Les échos du Loriot
Le podcast qui donne la parole aux passionnés de nature de tous horizons !
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Les échos du Loriot
08 - Les vachers, des parasites de couvée (1/3) avec Mark Hauber
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Nous rencontrons Mark Hauber, chercheur spécialiste des vachers, qui nous explique les adaptations uniques de ces parasites de couvée. Tout comme le coucou gris en Europe, ces oiseaux américains sont connus pour pondre dans le nid des autres, et ils ont développé de nombreux stratagèmes pour parvenir à leurs fins.
Crédits :
- Musique "Sunday Coffee" de Rebecca Mardal.
- Illustrations par Rohith W.
- Avec la voix de Nicolas Le Du.
Les Échos du Loriot, le podcast qui donne la parole aux passionnés de nature de tous horizons !
Épisode 08
Geoffrey
Bonjour à toutes et à tous. On se retrouve aujourd’hui pour le début d’une nouvelle interview sur un groupe d’oiseaux au mode de vie assez inhabituel : les vachers. Il s’agit d’un genre qui regroupe plusieurs espèces d’oiseaux vivant en Amérique du Nord et du Sud, et qui sont connus pour être des parasites de couvée. C’est un comportement de reproduction très particulier, qu’on connaît surtout en Europe avec le coucou gris. Pour faire simple, ces oiseaux pondent dans le nid des autres et n’élèvent pas leur progéniture. Mais ces tricheurs emploient toutes sortes de stratégie pour parvenir à tromper leur monde.
On va en discuter avec Mark Hauber, qui est professeur de psychologie et de biologie à New York. Le parasitisme de couvée est l’une de ses spécialités, il a même créé un groupe de recherche dédié à l’étude des vachers.
Comme d’habitude, l’interview a d’abord été réalisée en anglais, et vous allez entendre une version traduite en français par mes soins. Le doublage français de notre invité est quant à lui assuré par Nicolas Le Du.
Il est temps de nous envoler pour les États-Unis afin de rencontrer notre invité du jour.
Transition
Geoffrey
– Bonjour Mark ! C’est un plaisir de vous rencontrer dans cette forêt du Missouri, pour parler de votre sujet d’étude préféré.
Mark
– Bonjour Geoffrey ! Merci à vous pour l’invitation.
Geoffrey
– Comme vous vous en doutez, on va aujourd’hui beaucoup parler des vachers et du parasitisme de couvée. Mais d’abord, est-ce que vous pourriez vous présenter à nos auditeurices ?
Mark
– Je suis Mark Hauber, et j’occupe le poste de directeur exécutif du groupe de recherche scientifique avancée de la City University of New York. Je suis également professeur de psychologie comparée et de biologie évolutive. Je suis originaire de Hongrie et j’ai rejoint les États-Unis pendant mes études. Par la suite, une bonne partie de ma carrière a tourné autour de l’étude des parasites de couvées, ici, aux USA, mais aussi en Hongrie, en Afrique, en Australie et en Nouvelle-Zélande. J’ai également fondé un groupe de recherche dédié à l’étude du comportement et de la biologie des vachers.
Geoffrey
– Comment vous en êtes venu à vous spécialiser sur ce sujet ? Est-ce que ça vous a toujours intéressé ?
Mark
– J’ai toujours été passionné par la nature et les oiseaux. Quand je n'avais que 5 ans, j’observais déjà les hirondelles de fenêtre dans mon village rural de Hongrie. Je voulais comprendre à quel moment elles revenaient, et comment elles construisaient leurs nids sur les balcons. Depuis, je n’ai jamais cessé d’observer les oiseaux !
Geoffrey
– Mais est-ce qu’il y a eu un déclic à un moment qui vous a donné l’envie de vous spécialiser sur le parasitisme de couvée ?
Mark
– Oui, on peut dire ça. Quand j’étudiais à l’université, j’ai participé à un projet de recherche sur le parasitisme de couvée, mené par Mike Sorenson qui est aujourd’hui à l’université de Boston. C’est un projet qui portait sur deux espèces de fuligules, des oiseaux d’eau qui sont des parasites facultatifs. C’est vraiment durant ce printemps 1994 que j’ai commencé à comprendre l’étendue des questions qu’on pouvait se poser sur ce sujet, et qu’on pouvait les appliquer à toutes sortes de parasites comme les coucous ou les vachers.
