Incubateur Néonat

#057 - Toujours Se Questionner – Discussion avec le Dr. Keith Barrington

Benjamin Courchia & Gabriel Altit Season 3 Episode 6

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Dans cet épisode, Ben et Gabriel reçoivent le Dr. Keith Barrington, néonatologue et chercheur clinicien au CHU Sainte-Justine de Montréal, professeur de pédiatrie à l'Université de Montréal et figure incontournable de la néonatologie francophone. Connu de beaucoup pour son blog neonatalresearch.org, Keith revient sur un parcours qui l'a mené de Liverpool à l'Alberta, en passant par San Diego, avant de s'établir à Montréal.

Au fil de la conversation, il aborde ses travaux pionniers en hémodynamie néonatale, notamment l'étude des effets de la dopamine, de la dobutamine et de l'épinéphrine sur le système cardiovasculaire du nouveau-né prématuré. Il partage également ses préoccupations profondes face à la prolifération de publications médicales peu fiables, voire frauduleuses, et l'importance cruciale de l'enregistrement prospectif des essais cliniques.

Keith nous parle aussi de l'avenir de la recherche en néonatologie, de la protection pulmonaire des grands prématurés, et nous offre un témoignage personnel et touchant sur le parcours de sa propre fille, née à 24 semaines. Un épisode riche, honnête et profondément humain, à ne pas manquer.

Comme d'habitude, n'hésitez pas à nous envoyer vos questions, commentaires ou suggestions à notre courriel : nicupodcast@gmail.com. Vous pouvez également contacter l'émission via Instagram ou Twitter, @nicupodcast Ou contactez Ben et Gabriel directement via leurs profils Twitter : @drnicu et @CardioNeo. Les documents discutés dans l'épisode d'aujourd'hui sont listés et horodatés sur la page web liée ci-dessous.

Bonne lecture !
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Les notes de l'émission, les articles et le formulaire de FMC sont disponibles sur notre site Web :
www.lincubateur.org

Ben Courchia MD (00:01.527) Bonjour tout le monde, bienvenue dans l'Incubateur Néonat. On est de retour aujourd'hui avec Gabriel. Gabriel, bonjour.

Dr. Gabriel Altit (00:07.606) Bonjour Ben. On est aujourd'hui ici pour une entrevue, et c'est super sympa parce que c'est un mentor, un professeur à moi-même qu'on a aujourd'hui sur le podcast. Donc j'ai bien hâte qu'on puisse...

Ben Courchia MD (00:21.541) Notre invité aujourd'hui est Keith Barrington. Keith, bienvenue dans le podcast.

Dr. Keith Barrington (00:27.108) Merci, je suis enchanté d'être ici.

Ben Courchia MD (00:30.639) Le plaisir est partagé. J'imagine que tu as dû être un mentor pour beaucoup de monde. Je pense que beaucoup de gens qui écoutent aujourd'hui le podcast peuvent dire qu'ils ont appris sous la tutelle du Dr. Barrington.

Dr. Keith Barrington (00:43.582) C'est vraiment gentil de dire ça. J'espère que c'est vrai.

Dr. Gabriel Altit (00:50.094) Mais c'est vrai, c'est vrai.

Ben Courchia MD (00:50.181) Et pour la minorité infime qui ne saurait pas qui est Keith Barrington, Gabriel, est-ce que tu aurais une... Vas-y.

Dr. Gabriel Altit (00:57.752) Oui, tout à fait. Je vais donner une petite biographie, parce que quand j'ai cherché la biographie de Keith sur Internet, j'en ai trouvé que c'était comme deux, trois pages — sommité internationale. Alors, Keith Barrington, docteur Keith Barrington, néonatologue, chercheur clinicien. Il est présentement au Centre hospitalier universitaire Sainte-Justine à Montréal.

Il est professeur de pédiatrie à l'Université de Montréal. Il a été président de la Société de Néonatologie du Québec. Il a travaillé au sein également du comité Fœtus et Nouveau-né de la Société canadienne de pédiatrie. Beaucoup d'entre vous savent probablement qu'il est derrière le blog neonatalresearch.org, qui est vraiment une mine d'or en termes d'évaluation critique de la littérature. Keith est passé à travers plusieurs unités. Il a travaillé entre autres à San Diego, en Alberta, à McGill, à Sainte-Justine, en Angleterre. Il a fait du travail humanitaire.

