Les échos du Loriot
Le podcast qui donne la parole aux passionnés de nature de tous horizons !
Ce podcast présente des traductions françaises d'interviews réalisées avec des journalistes, scientifiques et naturalistes de tous horizons.
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Les échos du Loriot
09 - Les vachers et leurs enfants terribles (2/3) avec Mark Hauber
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Pour cette deuxième partie de notre interview sur les vachers, nous retrouvons Mark Hauber dans le Missouri pour en apprendre davantage sur les stratégies de parasitisme de ces oiseaux. Le spécialiste nous explique ce qu'il se passe une fois que l'œeuf de l'intrus parvient à éclore...
Crédits :
- Musique "Sunday Coffee" de Rebecca Mardal.
- Illustrations par Rohith W.
- Avec la voix de Nicolas Le Du.
Les Échos du Loriot, le podcast qui donne la parole aux passionnés de nature de tous horizons !
Épisode 09
Geoffrey
Bonjour à toutes et à tous et bienvenue dans ce nouvel épisode des Échos du Loriot. Aujourd’hui, on va continuer notre série consacrée aux vachers, ces oiseaux qui pondent dans le nid des autres. La dernière fois, on a rencontré Mark Hauber, un chercheur qui travaille aux États-Unis et qui nous en a appris beaucoup au sujet du parasitisme de couvée. On va le retrouver aujourd’hui pour en apprendre encore davantage sur ce comportement si particulier !
Je vous rappelle que cette interview a été effectuée en anglais, et que vous allez entendre la traduction française que j’ai réalisée. Le doublage français de notre intervenant est une nouvelle fois assuré par Nicolas Le Du.
Et maintenant, retournons dans le Missouri pour reprendre notre interview !
Transition
Geoffrey
– Bonjour Mark ! Content de vous retrouver dans cette forêt des Monts Ozark pour discuter davantage du vacher à tête brune.
Mark
– Bonjour Geoffrey. C’est un sujet tellement riche qu’on pourrait facilement y passer des heures.
Geoffrey
– Dans l’épisode précédent, vous nous avez décrit comment la femelle repère le nid de ses victimes et comment elle dépose un œuf dans leur nid. Vous nous avez aussi expliqué pourquoi les hôtes ne peuvent pas le rejeter, ou choisissent de ne pas le faire.
Et puisqu’on a parlé de comment l’œuf de cet intrus est accepté, j’ai lu aussi que les vachers adultes pouvaient surveiller les nids où ils ont pondu, et qu’ils pouvaient aller jusqu’à lancer des représailles contre les hôtes qui éjectent leur œuf.
Mark
– Absolument, c’est un comportement très intéressant qui a été démontré chez le vacher et qu’on appelle “la stratégie de la mafia”. Ce procédé a été décrit pour la première fois chez le coucou geai, un parasite qui vit notamment en Espagne. En fait, quand la femelle vacher s’aperçoit que son œuf a été retiré du nid où elle l’a déposé, elle peut mettre en place des représailles en s’attaquant au nid en question et en détruisant les autres œufs.
Geoffrey
– Et donc les parents adoptifs vont y réfléchir à deux fois avant d’éjecter un œuf indésirable la prochaine fois qu’ils en remarquent un.
Mark
– Tout à fait. Contrairement à ce qu’on pensait auparavant, la femelle vacher continue de s’investir dans l’avenir de sa progéniture même après la ponte. Elle surveille que tout se passe bien. On l’a démontré expérimentalement en retirant les œufs de vacher de certains nids parasités. Ces nids avaient bien plus de chance d’être attaqués et détruits.
Geoffrey
– On pense que les parasites choisissent la facilité… mais en fait ça demande énormément d’investissement. En tout cas maintenant qu’on a étudié les œufs en détail, j’aimerais bien qu’on discute de l’incubation et de l’éclosion du vacher ? Comment ça se passe dans sa famille adoptive ?
Mark
– Comme on l’a dit précédemment, le but du vacher est d’éclore avant les autres oisillons du nid. En fait, l’œuf du vacher contient moins de réserves nutritives que chez d’autres espèces de taille comparable, et donc son éclosion est plus précoce.