Geoffrey
– Avant de rentrer davantage dans les détails, est-ce que vous pourriez nous donner une définition basique du parasitisme de couvée ?
Mark
– C’est très simple, un parasite de couvée est un oiseau qui pond ses œufs dans le nid d’autres oiseaux en espérant que sa descendance sera garantie sans effort supplémentaire de sa part. La plupart des oiseaux doivent couver leurs œufs, puis nourrir et protéger leurs oisillons pendant une période plus ou moins longue. Ces soins parentaux représentent une immense dépense d’énergie, donc on peut imaginer que déléguer le travail est une stratégie avantageuse.
Il existe toutes sortes de parasites, certains sont ce qu’on appelle des “parasites obligatoires”, c’est-à-dire qu’ils ne construisent jamais de nid et ne savent que pondre chez les autres, tandis que ceux qu’on appelle les “parasites facultatifs” élèvent parfois leur petit dans un nid, mais ils ne se gênent pas non plus pour pondre dans un autre nid quand l’occasion se présente. Les parasites facultatifs peuvent à la fois parasiter d’autres espèces, mais aussi d’autres individus de leur propre espèce.
Geoffrey
– En France, on pense surtout au coucou quand on parle de parasite de couvée, mais c’est une stratégie qu’on retrouve chez beaucoup d’autres oiseaux, non ?
Mark
– Si on considère l’ensemble de l’arbre généalogique des oiseaux, le parasitisme obligatoire est apparu de manière indépendante à 7 reprises : 3 fois chez les coucous, 1 fois chez les indicateurs, 2 fois chez les oiseaux chanteurs et 1 fois chez un canard. Quand on additionne tous ces groupes, on obtient un total de 100 espèces de parasites. Cela représente à peine 1% de la diversité d’oiseaux qui existe, mais ce qui est important, c’est que ces quelques espèces impactent 1700 espèces d’oiseaux. Il y a donc près de 20% des oiseaux qui font face au parasitisme de couvée.
Geoffrey
– Et là, on parle uniquement des parasites obligatoires. Mais vous avez mentionné qu’il y a aussi des parasites facultatifs, est-ce qu’on peut les considérer comme une première étape de l’évolution vers le parasitisme obligatoire et plus spécialisé ?
Mark
– C’est une possibilité. En fait, on peut proposer deux hypothèses pour l’origine de ce comportement. La première est la reproduction en communauté. C’est un système dans lequel plusieurs couples pondent dans le même nid. Dans ce contexte, certains individus pourraient décider qu’ils n’ont tout simplement plus besoin de s’impliquer dans les soins parentaux. La deuxième origine possible est le parasitisme facultatif dont on vient de parler : il peut arriver que certains individus n’aient aucun territoire pour se reproduire, parce qu’ils sont trop jeunes, sans expérience ou en mauvaise santé. Ils peuvent alors se mettre à faire le tour des autres territoires pour trouver des opportunités de pondre dans d’autres nids. On peut aussi penser au cas de certaines espèces de canards ou de cailles qui peuvent pondre plus d’une douzaine d’œufs. Imaginons qu’une femelle se soit construit un nid, mais que celui-ci soit détruit par un prédateur alors qu’elle n’en était qu’à son sixième œuf. Elle sent encore des œufs se former en elle et doit réagir au plus vite. Pour maximiser ses chances d’avoir une descendance, elle préfère les pondre dans les nids d’autres individus plutôt que de les abandonner au sol.
Geoffrey
– Ah oui, donc ça peut aussi être une stratégie en dernier recours.
Mark
– On l’a démontré dans une expérience sur les diamants mandarins. Une fois qu’ils avaient pondu leur deuxième œuf, on retirait leur nid, et on a observé que plusieurs oiseaux décidaient de pondre dans d’autres nids. De plus, ils choisissaient volontairement de pondre dans des nids en activité plutôt que dans des nids vides qu’on avait placés pour l’expérience.