Et évidemment, il a fait beaucoup de recherches animales, translationnelles et cliniques, entre autres dans le monde de l'hémodynamie — ce qui me tient beaucoup à cœur — mais aussi beaucoup dans les dernières années sur tout ce qui est en lien avec l'éthique clinique, la prématurité et la communication en contexte néonatal. Donc, c'est vraiment un plaisir d'avoir Keith avec nous. Éducateur, clinicien, chercheur, leader — un vrai jack of all trades.

Ben Courchia MD (02:36.101) Oui, le jack of all trades, le couteau suisse.

Dr. Keith Barrington (02:42.522) Mais la deuxième partie de cette phrase, c'est « master of none ». J'espère que la deuxième partie ne s'applique pas.

Ben Courchia MD (02:50.272) Master of none.

Dr. Gabriel Altit (02:50.584) Ahahahahah !

Dr. Gabriel Altit (02:56.258) Non, c'est pas vrai, c'est pas vrai. Alors Keith, c'est vraiment un plaisir de t'avoir parmi nous. Ces discussions avec nos collègues en néonatologie dans la francophonie nous permettent de comprendre le parcours, les intérêts, et de voir comment chacun a traversé le monde de la néonatologie avec tous ses projets. Est-ce que tu voudrais, dans tes propres mots, nous dire un petit peu ce qui t'a amené dans le monde de la néonatologie, de la pédiatrie, de la prise en charge des bébés ?

Dr. Keith Barrington (03:29.736) Oui. Pour ceux qui ne le savent pas, je suis d'origine anglaise. J'ai fait mes études à Liverpool, et je suis né à Manchester. Dans mes premiers stages cliniques comme étudiant, on n'avait pas de stage en néonatologie, mais on avait une période en obstétrique.

J'ai aimé l'obstétrique, mais ce que j'ai aimé le mieux, c'était les visites en néonatologie organisées dans le Liverpool Maternity Hospital. On a visité l'unité néonatale, qui était l'une des rares vraies unités spécialisées en néonatologie à ce moment-là. C'était l'une des meilleures à Liverpool, avec Richard Cook qui en était le chef.

C'est là que j'ai vu un petit prématuré intubé avec un ventilateur, et un mass spectrometer à côté pour mesurer les gaz transcutanés. Ça m'a vraiment frappé. J'ai su tout de suite que c'est ça que je voulais faire avec ma vie. Après ça, j'ai exploré d'autres domaines — j'aimais la neurologie, la cardiologie, même la gériatrie — mais je suis revenu en pédiatrie, en néonatologie.

J'ai fait mes premières étapes de formation post-graduée en Angleterre, puis j'ai eu l'opportunité d'aller en Alberta pour travailler avec Neil Finer, qui est l'un des grands de la néonatologie.

J'étais vraiment chanceux, parce qu'il m'a donné beaucoup d'opportunités de faire de la recherche — clinique et aussi dans son laboratoire avec les animaux, surtout les porcelets, mais aussi avec les lapins et même une étude avec des singes. J'ai également fait des études avec des agneaux, dans plusieurs espèces différentes selon la question posée.

Dr. Keith Barrington (05:48.327) Ça m'a vraiment encouragé à poursuivre une carrière en clinique et en recherche. Et je n'ai jamais eu besoin de périodes protégées, parce que j'avais assez de temps pour tout faire. C'était vraiment une belle opportunité de travailler avec Neil Finer. Finalement, après ça, je suis allé à San Diego, puis je suis revenu au Canada, à Montréal.

Dr. Gabriel Altit (06:33.422) Keith, est-ce que c'était pendant cette période en Alberta avec le Dr. Finer que tu as posé les bases sur comment on étudie les médicaments utilisés en hémodynamie — l'épinéphrine, la dopamine, la dobutamine ? Je pense que beaucoup des travaux sentinelles dans ce domaine, ce sont des publications que tu as amenées, et qu'on utilise encore aujourd'hui pour comprendre la physiologie de ces médicaments. C'était pendant cette période de ta carrière ?