Geoffrey
– En général, les poussins parasites ne sont pas tendres avec leur famille adoptive. Je vais encore revenir sur l’exemple du coucou, parce que j’ai lu que le poussin de coucou qui vient d’éclore à un comportement très particulier : il s’applique à éjecter tous les autres œufs du nid afin d’être le seul à recevoir des soins parentaux. En fait, il coince chaque œuf dans une cavité spécialement prévue sur son dos, et il rampe jusqu’au bord du nid pour les éjecter un par un.
Mark
– Oui, c’est vrai que c’est un comportement assez remarquable.
Geoffrey
– Est-ce que le vacher fait pareil ?
Mark
– Les poussins de vachers n’éjectent pas leurs frères et sœurs, mais ils ont tout de même besoin de plus de nourriture qu'eux car ils sont plus gros. Ainsi, ils font le choix de la coexistence, mais ils se livrent à une compétition acharnée avec les poussins légitimes. Ils étendent leur bec le plus haut possible, et poussent davantage de cris pour focaliser l’attention. Ils sont à la fois favorisés par leur taille, et par leur âge, puisqu’ils éclosent avant leurs compétiteurs.
Geoffrey
– Donc ils essaient de s’accaparer l’attention des parents qui reviennent chargés de nourriture.
Mark
– C’est ça. J’ai fait une expérience où je diffusais des sons de toutes sortes à un nid abritant un poussin de vacher avec des poussins de bruants, et c’est le vacher qui montrait les réactions les plus fréquentes et les plus marquées à tous les types de sons et de vocalisations produits par les parents adoptifs. Donc il quémande la nourriture avec plus d’énergie et en récupère par conséquent davantage que ses colocataires.
Geoffrey
– Ah oui, ils ne se font pas de cadeaux…
Mark
– Une autre adaptation qu’on observe est liée à un effet qu’on appelle “le principe de Boucle d’or”, un principe qui prône le juste milieu. En fait, il semble plus bénéfique pour le poussin du vacher d’avoir quelques frères et sœurs adoptifs dans son nid plutôt que d’être tout seul. Quand les parents voient trois becs grand ouverts, avec autant d’oisillons qui poussent des cris, cela les motive bien plus à rapporter davantage de nourriture que s’il n’y avait qu’un oisillon. Et c’est là que le vacher peut s’appliquer à détourner au maximum les livraisons que le nid reçoit régulièrement. On peut dire qu’il utilise la détresse et la faim de ses frères et sœurs pour motiver les parents à rapporter plus de nourriture.
Geoffrey
– Mais alors est-ce que les poussins légitimes finissent par mourir de faim ?
Mark
– En fait, il y a souvent un compromis. Par exemple, si le vacher est avec 4 autres poussins, il y en a en général 2 qui mourront. Par contre, s’il n’a que 2 poussins avec lui, tous auront de bonnes chances de survie.
Geoffrey
– Je vois, donc tout n’est pas perdu pour les parents adoptifs. C’est moins radical que chez le coucou qui extermine toute sa fratrie dès l’éclosion.
Mark
– C’est vrai, mais il faut noter plusieurs différences entre le vacher et le coucou : les coucous sont en général plus rares que les vachers, et chaque femelle coucou a tendance à se spécialiser sur une seule espèce hôte, elles sont donc bien plus dépendantes. Les vachers vivent à des densités plus élevées et parasitent indifféremment plus de 200 espèces.
Geoffrey
– Je vois, donc ils sont moins exigeants et ils ont aussi un effet moins dramatique sur la survie d’une nichée.
Mark
– Il faut aussi encore une fois noter la différence de taille. Le poussin du coucou va devenir énorme par rapport à ses parents adoptifs, il a donc besoin d’une grande quantité de nourriture. Vous avez peut-être déjà vu ces photos où deux minuscules oiseaux se perchent sur le dos d’un énorme coucou juvénile pour tenter de lui enfourner de la nourriture dans le bec. Ils doivent parfois enfoncer leur tête entière dans ce trou béant qui réclame toujours plus.
Geoffrey
– C’est vrai que c’est spectaculaire !
Mark
– La différence n’est pas aussi énorme chez les vachers, mais le juvénile en fin de développement peut tout de même devenir plus gros que ses parents.
Geoffrey
– D’ailleurs je me demandais si les poussins de vachers s’imprègnent au contact de l’espèce qui les élève et les nourrit. J’ai lu que les poussins de coucou ont tendance à réagir davantage aux cris de l’espèce qui les a élevés.