Geoffrey
– Donc c’est bien un choix conscient de leur part, et ils préfèrent confier leur progéniture à une autre famille plutôt que de recommencer un nid.
Mark
– Exactement. Ces différents comportements pourraient ainsi représenter une première étape dans l’évolution vers un parasitisme plus spécialisé.
Geoffrey
– Pour parler plus en détail des stratégies de ces différents parasites, on va se focaliser sur les vachers, un groupe que vous avez beaucoup étudié. Comme je l'ai dit, on est actuellement dans une forêt du Missouri, dans le Midwest des États-Unis, alors est-ce que vous pouvez nous en dire plus sur cet environnement et sur les oiseaux qui y vivent ?
Mark
– Nous sommes dans la région des Monts Ozark, qui s’étend sur plus de 100 000 km² à travers le Missouri, l’Arkansas, l’Oklahoma et le Kansas. C’est dans les forêts de cette région que j’ai étudié les vachers pour la première fois, à l’été 94. On repérait les nids de toutes sortes d’espèces d’oiseaux comme le viréo aux yeux rouges et la grive des bois, puis on étudiait leur contenu pour voir si on y trouvait des œufs de vachers.
Geoffrey
– Est-ce que vous pouvez nous décrire les espèces de vachers que vous avez étudiées ici ?
Mark
– On s’est focalisés sur le vacher à tête brune, c’est un oiseau de la taille d’un étourneau. Les mâles sont principalement noirs et ont la tête brune, tandis que les femelles sont presque entièrement brunes.
Geoffrey
– Pendant cette interview, je vais essayer de faire des comparaisons régulières avec le coucou gris, qui est le parasite qu’on connaît le mieux en Europe, et la première différence qu’on peut noter, c’est la taille. Le coucou fait la taille d’un petit rapace, il est donc bien plus gros que les petits passereaux qu’il cible. Par contre, la différence a l’air moins frappante entre les vachers et leurs victimes.
Mark
– C’est vrai. Le vacher est quand même un peu plus gros que ses hôtes, en général, mais la différence est moins frappante que chez le coucou.
Geoffrey
– Et donc, l’une de vos premières études sur les vachers consistait à observer si les nids des espèces comme les viréos ou la grive des bois étaient parasités dans votre forêt, c’est ça ?
Mark
– Exactement. Ce sont des espèces fortement parasitées par les vachers dans d’autres régions du Midwest, comme dans l’Illinois par exemple. Au contraire, quand j’ai commencé à travailler dans le Missouri en 94, on ne trouvait que peu de nids abritant des œufs de vachers. La différence, c’est que les forêts de l’Illinois étaient déjà très fragmentées, ce qui favorisait ces parasites.
Les vachers préfèrent les milieux ouverts où ils peuvent observer les allées et venues de leurs victimes plus facilement afin de pondre dans leur nid au bon moment. Ainsi, les forêts denses du Missouri n’étaient pas un environnement propice pour ces parasites. Mais dès l’année suivante, une partie de la forêt que j'étudiais a commencé à être exploitée, ce qui a ouvert le paysage et favorisé les vachers.
Geoffrey
– Donc la fragmentation du paysage est vraiment un facteur qui favorise les activités de ces parasites.
Mark
– Absolument. Une femelle vacher ne s’enfonce quasiment jamais dans une forêt au-delà de 10 km
Geoffrey
– Comme ce comportement de parasitisme est très complexe et implique de nombreuses étapes, on va prendre les choses dans l’ordre : d’abord, comment la femelle du vacher fait-elle pour repérer et surveiller les nids de ses victimes ?
Mark
– Il y a une zone du cerveau que l’on appelle l’hippocampe et qui est impliquée dans la mémoire spatiale : elle permet de s’orienter. On a observé que cette zone est bien plus développée dans le cerveau des femelles que des mâles. L’hippocampe de la femelle vacher est aussi plus développé que chez d’autres espèces cousines qui ne sont pas des parasites. On peut donc penser que cette grande mémoire et cette capacité à se situer dans l’espace sont fondamentales pour la femelle vacher, car c’est bien elle qui doit repérer les nids et y pondre.