Dr. Keith Barrington (07:07.688) Oui. À ce moment-là, on savait qu'il y avait tellement de choses qu'on ignorait sur ce qu'on faisait, par exemple, quand on donnait de la dopamine à un bébé. On savait que ça montait la tension artérielle, mais tous les autres impacts, on ne les connaissait pas. C'est pour ça qu'on a créé un modèle porcelet, parce que le système cardiovasculaire d'un porcelet nouveau-né est assez similaire à celui d'un prématuré en fin de gestation. Ce n'est pas très différent — évidemment, il y a des détails distincts, et on ne peut pas tout extrapoler directement. Mais on a créé ce modèle pour examiner les impacts de la dopamine sur la circulation d'un porcelet en normoxie, en hypoxie, et avec une hypertension pulmonaire induite par exemple par une aspiration méconiale. J'ai même perfusé des streptocoques du groupe B dans les porcelets pour créer un modèle de choc et d'hypertension pulmonaire.

Mon but était toujours d'évaluer les impacts probables sur le nouveau-né. Parce qu'il y avait beaucoup de choses très difficiles à mesurer — certaines le sont un peu plus maintenant grâce aux meilleures machines d'échographie, mais il reste des limites. On a mesuré, par exemple, le débit sanguin dans les artères coronaires durant la perfusion de différents médicaments — c'est quelque chose qu'on ne peut pas faire à l'échographie. Mais avec une sonde de débit placée autour de l'artère descendante antérieure, on était capables de mesurer ça et d'en voir les impacts.

Dr. Keith Barrington (09:17.148) On a aussi pu démontrer très clairement que la dopamine n'entraîne pas de vasodilatation rénovasculaire dans la période néonatale. On n'était pas les seuls à le montrer — il y avait trois ou quatre autres modèles animaux démontrant qu'il n'existe pas de dose sélective de dopamine bénéfique pour les reins. L'idée d'une « renal dose dopamine », c'est un mythe.

J'ai aussi fait beaucoup d'études sur les perfusions d'épinéphrine. Par contre, on n'a pas bien examiné la norépinéphrine — c'est un manque important. Il y a encore très peu de données sur les effets circulatoires de la norépinéphrine chez les nouveau-nés.

Dr. Keith Barrington (10:12.348) Je pense qu'il reste plusieurs lacunes dans la base scientifique de notre thérapie cardiovasculaire. Des chercheurs comme Gabriel sont en train d'améliorer la situation, de trouver des vraies données chez de vrais bébés, pas seulement chez les porcelets. Mais ce n'est pas facile.

Dr. Gabriel Altit (10:37.204) On essaie. On essaie.

Ben Courchia MD (10:38.277) Ha ha ha !

Dr. Keith Barrington (10:41.904) En fait, pouvoir évaluer simultanément les impacts sur la résistance vasculaire rénale, pulmonaire et systémique, avec différentes doses de différents médicaments, chez des bébés ayant des problèmes de base variés — c'est vraiment très complexe. Mais il faut continuer à chercher les vraies réponses.

Dr. Gabriel Altit (11:11.758) Je vais peut-être changer complètement de direction. Je sais que Ben a plein de questions, mais laisse-moi en poser une dernière avant qu'il se jette dans la cage aux lions. Le blog Neonatal Research est devenu, dans les dix dernières années, un arrêt quasi obligatoire pour ceux qui font de la néonatologie ou qui apprennent à la faire. D'où est venue cette passion ? Comment ça a commencé ?

Dr. Keith Barrington (11:41.823) En fait, ça a commencé parce que, même avant de revenir à Montréal, j'avais toujours un grand lien avec les fellows. Chaque semaine ou chaque mois, je leur envoyais un courriel avec une liste de publications récentes à lire, accompagnée de deux ou trois lignes de commentaires. Et puis j'ai décidé : pourquoi ne pas faire ça pour tout le monde ?

À ce moment-là, les blogs commençaient à vraiment apparaître. J'ai décidé de créer un blog avec les publications récentes — surtout les publications de recherche clinique, surtout les essais randomisés contrôlés, mais pas que ça — avec des commentaires plus détaillés. Parce que je ne connaissais pas le niveau de background des lecteurs, j'essayais d'expliquer les choses en profondeur.