Mark
– On ne pense pas que ce soit le cas chez le vacher. On a observé qu’environ la moitié des femelles vacher sont généralistes, elles peuvent parasiter des dizaines d’espèces d’hôtes, tandis que l’autre moitié des femelles a tendance à se focaliser sur une espèce en particulier. On n’a pour le moment aucune preuve qu’une femelle vacher élevée par une famille de bruants chanteurs va cibler cet oiseau en priorité à l’âge adulte. On sait que les jeunes vachers ne prêtent pas attention au chant de leur espèce hôte, tandis qu’ils réagissent au “cri de bavardage” de leur propre espèce. On appelle ce cri “le mot de passe” car il permet au jeune d’approcher d’autres vachers. Ce contact social leur permet tout simplement d’apprendre à être un vacher. Ils apprennent ainsi leur chant, dans quel environnement ils doivent chercher à manger, où passer la nuit, comment migrer, etc.
Geoffrey
– Je sais que les coucous sont assez solitaires, mais ça n’a pas l’air d’être le cas des vachers.
Mark
– Pas du tout, en effet. Ils migrent ensemble pour passer l’hiver dans le sud des États-Unis et au Mexique. Leur migration se déroule en journée, donc les juvéniles peuvent rejoindre les adultes et les suivre sans difficulté.
Geoffrey
– Donc ça a l’air très différent du coucou. Chez lui, les comportements doivent s’appuyer bien plus sur l’instinct.
Mark
– Oui, les routes migratoires du coucou sont certainement instinctives, car ils migrent en solitaire.
Geoffrey
– Maintenant qu’on a fait un tour d’horizon sur les adaptations des œufs et des poussins du vacher, est-ce qu’il y aurait une anecdote ou un comportement en particulier que vous voudriez partager ?
Mark
– Bien sûr, je pense que je peux parler de la fidélité des couples de vachers. Contrairement à ce qu’on pourrait penser pour des parasites, on observe qu’une femelle vacher va essentiellement interagir avec un seul et unique mâle, et on a fait des analyses génétiques qui le prouvent. Par exemple, chez une femelle de vacher qui avait pondu 25 œufs dans des nids de parulines orangées, tous avaient été fécondés par le même mâle. Donc même si les parents ne s’occupent pas vraiment de leur progéniture, même s’ils ne s’installent pas à un endroit donné comme le font les autres oiseaux, il y a bien une fidélité du couple de vachers.
Geoffrey
– Et il y a une raison évolutive qui pourrait expliquer ça ?
Mark
– On pense que ça pourrait avoir un lien avec le harcèlement des femelles. C’est un phénomène qu’on observe aussi chez beaucoup de canards : les mâles ne prodiguent aucun soin aux œufs, mais ils protègent la femelle et empêchent d’autres mâles de la harceler.
Geoffrey
– Et est-ce que le mâle peut donner un coup de pouce à la femelle quand elle essaie de pondre discrètement ?
Mark
– Pas chez le vacher à tête brune. En revanche, chez le vacher criard, qui vit en Amérique du Sud, le mâle et la femelle cherchent des nids ensemble. Et chez cette espèce, la zone du cerveau qui est impliquée dans la mémoire spatiale, l’hippocampe, est développé à la fois chez le mâle et la femelle, contrairement à notre vacher où seule la femelle cherche des nids.
Geoffrey
– Et combien d’espèces différentes de vachers y a-t-il ?
Mark
– Actuellement, on considère qu’il y a 3 espèces généralistes et 2 spécialistes, donc 5 espèces au total. Les vachers sont tous des parasites de couvée obligatoires, et ils vivent tous en Amérique du Nord ou du Sud.
Geoffrey
– Je crois avoir lu que vous avez étudié d’autres espèces que le vacher à tête brune, est-ce que vous pouvez nous parler de ses cousins et de leurs particularités ?
Mark
– Aucun problème, on peut déjà revenir sur le vacher criard qu’on vient de citer. Chez cette espèce, le mâle et la femelle recherchent ensemble des nids à parasiter. Ils ont pour particularité d’être des spécialistes : ils ciblent presque exclusivement les nids d’un autre oiseau, le carouge à ailes baies. Dans le cas des oisillons du vacher criard, le mimétisme est remarquable car ils ressemblent à s’y méprendre aux oisillons de leur hôte préféré, et ils poussent les mêmes cris pour quémander de la nourriture.
