Voix de Flic
La police, un sujet abordé par l'ensemble de la population et sur lequel le monde entier possède un avis sur son action, sur ses interventions : de l'homme politique au citoyen lambda.
La seule voix que vous n'entendez jamais ? Les policiers eux-même.
Il est temps de changer cela.
Voix de Flic est un podcast qui donne la parole aux policiers de terrain afin de vous donner les éléments d'informations nécessaires à vous faire votre propre avis sur la question policière et à prendre du recul sur la situation.
Voix de Flic
S2E11 Lettre au jeune policier que j'étais
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J’ai enregistré cette lettre pour le jeune flic que j’étais.
Celui qui croyait qu’il suffisait d’être solide.
Celui qui pensait que le métier ne laisserait pas trop de traces.
Celui qui ne savait pas encore que l’uniforme protège le corps, mais pas toujours la tête.
Ce podcast, c’est un message à tous ceux qui commencent, à ceux qui tiennent encore, et à ceux qui sentent que le métier les change sans trop savoir comment.
On parle souvent de survie physique dans la police.
Pas assez de survie mentale.
Alors j’ai décidé d’en parler.
Lettre au jeune flic que j’étais
À écouter, à partager à un collègue, ou à envoyer à quelqu’un qui devrait entendre ça
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Bonjour à tous. Aujourd'hui, c'est un épisode un peu particulier
SpeakerC'est un extrait tiré d'un livre que je suis en train d'écrire justement sur, la santé mentale à la police. Et c'est une lettre destinée au jeune policier que j'étais avant de commencer le service et qui reprend un peu tout ce que j'aurais voulu savoir sur ce qui allait m'attendre. Et pas dans le but de décourager, mais justement de protéger et de, et de faire en sorte d'être beaucoup mieux préparé pour ce qui arrive
Speaker 2Et euh, je pense que ça peut aider l'ensemble des futurs aspirants,
Speaker 3euh, policiers, voire même les vétérans qui se reconnaîtront peut-être dans comment eux étaient avant de commencer la police
Lettre au jeune policier que j'étais pour lui expliquer tout ce que j'aurais voulu savoir avant de commencer à la police. Tu vas entrer dans la police avec des idées simples. Tu vas vouloir aider les gens, tu vas vouloir être utile. Tu vas croire, au fond, que si tu travailles correctement, si tu restes humain, si tu expliques les choses clairement, alors la plupart des situations finiront par rentrer dans l'ordre. C'est beau, garde ça, mais ne sois pas naïf non plus. Je te le dis avec affection parce que je te connais. Au début, tu vas être un peu Bob au cop. Tu vas croire très fort au dialogue, à la bienveillance, à la parole, au social. Et tu auras raison sur une partie. Un policier qui ne sait pas parler aux gens est un mauvais policier Mais tu vas apprendre assez vite qu'être humain ne dispense pas d'être tactique. Un jour, tu annonceras tranquillement à un type que tu vas devoir le fouiller. Tu ne prendras pas ses mains, tu ne le placeras pas correctement, tu seras encore trop confiant. Il va te cracher au visage et tentera de te mettre une droite. Bienvenue. Ce jour-là, tu comprendras que la gentillesse ne bloque pas les coups de poing. tu vas en recevoir des crachats, des insultes, des menaces, des regards de haine. Tu vas te faire traiter comme le problème par des gens que tu es venu aider Tu vas parfois avoir du sang sur les mains, sur l'uniforme, sur les chaussures, pas toujours le tien, pas toujours celui d'un suspect, parfois celui d'une victime, parfois celui d'un collègue, parfois celui d'une scène qui restera dans ta tête plus longtemps que prévu. Tu vas entrer dans des appartements où la misère colle au mur. Tu vas voir des femmes battues qui refusent de porter plainte, puis qui rappelleront quelques