Au départ, je me disais que si une centaine de personnes lisaient le blog chaque mois, ce serait parfait. Aujourd'hui, c'est des centaines par jour, et pour certains posts, des milliers de personnes. J'essaie de continuer, même si j'ai des périodes plus difficiles.

Dr. Keith Barrington (13:37.919) J'ai passé trois semaines au Rwanda en janvier, donc je n'avais pas le temps d'écrire. Mais ça va revenir très bientôt. J'ai d'ailleurs écrit quelque chose récemment sur comment on traite les hydrocéphalies posthémorragiques, la dilatation ventriculaire posthémorragique.

Dr. Keith Barrington (14:06.938) Il semble qu'il y ait toujours beaucoup de variabilité à travers le monde — même en Amérique du Nord, même en Californie, dans un seul état. Il y a plus de variabilité que ce que les données disponibles permettraient de justifier.

Ben Courchia MD (14:31.309) C'est d'ailleurs un post sur ton blog, Keith, que j'ai fait passer à tous mes collègues au travail. Tu as une capacité vraiment remarquable à distiller l'information de manière juste, et à la replacer dans son contexte historique. Ce n'est pas tout le monde qui peut voir comment les études passées se positionnent par rapport aux nouvelles.

Et ça m'amène à ma question : j'ai l'impression que malgré l'explosion du nombre de publications en néonatologie — j'ai fait l'exercice sur PubMed, on est peut-être passé d'une dizaine de milliers à 30 000 publications par an depuis les années 2000 — notre spécialité n'avance pas nécessairement plus rapidement. Comment toi tu interprètes ça, en termes de qualité de la recherche et de la fiabilité de l'information sur laquelle on peut agir ?

Dr. Keith Barrington (15:51.295) Tu as tout à fait raison. C'est une explosion de publications dans plusieurs domaines. Et une partie de cette explosion, c'est aussi une explosion du nombre de journaux, dont plusieurs sont de très faible qualité. Il faut vraiment faire attention.

On sait par exemple qu'il y a des pays où, pour obtenir son diplôme de médecin, il faut avoir publié quelque chose.

Ben Courchia MD (16:28.399) Pas tous les journaux ne se valent. Exactement.

Dr. Keith Barrington (16:49.726) Et ça amène beaucoup de gens à publier n'importe quoi juste pour obtenir leur MD. Il y a des publications qui sont vraiment très peu fiables, voire complètement non fiables. Maintenant, quand je fais des revues systématiques pour Cochrane ou d'autres organismes, il faut d'abord évaluer si une publication est réellement fiable — même si elle est publiée, citée, indexée sur PubMed.

Dr. Keith Barrington (17:45.371) Par exemple, quand j'ai fait une revue sur l'utilité de l'érythropoïétine comme neuroprotecteur chez les nouveau-nés, toutes les bonnes études ne montraient aucun impact. La seule qui montrait un effet énorme était une étude multicentrique supposément de Chine, avec 600 bébés — beaucoup plus que presque toutes les autres publications. Et c'est la seule qui montrait un bénéfice. Mais cette étude avait été enregistrée après que l'étude était terminée. On est censé enregistrer nos études avant de commencer — c'est une règle de l'ICMJE depuis 2006.

Mais beaucoup de journaux ne respectent pas leurs propres règles et sont prêts à publier ce genre de travail, qui pollue la littérature médicale et peut amener les cliniciens à faire des choses qui ne sont pas efficaces, voire pas sécuritaires. C'est vraiment un gros problème.

Dr. Keith Barrington (19:05.694) Il y a d'autres exemples. Presque toutes les études sur le bénéfice de la vitamine D durant la grossesse viennent d'un seul pays et sont toutes très positives. Mais la grande majorité de ces études n'ont probablement jamais été réellement faites — les données étaient inventées. Et sans ces données-là, la vitamine D aurait en fait un effet négatif sur la grossesse. C'est vraiment alarmant.