En général, elle pond environ 10 minutes avant le lever du soleil, alors qu’elle n’a pas spécialement une bonne vision dans la pénombre. Elle doit repérer le nid le jour précédent et se souvenir précisément de sa position pour y accéder avant l’aube. Elle doit agir vite et faire son affaire discrètement avant qu’un propriétaire du nid la découvre.
Geoffrey
– Ah oui, c’est un timing précis… Et comment fait-elle pour repérer les nids de ses victimes à l’avance ?
Mark
– La femelle utilise principalement 3 stratégies pour repérer des nids : premièrement, elle peut choisir de se poster discrètement dans un arbre et d’observer les alentours. Elle peut également parcourir son environnement en essayant de repérer les allers et venues d’un nid occupé. Enfin, les plus audacieuses décident parfois de se balader en poussant des cris afin de se faire repérer par des oiseaux qui couvent. Ces derniers n’hésitent pas à quitter leur nid pour s’attaquer à elles.
Geoffrey
– Donc certains oiseaux réagissent au cri de la femelle vacher car ils la perçoivent comme un danger ?
Mark
– Absolument. Beaucoup d’espèces victimes de ces parasites savent reconnaître les vachers adultes, et quand ils en aperçoivent un, ils n’hésitent pas à le harceler jusqu’à ce qu’il quitte leur territoire. Mais c’est parfois en créant la panique que la femelle du vacher peut repérer les nids de ses victimes.
Geoffrey
– Ah oui, c’est une stratégie plutôt risquée mais efficace…
Mark
– D’ailleurs, il y a une espèce en particulier : la paruline des mangroves, qui a une réaction plus maligne. Ce petit passereau est souvent parasité par les vachers, et en réaction, il a développé un cri particulier qui sert à signaler la présence du parasite. Quand la paruline mâle pousse ce cri, la femelle se précipite sur son nid pour couver ses œufs au lieu de se jeter sur l’intrus.
Geoffrey
– Ah oui, donc on peut imaginer qu’il y a eu une longue course aux armements entre ces deux espèces pour qu’une réaction aussi spécifique évolue.
Mark
– Tout à fait, on parle ici probablement d’une coévolution de 3 ou 4 millions d’années.
Geoffrey
– En tout cas, on peut comprendre en entendant tout ça que la fragmentation du paysage favorise les vachers. Un paysage plus ouvert a l’air plus avantageux pour surveiller plus de nids.
Mark
– C’est vrai, mais c’est aussi parce que les vachers ont besoin d’un paysage ouvert pour s’alimenter. Il leur faut des prairies d’herbes rases pour trouver des insectes et des graines, et ils trouvent souvent cet habitat dans les endroits où broutent des grands herbivores comme les bisons ou les vaches.
Geoffrey
– Donc j’imagine que leur nom de “vachers” vient du fait qu’on les observe souvent à proximité des vaches.
Mark
– Tout à fait, cet oiseau a toutes sortes de noms en lien avec les vaches et les bisons. En anglais, on l’appelle tout simplement “cowbird”, et son nom dans la langue Lakota est lié aux bisons, donc cette association entre les vachers et les herbivores a probablement été remarquée depuis très longtemps.
Geoffrey
– Et donc c’est aussi ces exigences alimentaires qui empêchent les vachers de s’aventurer trop loin en forêt.
Mark
– Exactement, la femelle a besoin de beaucoup de nutriments pendant la période de ponte. Elle peut pondre de 25 à 40 œufs en une saison, à raison d’un œuf tous les 2 jours. On peut donc comprendre qu’elle a besoin d’une grande quantité de calcium pour former toutes ces coquilles. Elle ne peut pas passer trop de temps en forêt car elle doit maintenir cet apport constant en nutriments.
Geoffrey
– Je vois, elle doit trouver ce compromis entre alimentation et repérage des nids. Et maintenant qu’on a une idée de la stratégie de recherche de la femelle, je propose de parler des œufs. On peut imaginer que les œufs des parasites de couvée devraient évoluer pour passer inaperçus dans le nid de leur victime. Par exemple, le coucou pond des œufs très petits par rapport à sa taille, alors qu’en est-il du vacher ?