jours plus tard Tu vas voir des victimes défendre leurs agresseurs. Tu vas aider des gens qui replongeront. Tu vas croire avoir tendu une main à quelqu'un, puis apprendre un mois plus tard qu'il a recommencé, voire pire. Tu vas intervenir pour des histoires absurdes qui, sur le papier, ne mériteraient presque pas un déplacement. Un véhicule devant un garage, un voisin qui fait du bruit, une dame âgée terrorisée par le chien de palier. Et toi, avec ton échelle de flic déjà un peu abîmée, tu regarderas parfois la situation en te disant sérieusement, on nous appelle pour ça Puis, si tu réfléchis deux secondes, tu comprendras que pour cette vieille dame, le chihuahua n'est pas un chihuahua. C'est un risque de chute, une fracture possible, une perte d'autonomie, un monstre à sa taille. Essaye de ne pas oublier ça. Ton échelle de violence ne sera plus celle des autres. Et ce n'est pas parce que tu as vu pire que ce que les autres vivent ne compte pas. Tu vas changer. Au début, tu ne le verras pas. Les autres le verront avant toi. Ta copine te dira que tu es devenu plus irritable, plus tranché, plus obsédé par la police. Tes parents confirmeront, tes amis aussi peut-être. Sur le moment, tu auras envie de te défendre. Tu penseras qu'ils ne comprennent pas, qu'ils vivent dans une bulle, que toi, tu as vu la réalité. Méfie-toi de cette pensée. Elle contient une part de vérité, mais aussi beaucoup de poison. Oui, tu verras une partie du réel que beaucoup de gens ne voient pas. Mais si tu finis par croire que seuls les policiers comprennent la vie, tu vas t'enfermer. Tu vas parler police, penser police, manger police, respirer police. Tu vas trouver les civils naïfs, faibles, trop émotionnels. Tu vas rire avec les collègues parce qu'ils comprennent sans explication. Et petit à petit, tu risques de ne plus avoir que ça. Ne laisse pas le métier devenir toute ta personnalité. Aie des amis qui ne sont pas policiers, garde des loisirs qui n'ont rien à voir avec l'uniforme, fais du sport, oui, mais pas seulement pour être le meilleur en intervention. Lis autre chose que les faits divers, peins des figurines si ça te calme, même si on se moque de toi, laisse-les parler. Ce qui te garde humain vaut plus que leur avis. Tu vas découvrir l'hypervigilance. Au début, tu trouveras ça presque cool. Tu verras des choses que les autres ne voient pas. Une poignée de main trop longue, un comportement bizarre dans un restaurant, une plaque à vérifier, un groupe qui ne colle pas. Tu seras fier de ton œil et tu auras raison. Ce regard peut te protéger, mais il peut aussi te voler le repos. Tu vas rentrer chez toi sans vraiment rentrer. Ton corps sera dans le salon, mais ton cerveau sera encore dans la patrouille. Tu vas analyser des gens qui ne t'ont rien demandé. Tu vas avoir du mal à couper. Tu vas croire que c'est de la lucidité. Parfois, c'est juste ton système nerveux qui ne sait plus redescendre. Crée un sas. Trente minutes, une douche, une marche, une activité calme, peu importe, mais ne dépose pas toute ta journée dans la gueule des gens qui t'aiment. Ta famille n'est pas un vestiaire bis, ton conjoint n'est pas un psychologue gratuit, tes amis ne sont pas là pour absorber toutes tes histoires de guerre. Tu peux raconter, mais pas tout, pas n'importe comment, pas tout le temps. Tu vas voir la violence devenir normale. Ça ne veut pas dire qu'elle sera morale. Ça veut dire que ton cerveau va s'adapter pour que tu puisses fonctionner. C'est utile, mais dangereux. Parce qu'un jour, tu pourrais être à un enterrement, voir des gens pleurer et penser qu'ils sont trop émotifs. Ce jour-là, rappelle-toi, ce n'est pas de la force, c'est peut-être juste une partie de toi qui s'est refermée. Tu vas aussi être jugé par les citoyens, par les médias, par des vidéos