Il faut donc vraiment faire attention, que ce soit lors de la révision de publications pour un journal, lors de revues systématiques, ou quand on discute des publications dans un blog ou ailleurs. Il faut toujours évaluer si une étude est réellement fiable.

Ce n'est pas un phénomène entièrement nouveau — on sait qu'il y a eu dans le passé des anesthésistes qui ont inventé des données, par exemple sur la sédation consciente. Mais maintenant, c'est tellement répandu qu'il faut toujours rester vigilant. Et je sais que moi-même, j'ai probablement cité dans mon blog des publications qui étaient fausses, inventées, ou simplement mal faites.

Ben Courchia MD (21:05.733) Tu as pas mal de posts sur ton blog où tu as traité ça, et ils sont très bien écrits. On mettra peut-être le lien dans la description. Et pour les gens qui ne seraient pas familiers avec le principe de l'essai enregistré : aujourd'hui, pour garantir la fiabilité d'une étude, il est requis que les chercheurs soumettent leur projet de recherche avant de commencer — en déclarant la question posée et comment elle sera traitée — pour éviter d'utiliser les données pour répondre à n'importe quelle question donnant un résultat statistiquement flatteur. Le principe de l'enregistrement prospectif est inclus dans la Déclaration d'Helsinki, si je ne me trompe pas.

Dr. Keith Barrington (22:12.702) Oui, en effet. Il y a un autre exemple très récent. J'ai écrit aux éditeurs du journal Neonatology — un bon journal que j'aime et que je lis beaucoup — mais ils ont publié une étude qui prétendait qu'une intervention postnatale avait considérablement réduit le sepsis.

Dr. Keith Barrington (22:41.186) Quand on regarde l'étude, elle avait été enregistrée après coup. De plus, le taux de sepsis précoce dans le groupe contrôle était de 60 % — ce qui est impossible. Et supposément, l'intervention postnatale aurait réduit le sepsis précoce de façon significative, ce qui n'a aucun sens.

Dr. Gabriel Altit (22:56.974) Impossible.

Ben Courchia MD (22:56.983) Il y a un problème quelque part.

Dr. Keith Barrington (23:08.75) En fait, depuis plus de dix ans, ce journal exige que les études soient enregistrées avant d'être conduites. C'est écrit dans leurs règles. Pourtant, ils ont publié cette étude même si l'enregistrement était fait après coup. Beaucoup de journaux ne suivent pas leurs propres règles.

Dr. Keith Barrington (23:37.092) Je pense que c'est de plus en plus important d'y faire attention.

Dr. Gabriel Altit (23:47.47) C'est quand même inquiétant. Keith a été très vocal là-dessus — sur son blog, mais aussi dans des conférences. On fait face à une recrudescence de la fraude, pas seulement dans le domaine médical, mais partout, avec la culture de la gratification immédiate, les médias sociaux, etc. Voir cette logique d'invention pour gravir les échelons du monde académique, c'est vraiment inquiétant, parce que ça a un impact direct sur ce qui se passe au chevet des bébés. Et au-delà des patients, ça affecte aussi les chercheurs qui vont se baser sur ces résultats pour construire leurs propres travaux, en croyant que ces données sont fiables.

Dr. Keith Barrington (24:51.646) Oui.

Ben Courchia MD (24:54.031) Il y a pas mal d'articles publiés là-dessus dans Nature, parlant de méta-analyses faites à partir de papiers qui ne sont pas fiables non plus. Ça crée un château de cartes.

Dr. Gabriel Altit (25:06.886) Un effet domino. En tout cas, la leçon pour nos auditeurs, c'est que quand on lit un essai randomisé contrôlé, il faut aller voir quand et comment il a été enregistré, et si ce qui a été enregistré correspond bien à ce que les auteurs rapportent — issues primaires, puissance statistique, but de recrutement. Et si vous n'avez pas encore visité le blog de Keith, c'est extrêmement bien expliqué dans certains de ses posts. Ce n'est pas tout le monde qui a la formation pour comprendre la mécanique du rapportage des études, et le blog donne une bonne base, même pour ceux qui font des Journal Clubs sans nécessairement faire de la recherche. Donc, si on repart un peu dans ta carrière de recherche —