Mark
– C’est vrai que chez les coucous, la différence entre la taille de l’adulte et la taille de l’œuf est spectaculaire. Les vachers pondent également des œufs plus petits que ce qui serait attendu pour un oiseau de leur taille, car tout comme les coucous, ils pondent souvent dans le nid d’oiseaux plus petits. Les œufs de vachers sont également plus épais et plus solides, ce qui leur est bien utile quand ils essaient de pondre le plus vite possible sans se faire repérer. On peut presque dire qu’ils laissent tomber leur œuf sans prendre de précaution.
Un autre critère fondamental est que les œufs des victimes doivent avoir un temps d’incubation plus long que ceux du vacher.
Geoffrey
– Ah oui, la femelle s’applique à pondre dans un nid où les œufs viennent juste d’être pondus afin que son rejeton éclose avant ses frères et sœurs adoptifs.
Mark
– Tout à fait, la femelle parvient à retenir non seulement l’emplacement des nids, mais aussi leur stade de développement, afin de pondre le plus souvent possible dans un nid où l’incubation est sur le point de commencer. Son oisillon peut ainsi éclore avant les autres œufs du nid, et cela lui donne un avantage décisif comme on le verra plus tard.
Geoffrey
– C’est quand même incroyable quand on pense à toutes les informations qu’il faut retenir pour arriver à pondre dans plusieurs dizaines de nids… Et est-ce que les œufs de vachers imitent la couleur ou les motifs de ceux de leurs hôtes ?
Mark
– Chez le coucou, on observe souvent un mimétisme dans la couleur des œufs, ils sont ainsi plus difficiles à identifier dans les nids parasités. Mais aussi bizarre que ça puisse paraître, les œufs du vacher ne ressemblent pas vraiment à ceux de leurs hôtes. Leurs œufs sont juste beiges et mouchetés. C’est une apparence assez générique qu’on retrouve chez certains passereaux, mais c’est vraiment très facile de repérer un œuf de vacher dans un nid.
Geoffrey
– Mais alors est-ce que certains oiseaux ne remarquent pas la supercherie ?
Mark
– Si si, bien sûr. Certains comme le merle d’Amérique ou le moqueur chat pondent des œufs verts. Donc il arrive souvent qu’ils remarquent l’œuf du parasite et le jettent hors du nid. D’autres, comme les merlebleus, ne les rejettent qu'occasionnellement, mais beaucoup d’hôtes ne rejettent pas du tout les œufs des vachers. En fait, le bec de la plupart des hôtes est trop petit pour pouvoir attraper l’œuf et le jeter hors du nid, la seule solution serait de le percer. Mais malheureusement pour eux, l’œuf du vacher a évolué pour être très solide, il résiste donc aux coups de bec. Ils n’ont alors pas d’autre choix que de rester avec cet invité sur les bras et d’attendre la suite des évènements.
Geoffrey
– J’ai lu que les oiseaux parasités par les coucous pouvaient choisir d’abandonner leur nid et en recommencer un autre ailleurs, est-ce que les victimes du vacher choisissent aussi cette stratégie ?
Mark
– Oui, les hôtes peuvent décider d’abandonner leur nid s’ils soupçonnent d’avoir été parasités. Mais beaucoup ne s’alertent pas du fait de trouver un œuf suspect dans leur nid, c’est plutôt quand ils repèrent une femelle de vacher dans le voisinage qu’ils peuvent décider d’abandonner leur nid. Donc leur reconnaissance des œufs ne semble pas très développée, ils se basent simplement sur la présence d’un vacher adulte pour déterminer le risque de parasitisme.
Geoffrey
– Pourtant, on peut penser qu’il aurait été avantageux pour les hôtes d’évoluer vers une meilleure reconnaissance de leurs œufs pour repérer la supercherie. Est-ce qu’il y a une raison qui expliquerait que beaucoup d’hôtes n’y voient que du feu ?
