale. Dans cette visualisation-là, il m'explique : « Il faut que nous soyons en mesure de plaquer à la perfection. » Donc il ne parlait pas à la deuxième personne du pluriel, il ne parlait pas de lui et de Nicolas, mais les deux avaient la même technique. « Il faut que je sois en mesure de plaquer à la perfection dans ma tête trois fois de suite. » Puis — et là, c'est une autre clé extrêmement intéressante et importante — puis de sentir la joie exploser en moi en fin de figure. Au moment où je plaque, laisser les sensations du succès, de la réussite me prendre ; je dois sentir cette joie-là. Et à cet instant, il n'y a pas que de la joie, parce qu'il y a une différence entre la joie et l'excitation et l'agitation. « Si à cet instant, me dit-il, je me sens en paix, je sais que je suis prêt. »

Et c'est là que c'est absolument extraordinaire. « Je visualise trois fois, il faut que ce soit parfait, que je le sente avec le moindre détail. Trois fois de suite, je plaque. Si quand je plaque, je me sens hyper bien, je suis en joie et en paix, c'est cet indicateur-là qui me permet de faire la différence avec l'agitation, l'excitation, qui peuvent être mauvaises conseillères. Là, je sais que je suis prêt. » Si pendant les visualisations il y a la moindre aspérité, il recommence tout. Il s'impose trois exercices parfaits, dans ces conditions-là, de suite. Alors, s'ils y parviennent, la seconde d'après, le geste dont je vous parlais tout à l'heure est fait, et le passage à l'action s'ensuit.

Est-ce que vous n'avez pas l'impression de parler exactement la même langue que Éric Rebière tout à l'heure ? Le premier coup de rame… Avec un geste, on prévient les médias qui sont en bas, à quelques centaines de mètres. La seconde d'après, sans laisser la moindre place à la réflexion — me dit Xavier, je répète, sans laisser la moindre place à la réflexion —, il passe à l'action. Le passage à l'action évite que le doute s'instaure. Il sait qu'il est prêt. Il s'est préparé. Rappelez-vous, Justine Dupont, pendant des milliers d'heures. Il a du métier. Il s'est préparé physiquement et mentalement. Mentalement, il vient de confirmer qu'il est prêt. À ce moment-là, la dernière chose qu'il veut, c'est le petit monkey qui vient lui savonner la planche. Il fait le geste et il est parti vers l'exploit.

Roche Malnui : le cadre, la durabilité et le secret de la confiance en soi

Et maintenant, que diriez-vous si nous quittons les océans, nous quittons les cimes enneigées, mais nous restons quand même en montagne, et nous allons faire un tour du côté de Chamonix rencontrer Roche Malnui ? C'est un gars qui, lui et sa bande de copains — je pense que de tous les sportifs extrêmes que j'ai pu fréquenter, Roche et sa bande étaient les plus incroyables de tous —, pour plusieurs raisons. Non seulement ils faisaient des exploits absolument extraordinaires — et je cite particulièrement Roche Malnui, Baptiste Rousset et Lionel Hachmy —, mais ils ont défrayé la chronique sans faire ça pour l'héroïsme. Ils n'ont pas fait ça pour la photo, ils n'ont pas fait ça pour les sponsors. En fin de compte, ils ont juste fait ça pour la beauté de l'exploit. Ils partaient battre des records, faire des pentes raides, des premières, sans en parler à personne.

Tous les sportifs de haut niveau avec lesquels j'ai pu travailler n'avaient qu'une seule obsession en tête : documenter leur exploit, parce qu'ils vivaient de ça. Et ces hommes-là avaient pour habitude de faire des exploits, de descendre dans la vallée de Chamonix, de boire une bière, de se congratuler d'être de retour et de laisser faire le reste. Ils n'en parlaient même pas autour d'eux. Ce sont les ragots de la vallée qui, tôt ou tard, finissaient par vous dire : « Est-ce que tu es au courant qu'ils ont fait ça, ça et ça ? » Moi, ça m'a toujours épaté. Parce que c'est l'essence la plus puissante de l'engagement pour une passion. Tu le fais pour personne d'autre que pour toi, parce que tu n'as rien à prouver à personne si ce n'est à toi. Mais là, je ferme la parenthèse.

Roche Malnui, donc, passionné de snowboard de pente raide, a une autre passion. Il s'avère que son père était le premier Français à pratiquer le base jump en France. Et c'est quoi le base jump ? C'est sauter avec un parachute depuis une falaise. Vous en avez vu plein, de ces images, maintenant. Vous voyez ces combinaisons, on appelle ça du wingsuit, des combinaisons amples, et les gars planent, ils font des vols absolument dingues. Eh bien, Roche est né dedans, et aujourd'hui il est le dirigeant de la première école de base jump de France. Oui, on peut enseigner le base jump. Non seulement c'est la première, mais c'est l'une des plus réputées d'Europe — probablement, je me permets de dire, la plus réputée d'Europe, mais n'étant pas un spécialiste de la question, je reste prudent.