Je sais que tu as aussi beaucoup travaillé dans le domaine de l'éthique, de la communication, même de l'enseignement. Qu'est-ce qui t'a amené à toucher à tout ça ? On dirait que des fois, tu vois un sujet et tu te dis : « je vais aller faire la prochaine étude là-dessus. »

Dr. Keith Barrington (26:25.362) Je pense que j'ai toujours juste... J'aime prendre soin des bébés et j'aime améliorer leurs soins. J'ai fait des études sur le contrôle de la respiration et les apnées, sur le traitement du sepsis, sur l'éthique et la prise de décision — tout ce qui touche au bébé. Si j'ai une question, j'aime avoir une réponse à cette question.

Et j'ai été vraiment chanceux parce que Neil Finer fonctionnait un peu de la même façon. Quand j'ai commencé avec lui, j'ai étudié les réponses physiologiques à l'intubation, par exemple. On a été les premiers à regarder ce que ça fait quand on donne de la succinylcholine avant l'intubation — ça réduit beaucoup l'hypertension intracrânienne durant la procédure.

J'ai commencé mon fellowship à Edmonton avec Neil Finer, qui savait déjà qu'il faut traiter la douleur des bébés. Mais dans un autre centre à l'époque, il y avait un patron qui croyait que les bébés ne ressentaient pas la douleur. C'était vraiment difficile comme fellow de passer d'un hôpital à l'autre.

Finalement, on a dû insister pour qu'on administre de l'analgésie lors des gestes douloureux chez les prématurés — ce qui ne se faisait pas avant. C'était à ce moment-là que les premières études de Sonia Anand ont démontré l'importance de l'anesthésie pour les chirurgies. Parce que quand j'ai commencé, certains centres ne donnaient même pas d'analgésie pour les ligatures de canal artériel — juste une paralysie, sans analgésie.

Dr. Keith Barrington (28:52.158) Sonia Anand a démontré dans un essai randomisé contrôlé — avec peu d'enfants, heureusement — que le groupe sans analgésie présentait des réponses endocriniennes et hémodynamiques énormes et horribles, complètement éliminées avec une bonne analgésie. Et depuis ce moment-là, les choses ont changé.

Dr. Keith Barrington (29:19.742) Comme j'étais avec Neil Finer dans un hôpital maternité sans pédiatrie ni anesthésiste pédiatrique, c'est moi qui faisais les anesthésies pour les laparotomies. Je savais qu'il fallait donner 30 microgrammes de fentanyl et tout allait bien se passer. Je suis vraiment content qu'il y ait maintenant des anesthésistes pédiatriques qui se spécialisent là-dedans et qui sont bien plus experts que moi.

Dr. Gabriel Altit (29:55.854) Ahahahahah ! À ne pas faire à la maison si vous écoutez ce podcast.

Dr. Keith Barrington (30:18.034) L'idée de faire une chirurgie sans anesthésie, sans analgésie, juste avec du pancuronium — maintenant, c'est une idée horrible. Et pourtant, ça a été fait à des centaines de milliers de bébés.

Ben Courchia MD (30:37.551) Aujourd'hui, c'est même inconcevable.

Ben Courchia MD (30:42.152) Tu parlais de tes débuts de carrière, Keith. J'aimerais te faire faire un exercice : imagine que tu redémares ta carrière aujourd'hui. Tu es jeune, tu viens de devenir néonatologue. Dans l'horizon actuel de la néonatologie, quel sujet t'attirerait, où tu te dirais : « je vais passer pas mal d'années là-dessus » ?

Dr. Keith Barrington (31:30.43) Je n'ai pas pensé à ça récemment parce que j'approche de la fin de ma carrière plutôt que du début. Mais c'est intéressant d'y réfléchir. Je pense que je m'orienterais vers l'échographie avancée — détaillée, mais surtout axée sur le cardiovasculaire. J'aimerais aussi explorer la perfusion cérébrale par échographie si possible. Je ne suis pas certain que la NIRS soit la meilleure approche, elle comporte trop de limites, même si elle aide pour certaines questions.