Geoffrey
– Ah oui, une telle spécialisation amène sûrement à l’évolution d’une stratégie de tromperie plus développée.
Mark
– Ensuite, il y a le vacher luisant, qui est aussi originaire d’Amérique du Sud. C’est une espèce invasive qui s’est répandue à travers les Caraïbes en “sautant” d’île en île, et il est aujourd’hui parvenu jusqu’en Floride et en Louisiane. Donc dans ces États du Sud, on a maintenant 3 espèces de vachers à étudier : le vacher à tête brune, le vacher bronzé et le vacher luisant.
Geoffrey
– Mais si le vacher luisant arrive dans de nouvelles régions où les espèces hôtes sont totalement naïves et n’ont évolué aucun mécanisme de défense contre lui, est-ce qu’il est encore plus efficace que les vachers qui vivent là depuis des millions d’années ?
Mark
– Très bonne remarque, et c’est bien ce qu’on observe. A Porto Rico, par exemple, certains oiseaux sont en danger d’extinction à cause du vacher luisant. Il parasite tous les nids des espèces hôtes avec une efficacité redoutable, et compromet leurs chances de se reproduire.
Geoffrey
– Je vois, donc les espèces qui ne sont pas préparées à déjouer les plans des parasites sont assez vulnérables dans ce contexte. D’ailleurs, cette histoire me fait penser à une étude que j’ai lue sur le coucou gris au Japon. Il y a une espèce de pie qui a étendu sa zone de reproduction dans l’archipel, et les coucous ont pu la parasiter en masse car elle n’était pas préparée à faire face à cette menace.
Mark
– Je connais bien cette histoire. Il s’agit plus précisément de la pie bleue à calotte noire. Dans cette situation, c’est le cas inverse de notre exemple précédent : c’est l’espèce nouvellement arrivée qui subit les ravages d’un parasite local. Ce qui est le plus remarquable dans cette histoire, c’est que les pies ont développé une stratégie de défense contre le coucou en une vingtaine d’années seulement. Des changements évolutifs à l'échelle génétique ne peuvent pas avoir lieu aussi rapidement, il y a donc eu un mécanisme d’apprentissage. Les pies ont appris à reconnaître les œufs de ces parasites pour s’en débarrasser dès qu’ils se présentaient.
Geoffrey
– Les pies sont connues pour leur intelligence, et on dirait bien qu’elles ne se laissent pas faire indéfiniment. En tout cas c’est vraiment passionnant d’étudier comment chaque espèce hôte réagit au parasitisme.
Mark
– Oui ! Il y a encore beaucoup de choses à apprendre et à étudier sur les parasites de couvée. Pour revenir aux vachers, j’adorerais étudier la cinquième espèce qu’on n’a pas encore citée : le vacher géant. C’est le plus grand membre de ce groupe, il dépasse souvent 30 cm de long. Il parasite des hôtes également plus gros, surtout les cassiques, des oiseaux qui forment de grandes colonies et tissent des nids suspendus dans les forêts humides d’Amérique du Sud. Ce serait passionnant d’étudier les stratégies du vacher géant dans cet environnement, mais ça serait aussi difficile et coûteux à mettre en œuvre en termes de matériel et de travail de terrain…
Geoffrey
– C’est sûr que ça ne serait pas simple…
Mark
– Et au-delà des vachers, il existe de nombreuses espèces de parasites de couvée à travers le monde, chacun avec ses propres particularités et stratégies.
Geoffrey
– J’aimerais bien que vous nous en disiez plus sur toutes ces espèces, donc la prochaine fois je vous propose de faire un petit tour du monde des parasites de couvée !
Mark
– Ce sera avec plaisir !
Geoffrey
– Merci Mark de nous avoir donné de votre temps aujourd’hui, et on se retrouve dans le prochain épisode !
Transition
Merci à vous d’avoir suivi cet épisode des Échos du Loriot, on se retrouve dans le prochain épisode pour la troisième et dernière partie de cette interview ! D’ici là portez-vous bien, et restez à l’écoute de la nature !