coupées, par des gens qui verront trente secondes d'une intervention et penseront avoir compris l'ensemble de ta vie. Tu verras peut-être une de tes interventions racontées dans un ordre qui n'est pas celui des faits. Tu auras envie de hurler, tu auras envie de dire Mais ce n'est pas ce qui s'est passé. Parfois, tu auras raison, mais ne laisse pas l'injustice te transformer en mauvais flic. Ne deviens pas aigri au point de ne plus distinguer la critique légitime de la mauvaise foi. La police doit être contrôlée, les abus existent, les mauvais flics existent, mais les récits déformés existent aussi. Tiens les deux vérités en même temps, c'est plus difficile, mais c'est aussi plus adulte. Tu vas tomber sur des équipes magnifiques, des collègues qui roulent quand ça chauffe, des anciens qui corrigent sans humilier, des chefs qui protègent le bon travail. Accroche-toi à eux. Ils vont t'apprendre le métier mieux que beaucoup de cours. Tu vas aussi tomber sur des équipes toxiques, des gens qui te reprocheront de ramener du travail parce que tu as osé contrôler quelqu'un et trouver quelque chose. Des collègues qui confondent prudence et fuite, des anciens cramés qui appelleront leur renoncement professionnel, l'expérience. Ne les prends pas tous pour des modèles. Un ancien cynique n'est pas forcément un sage. Parfois, c'est juste quelqu'un qui s'est perdu plus tôt que toi. Tu vas t'épuiser parfois, peut-être même jusqu'au burn-out. Tu rentreras chez toi, tu t'assiéras dans le canapé et choisir entre manger ou aller te doucher te semblera compliqué. Tu te diras peut-être Je suis devenu un zombie. Si ce jour arrive, ne joue pas au héros. Arrête-toi, consulte, parle, demande du renfort. Dans la rue, tu ne restes pas seul quand la situation te dépasse. Fais pareil avec les problèmes dans ta tête Et surtout, retiens ceci ce n'est pas parce que tu fonctionnes que tu vas bien. Tu peux venir en service, répondre à la radio, rédiger tes PV, plaisanter dans le vestiaire et être en train de disparaître intérieurement. Ne confonds pas présence et santé, ne confonds pas endurance et lucidité. Ne confonds pas loyauté envers le métier et abandon de toi-même. L'institution ne te sauvera pas toujours. Elle devrait mieux te former, mieux te préparer, mieux te suivre. Mais elle ne sera pas dans ta tête à trois heures du matin. Elle ne sera pas dans ton couple quand tu seras devenu impossible à rejoindre et elle ne verra pas toujours ton empathie s'éteindre. Donc, surveille-toi, pas par peur, par responsabilité. Demande-toi régulièrement Si je continue comme ça, où est-ce que j'arrive dans cinq ans Serai-je plus vivant ou plus éteint Plus humain ou plus dur Plus entouré ou plus seul Plus fier ou plus amer Si la réponse te fait peur, bouge, même un petit peu. Changer de service n'est pas une trahison. Demander de l'aide n'est pas une faiblesse. Quitter une équipe toxique n'est pas une fuite. Et si un jour, quitter la police devient nécessaire pour rester vivant, ce ne sera pas forcément un échec. Ce métier va te donner beaucoup. Il va aussi te prendre beaucoup. Tu ne sortiras pas indemne, mais tu peux éviter de sortir vide. Alors, garde la lumière le plus longtemps possible. Pas une lumière naïve, pas une lumière de gamin qui croit que tout le monde est gentil. Une lumière plus solide, plus lucide. Une lumière qui a vu le sang, les crachats, les mensonges, la violence, les nuits trop longues, les collègues usés, les victimes impossibles, les chefs absents, les médias injustes et qui refuse quand même de devenir uniquement dureté. Sois prudent, sois tactique, sois professionnel, mais reste quelqu'un. Parce qu'au bout du compte, le vrai défi n'est pas seulement de survivre aux interventions. Le vrai défi sera de survivre au métier sans te perdre entièrement