Dr. Keith Barrington (32:24.318) Pour moi, c'est évident que le but de tout ce qu'on fait est d'avoir des survivants intacts. Il faut donc vraiment regarder tout ce qui peut améliorer la survie et protéger le cerveau et les poumons — les deux grands problèmes à long terme. Et on peut un peu aborder les deux avec l'hémodynamie.

Mais la protection pulmonaire, c'est quelque chose qui n'a pas vraiment avancé récemment. Même si on a des problèmes de définition avec la dysplasie bronchopulmonaire, on sait que son taux n'améliore pas vraiment. Il augmente un peu parce qu'on a plus de survivants à 22, 23, 24 semaines, mais le taux de dommages pulmonaires en lui-même ne baisse pas.

Dr. Keith Barrington (34:16.766) Et tous les dommages pulmonaires ne se retrouvent pas sous l'étiquette de dysplasie bronchopulmonaire. Beaucoup le savent — j'ai moi-même un enfant née à 24 semaines. Elle évoluait assez bien en général. Elle a traversé une période très difficile à deux semaines de vie, où elle a failli mourir d'un choc septique. Mais après avoir récupéré, elle s'est débarrassée de son oxygène à 35 semaines et 4 jours. Légalement, elle n'avait donc pas de dysplasie bronchopulmonaire.

Mais elle a eu beaucoup de problèmes respiratoires dans sa vie. Elle a dû avoir une reconstruction trachéale à 14 ou 15 ans — un gros problème qui l'a amenée en soins intensifs pédiatriques pendant trois semaines, intubée. Finalement, ça s'est très bien passé grâce à une excellente équipe de chirurgiens ORL. Mais beaucoup de choses dans le devenir pulmonaire de nos bébés ne sont pas captées par l'étiquette de dysplasie bronchopulmonaire — les problèmes d'alimentation, d'oralité, le stridor, les infections récurrentes, l'asthme, le bronchospasme. Beaucoup de nos prématurés qui ont eu des dommages pulmonaires en période néonatale continuent d'en souffrir plus tard, même sans ce diagnostic.

Et tous les groupes d'études sur la DBP ignorent pour l'instant ces bébés qui n'ont pas cette étiquette. Il faut qu'on adresse ce problème aussi.

Dr. Keith Barrington (36:43.682) Par exemple, à Bonn, ils ont beaucoup de survivants à 22 semaines et beaucoup moins de dysplasie bronchopulmonaire que d'autres centres. Je me demande si leurs bébés ont quand même les mêmes types de problèmes respiratoires à long terme, ou s'ils arrivent vraiment à mieux protéger les poumons avec leur approche — caféine en salle d'accouchement, LISA en salle d'accouchement, ventilation non-invasive haute fréquence avec des pressions élevées dès la naissance. Ce sont des pratiques très différentes des nôtres, avec encore peu de données issues d'essais randomisés, mais peut-être que c'est la meilleure approche.

Dr. Keith Barrington (37:45.66) Si je recommençais aujourd'hui, ce serait peut-être là que je mettrais mes efforts : trouver comment protéger les poumons des bébés les plus immatures.

Ben Courchia MD (38:01.353) C'est hyper intéressant. Et je vais clarifier que tu n'es pas sponsorisé par le NeoCardioLab.

Dr. Gabriel Altit (38:11.182) Ahahahahah !

Dr. Keith Barrington (38:14.226) J'ai pas de sponsor, malheureusement.

Ben Courchia MD (38:15.285) Et tu dis ça en toute honnêteté.

Ben Courchia MD (38:25.301) C'est très intéressant, parce qu'on aurait pu penser qu'on allait vers un sujet plus science-fiction, mais non — il reste des choses fascinantes à apprendre sur l'interaction cardiopulmonaire chez les nouveau-nés. Aujourd'hui, Keith, beaucoup de gens parlent de la difficulté à transmettre les connaissances aux nouvelles générations, dont les façons d'apprendre ont beaucoup changé. À travers le blog, tu t'es positionné comme un éducateur hors pair. Est-ce que tu aurais des conseils pour ceux qui doivent enseigner à la nouvelle génération ?

Dr. Keith Barrington (39:29.854) C'est vraiment difficile, parce que moi j'enseigne de façon assez classique — je fais des petits groupes, des séminaires, des discussions. Mais je pense que le plus important, c'est le transfert des connaissances.