Mark
– C’est une très bonne question. Pour y répondre, on peut déjà considérer les hôtes qui pondent des œufs beiges et tachetés, comme ceux du vacher. Les œufs d’un nid présentent des variations de taille tout à fait normales et naturelles, mais l’œuf du vacher sera souvent plus gros que les autres et facilement reconnaissable, comme je l’ai dit. Mais si ces oiseaux s’efforçaient de toujours éjecter l’œuf le plus gros de leur nid, cela pourrait devenir un comportement très coûteux dans les nids non parasités. Si une femelle rejette son œuf le plus gros alors qu’il est bien à elle, elle se prive d’un descendant qui allait certainement être le plus gros et le plus vigoureux de sa nichée.
Geoffrey
– Ah oui, donc on peut dire qu’une paranoïa pourrait leur faire plus de mal que de bien.
Mark
– Exactement, cela serait probablement délétère à l’espèce hôte sur le long terme. Et c’est pour la même raison que beaucoup d’hôtes choisissent de ne pas rejeter le poussin du vacher, car même s’il est différent des autres, c’est le plus gros et potentiellement le plus compétitif. Ils ne soupçonnent souvent pas qu’il appartient à une autre espèce.
Geoffrey
– Et donc vous avez passé beaucoup de temps à étudier comment les espèces hôtes acceptent ou rejettent les œufs de vachers, est-ce que vous pouvez nous parler des méthodes que vous utilisez sur le terrain ?
Mark
– Cela fait longtemps que des scientifiques ont mis au point toutes sortes d’expériences pour étudier la réaction des oiseaux à un faux œuf inséré dans leur nid. Elles se basaient souvent sur des modèles en plâtre, mais les méthodes se sont modernisées, et on utilise désormais l’impression 3D pour créer des œufs réalistes. Pour ce faire, on récupère un œuf de vacher sur le terrain, on le scanne, et on peut ensuite le reproduire à l’infini avec une imprimante 3D. Le but est d’imiter avec précision sa taille, sa forme et son poids. Ensuite, on peint le modèle avec toutes sortes de couleurs, on y applique des tâches de plusieurs façons, parfois on change aussi son poids et sa forme, et on utilise ces variations pour étudier les réactions des espèces hôtes et répondre à nos questions.
Geoffrey
– C’est devenu une discipline de haute précision, on dirait.
Mark
– Oui, les techniques progressent sans cesse. Un point qu’il faut encore améliorer, c’est que nos œufs ne peuvent pas être brisés comme un œuf normal. On a créé un œuf creux avec une fine coquille, mais le souci c’est qu’il faut ensuite le remplir d’eau pour que son poids soit plus cohérent, et l’eau a tendance à faire ramollir le plastique du modèle. On a donc encore quelques points à améliorer.
Geoffrey
– Vous allez vraiment dans les détails, mais ces modèles ont l’air déjà bien pratiques et réalistes.
Mark
– Il est certain que l’impression 3D est déjà un grand pas en avant, parce qu’on peut envoyer les fichiers à des collègues pour qu’ils répliquent les mêmes œufs n’importe où dans le monde. Dans la recherche scientifique, il est très important de créer des protocoles qu’on peut répliquer pour obtenir des résultats robustes.
Geoffrey
– En tout cas ces expériences nous ont permis de mieux comprendre comment les espèces hôtes réagissent aux œufs des parasites. On a fait un bon résumé des premières étapes de la stratégie du vacher, et je propose d’en rester là pour aujourd’hui. La prochaine fois, on parlera de ce qui se passe après l’éclosion de l’œuf de l’intrus.
Mark
– On n’est pas au bout de nos surprises !
Geoffrey
– Merci beaucoup Mark pour ces explications détaillées, et à bientôt !
Mark
– Merci Geoffrey, au plaisir de vous retrouver la prochaine fois !
Transition
Chers auditeurices, j’espère que vous avez apprécié ce premier épisode de notre interview sur les vachers. On se retrouve bientôt pour la deuxième partie où on en apprendra encore davantage sur les comportements uniques de cet oiseau étonnant.
D’ici là portez-vous bien, et restez à l’écoute de la nature !