Là, j'aimerais souligner une chose : c'est oser affronter le risque et la peur seul. C'est sa propre vie que l'on met en jeu. Mais imaginez le degré de responsabilité quand votre métier devient d'accompagner des personnes pour qu'elles veuillent bien sauter volontairement d'une falaise avec un parachute. Là, le droit à l'erreur, c'est zéro. Alors, comment fait Roche Malnui pour enseigner le face-à-face avec la peur et permettre à des Pékins moyens comme vous et moi — sans sens péjoratif dans ce que je dis — de pouvoir faire des exploits absolument extraordinaires ? Car nous le savons, nous avons tous peur, nous avons tous un lien à la peur. Donc eux aussi.

Bref, je retrouve Roche Malnui, ça faisait très longtemps que je ne l'avais pas revu, on s'est retrouvé sur Chamonix et on s'est tapé une tchatche. Alors, j'ai un travers : tout ce que je vous raconte ici, ça m'habite. Ça m'habite de comprendre comment ces hommes font pour gérer leurs ressources, comment on peut apprendre des virtuoses de l'extrême et transposer leurs méthodes dans notre vie de tous les jours qui, il faut le dire, deviennent de plus en plus extrêmes aussi.

La première chose qu'il me dit, c'est que si tu veux durer — on a parlé de notion de durabilité —… Je veux dire, ça fait plus de 20 ans que je connais Roche, plus de 20 ans à faire de la pente raide et du base jump. Dans le domaine des probabilités, on peut dire que c'est quelqu'un qui a une durée de vie très, très longue. Il y a de nombreux accidents dans ces domaines-là ; lui n'en a jamais, jamais eu. Et pourquoi ? Parce qu'il me dit que pour durer, la notion de risque doit être, un, mesurée, et deux, ponctuelle. Si tu te mets tout le temps la rate au court-bouillon, si tu te mets tout le temps dans le risque, là tu commences à atteindre ton potentiel de durabilité. Si tu te mets en risque sans mesurer les risques — rappelez-vous ce que nous disait Justine Dupont —, tu deviens inconscient, tu atteins aussi ta durabilité. Donc, si tu veux durer dans des contextes hautement incertains et risqués, assure-toi de mesurer le risque et de l'affronter de façon ponctuelle, quand tu as toutes les ressources en main. Et là, ça nous rappelle l'histoire que je vous ai racontée avec Mats, Nicolas et Xavier.

Mais ensuite, il nous explique une autre chose extrêmement intéressante : il y a deux grosses zones très, très, très, très délicates quand vous faites face au risque. La première, c'est le début. Pourquoi ? Parce que tu n'as jamais fait face à une telle situation. Et donc tu ne connais pas la pratique, l'action dans le détail, et le contexte non plus. Et là, tu peux faire des erreurs qui peuvent te coûter très cher, tout simplement parce que tu as une ignorance qui peut peser très lourd. Ça, c'est la première zone de risque. La deuxième zone très délicate — il appelle ça des zones d'ombre —, c'est la zone de la fin. Où tu penses qu'il ne t'est jamais rien arrivé, que ça fait 20 ans que tu fais ça, que tu as les réflexes, que tu te poses de moins en moins de questions parce que tu as fait ça des dizaines de milliers de fois : c'est à ce moment-là que tu vas pécher par manque de vigilance.

Entre ces deux espaces-là, me dit-il, le risque est relativement réduit. Pourquoi ? Et là, il nous donne une autre clé. Parce que tu es toujours dans l'apprentissage. Tu cherches toujours des réponses parce que tu as beaucoup de questions que tu te poses. Du coup, ces questions-là et cette quête de réponses te mènent à être beaucoup plus conscient par rapport à ce que tu fais. Donc : vigilance quand tu es au début, parce que tu manques de contexte, de cadre et de connaissances. Vigilance quand tu deviens vraiment un expert, parce que tu vas baisser la garde. Et comment ne pas baisser la garde ? C'est te forcer à te maintenir dans cet entre-deux, à ne jamais cesser d'apprendre et de te poser des questions, même si tu te les es déjà posées.

Mais il n'y a pas que ça, parce qu'après, il nous distille avec une précision chirurgicale sa méthode d'enseignement pour faire face à la peur et vous permettre, à vous et moi, de pouvoir sauter d'une falaise volontairement. C'est quand même dingue. Eh bien, tout est question de cadre. Un cadre extrêmement précis. On revient encore à Justine Dupont, de quoi elle parlait : la précision, la précision de la pratique, de la préparation. Eh bien, cette précision, pourquoi est-elle là ? Parce qu'il y a un cadre extrêmement clair et défini qui nous pose des limites et des possibles.