C'est d'ailleurs l'une des raisons pour lesquelles j'ai commencé le blog : essayer d'enseigner au plus grand nombre possible. Parce que pour moi, l'objectif a toujours été d'améliorer les soins donnés au nouveau-né. Le blog me permet d'avoir une influence au-delà de mon seul centre.

Je n'ai pas de techniques spécifiques, mais je pense qu'il faut vraiment se concentrer sur des soins basés sur les preuves, sur les faits probants.

Dr. Keith Barrington (40:59.134) Parce qu'il y a beaucoup de choses qui continuent à être faites juste parce que c'est l'habitude. « On a toujours fait ça comme ça. » Mais ça n'a jamais été une bonne raison. Il faut toujours se demander : pourquoi on fait ça ? Est-ce la meilleure façon ?

Quand j'ai commencé en néonatologie, les prématurés étaient à jeun pour la première semaine de vie. Personne ne mettait de lait dans l'estomac parce qu'on croyait que ça causerait une entérocolite. On sait maintenant que c'est le contraire — qu'il vaut mieux donner du lait maternel le plus tôt possible et avancer rapidement.

Dr. Keith Barrington (41:56.927) Dans un centre que je ne nommerai pas, on commençait les gavages avec du lait dilué au quart, puis à la moitié, puis non dilué mais sans fortification — et on commençait seulement à deux semaines de vie. Et les gens publiaient qu'ils n'avaient pas d'entérocolite parce qu'ils ne nourrissaient pas leurs bébés. Il faut toujours questionner ces habitudes. La durée des antibiotiques pour le sepsis, par exemple — pourquoi sept jours, dix jours, quatorze jours ?

Dr. Keith Barrington (42:49.096) Les premières pénicillines sont apparues durant la Deuxième Guerre mondiale, et c'était les soldats américains qui en bénéficiaient en premier. Et sept jours, c'était le temps qu'il fallait pour évacuer un GI d'Europe vers l'Amérique. Donc on donnait sept jours de pénicilline parce qu'après ça, le soldat serait à New York et pourrait être suivi là-bas.

Ben Courchia MD (43:24.305) Ce n'est pas une blague ? C'est vraiment véridique ?

Dr. Keith Barrington (43:29.534) Je pense que oui. Les durées d'antibiotiques sont en grande partie complètement arbitraires. Mais maintenant, les gens commencent à faire des études. Une étude récente a comparé cinq jours à sept jours d'antibiotiques pour les bébés septiques et a démontré qu'il n'y avait aucune différence. Cinq jours, c'est probablement adéquat pour la grande majorité. On a déjà éliminé les germes bien avant — on continue par peur, pas par preuve.

Ben Courchia MD (44:31.565) C'est fascinant. J'ai appris quelque chose de similaire à propos de l'appendicite — on peut la traiter avec des antibiotiques sans chirurgie, une pratique qui a émergé quand des soldats en sous-marin ne pouvaient pas être opérés. L'histoire informe souvent les lignes directrices de la médecine moderne de façon surprenante.

Dr. Gabriel Altit (45:00.238) En tout cas, je pense que la thématique de cette discussion, c'est vraiment de toujours se questionner — d'aller voir ce qui se fait ailleurs, de rester ouvert d'esprit. La néonatologie, c'est la volonté d'aider nos bébés en posant des questions, et même en se demandant si les résultats qu'on voit devant nous sont véridiques.

Ben Courchia MD (45:21.925) Absolument. Keith, merci beaucoup d'avoir passé ces 45 minutes avec nous. Tu nous as offert une vraie fenêtre sur ton cerveau — et j'invite nos auditeurs à aller voir le blog de Keith : neonatalresearch.org. On mettra le lien. Tu as une façon de voir les choses vraiment unique et très précieuse. Merci beaucoup et à très bientôt.

Dr. Gabriel Altit (46:02.168) Et surtout merci d'avoir pris un moment dans tes vacances pour te joindre à nous. Ça, c'est vraiment apprécié. Merci Keith.

Ben Courchia MD (46:05.786) Merci Keith.

Dr. Keith Barrington (46:10.271) Merci.