Pour commencer, Roche rejoint Justine et dit qu'il faut avoir une préparation très attentive, chirurgicale, d'une précision chirurgicale. Sans préparation, pas de prise de risque. La première chose qu'on va faire, c'est s'assurer que physiquement, émotionnellement, mentalement, tu es bien préparé. Mais la préparation ne suffit pas. Deuxième point — et ça, vous pouvez vraiment, je fais une parenthèse, le transposer à tous les contextes de la vie, à l'éducation de vos enfants, à des salariés, à du leadership, à votre vie pro et perso — : suivre une formation approfondie sur la pratique, c'est-à-dire l'action, et l'environnement. Souvent, on a tendance à oublier l'un au profit de l'autre, c'est-à-dire à essayer de comprendre comment on fait, les techniques de ce que je vais faire. Mais ces techniques vont devoir s'appliquer dans un contexte particulier. Donc l'environnement, il faut le connaître aussi bien que les techniques, parce que l'environnement va impacter la façon dont je mets en place les techniques. Donc, deuxième point : se former de façon approfondie. N'y va pas la fleur au fusil.

Troisième point : tu dois devenir acteur du passage à l'action, c'est-à-dire il faut que tu fasses, que tu te mettes en mouvement, que tu expérimentes dans ton corps, pas dans ta tête, ce que tu vas faire. Mais — Roche insiste beaucoup — il faut être acteur accompagné par un expert maîtrisant les données qui vous manquent. Donc ne vous contentez pas de sauter dans le vide et dans le risque : faites-le avec quelqu'un qui connaît le risque que vous allez affronter, et faites-vous accompagner. Et accompagner, ça veut dire quoi ? C'est vous l'acteur, l'actrice. C'est vous qui faites, ce n'est pas lui. Lui, il vous donne les informations qui vous manquent, parce que vous êtes au début, dans la zone de risque où vous ne connaissez pas ce qu'il faut savoir et où ces erreurs peuvent vous coûter cher par ignorance. Donc vous vous faites accompagner, mais c'est vous qui faites. Donc, étape 3 : devenir acteur accompagné.

Étape 4 : progresser vers l'autonomie. Tu ne deviens pas autonome parce qu'on t'a donné trois-quatre conseils. Tu deviens autonome, nous dit Roche, en changeant une petite chose à la fois. Jamais plus. Une petite chose à la fois, une par une. Et vient ensuite le cinquième point : tu évolues un saut après l'autre. « Un plus un plus un plus un plus un plus un », nous dit-il. Ne jamais agir dans la précipitation ou — attention — dans la projection d'un potentiel. « Ah là, j'ai sauté, j'ai fait un bon saut, j'ai le potentiel d'être un bon base jumper. » Oui, mais tu n'as pas le niveau. Ce n'est pas parce que tu as fait un bon saut que tu es devenu un bon base jumper. Ne mélange pas niveau et potentiel. Tu vas évoluer un saut après l'autre : un saut, analyse, progression, tu changes une seule chose. Si tu vois qu'il y a plusieurs choses qui doivent être améliorées, tu vas en changer une et tu vas sauter à nouveau. Tu vas ensuite en changer une autre et tu vas sauter à nouveau. Jusqu'à ce que les choses qui doivent être améliorées, tu puisses les améliorer dans la mesure la plus précise possible pour qu'elles ne soient plus un problème, mais une ressource.

Et tous ces sauts-là, vous allez me dire : « Oui, mais Iker, ça veut dire qu'à chaque test ils sont en train de sauter d'une falaise. » Mais non, ils sautent dans des conditions maîtrisées. Ils sautent d'un avion, ils sont dans une soufflerie, etc. Dans des endroits où le risque est contrôlé et où l'on peut tester et observer ce qui se passe. Parce qu'une fois que tu sautes d'une falaise, c'est moins d'une seconde que tu as pour ouvrir ta voile. Si tu commets une erreur dans ce micro-moment de quelques dixièmes de seconde, ta vie peut être le prix à payer.

Du coup, pour récapituler, la méthode :

  1. Avoir une préparation très attentive.
  2. Suivre une formation approfondie sur la pratique et l'environnement.
  3. Devenir acteur accompagné.
  4. Progresser en changeant une petite chose à la fois, jamais plus.
  5. Évoluer un saut après l'autre, et ne jamais agir dans la précipitation ou la projection d'un potentiel.

Et avec tout ça, Roche conclut avec une phrase qui est la cerise sur le gâteau. Vous savez pourquoi ? Parce qu'il nous dit que tout ça, c'est le secret de la confiance en soi.

Conclusion : vivre avec la peur

Chers amis, merci de m'avoir accompagné. Un épisode de plus qui m'a projeté plus de 20 ans en arrière, à des moments extraordinaires, parce que derrière les anecdotes que je vous raconte, il y a des voyages, il y a des photos mentales, il y a des expériences de vie, il y a vraiment un album de souvenirs épais comme une encyclopédie. Quelle gratitude d'avoir pu vivre ces choses-là auprès de ces gens-là.

Mais ce que nous venons de vivre ensemble aujourd'hui, c'est cinq anecdotes différentes accompagnées de cinq leçons essentielles pour pouvoir vivre, réussir et performer dans la peur. Ou devrais-je dire avec la peur ? Car l'une des principales choses que nous avons apprises, c'est que la peur, on vivra toujours avec elle. Et que prétendre lui tourner le dos ou faire sans elle n'est qu'illusoire. Donc, si tu ne peux pas te défaire de la peur, apprends à vivre avec elle.

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