Auteurs de violences sexuelles, derrière le masque
Bienvenue sur mon podcast. Je m’appelle Orane BAYART, je suis psychologue clinicienne et psychocriminologue. Je vous invite ici à me suivre dans mes analyses sur des situations de violences sexuelles.
Dans chaque épisode, je vous partage une situation réelle de violence sexuelle qui m'a été décrite par la victime et j'en tire une analyse psychocriminologique sur le profil de l'auteur. Chaque situation me permet de vous communiquer des clefs de compréhension et de prévention sur les violences sexuelles.
Je réponds aussi à vos questions alors n'hésitez pas à me faire vos commentaires et à me partager vos récits par mail (oranebayart@hotmail.com) en suivant les consignes indiquées dans l'épisode d'Introduction.
Recommandations :
🔷 Je vous conseille d'écouter les épisodes dans l'ordre pour une meilleure compréhension car j'aborde dans chacun des notions que je reprends à la suite sans les réexpliquer.
🔷 Le contenu de ces podcasts peut heurter les personnes sensibles. Si le récit vous perturbe, restez à l'écoute de vos ressentis et faites une pause ou quittez le podcast pour vous préserver.
Auteurs de violences sexuelles, derrière le masque
Episode 9 : L'arme de guerre
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Cet épisode traite le sujet du viol comme arme de guerre en Syrie, de 2011 à 2014, à partir du témoignage de la journaliste, Annick Cojean. Le point de vue y est, cette fois, plus sociologique que clinique car l'analyse porte sur le fonctionnement d'un groupe.
Celui-ci appliquerait une procédure organisée et systématique de viol avec tortures à grande échelle. A savoir que ce type de stratégie de guerre n'est pas rare et qu'elle s'organise encore de nos jours dans de nombreux conflits armés.
Pour la notion de psychocriminologie, j'aborde la question : est-ce que n’importe quel homme, placé dans certaines circonstances de guerre, peut devenir cruel ou faut-il être déjà déviant au départ ?
Les sources :
Témoignage d'Annick Cojean auprès d'un comité parlementaire canadien en 2014 : https://www.noscommunes.ca/DocumentViewer/fr/41-2/SDIR/reunion-18/temoignages
Rapport du Sénat en France de janvier 2026 : https://www.senat.fr/rap/r25-365/r25-365_mono.html
Bonne écoute !
Source musique : Free music Archive, International love (Album No kings), 2025, by Lpkejo (CC BY).
(Visuel généré avec l'assistance de l'IA)
Bonjour
SPEAKER_01et bienvenue sur mon podcast « Auteur de violences sexuelles, derrière le masque
SPEAKER_00».
SPEAKER_01Je m'appelle Lauren Bayard, je suis psychologue clinicienne et psychocriminologue. Je vous invite ici à me suivre dans mes analyses sur les profils d'auteurs de violences sexuelles. Vous écoutez le 9e épisode intitulé « Larmes de guerre ». Alors c'est
SPEAKER_00parti, on démarre tout de suite.
UNKNOWNLarmes de guerre
SPEAKER_01Avant de vous lire la situation de violence sexuelle que je vous propose d'analyser aujourd'hui, qui vous le verrez correspond plus à un stéréotype de violence sexuelle, je dois prendre un petit temps pour vous expliquer la spécificité de cette dernière. Habituellement, j'analyse une situation réelle et singulière, même si je dois parfois transformer certains points non signifiants pour l'analyse afin de préserver l'anonymat de la victime et de l'auteur. Bon, je ne vous refais pas le chapitre, j'ai déjà expliqué tout cela dans l'épisode 7. Pour Pour cette fois pourtant, mon approche sera différente. Je vous propose de porter un regard plus sociologique, donc d'observer la dynamique d'un groupe plutôt que celle d'un individu, car nous allons aborder une intention de viol particulière, celle qui est à l'origine d'un protocole de violence sexuelle à grande échelle dans un contexte de conflit armé. Je vous propose d'analyser comment, étape par étape, ce protocole constitue une véritable stratégie de guerre. Je serai parfois obligée d'employer le car je ne suis pas experte dans la géopolitique des situations de guerre, ni en stratégie militaire, et que la source sur laquelle je m'appuie pour retranscrire ce protocole n'a elle-même pas la preuve que les faits rapportés soient la conséquence d'un ordre venu d'en haut. Mais nous reviendrons là-dessus plus précisément plus tard. Pour le moment, retenez que je vais vous raconter une histoire dans laquelle des centaines voire des milliers de victimes et leurs auteurs pourraient se reconnaître. Un même mode opératoire a semble-t-il été appliqué pour atteindre un même objectif, affaiblir toute une population ennemie. C'est une situation où le viol sur des civils et surtout des femmes tient le rôle d'une arme de guerre. Et c'est aussi une situation qui se distingue de celle plus communément rapportée et admise, où le viol en temps de guerre est autorisé par la direction des armées au titre de récompense ou d'encouragement pour les troupes. Ici, nous parlerons d'autre chose, de la partie visible d'une intention plus machiavélique. Le mode opératoire du viol comme arme de guerre peut varier d'un conflit armé à l'autre. Aussi pour ce podcast, nous allons nous concentrer sur celui qui a été employé entre 2011 et 2014 à minima en Syrie. La situation que je vais vous partager a été fidèlement reconstituée à partir du témoignage du 27 mars 2014 de la journaliste française Annick Cogent, journaliste pour le quotidien français Le Monde. Ce jour-là, elle s'exprime auprès du sous-comité des droits internationaux de la personne, dépendant du comité permanent des affaires étrangères et du développement international canadien. Pour le dire plus simplement, il s'agit d'un comité attaché au Parlement canadien. Annick Cogent avait déjà enquêté en Libye sur le sujet du viol comme arme de pouvoir sous le règne de Kadhafi, soit pendant 42 ans, de 1969 à 2011, puis du viol comme arme de guerre, toujours en Libye lors de la révolution. Et c'est grâce à ce réseau de témoins et de victimes en Libye qu'Anik Kojan a réussi à recueillir à la suite de très nombreux témoignages de femmes syriennes qui se recoupent. A noter qu'elle ne s'est pas rendue elle-même en Syrie, car le contexte était beaucoup trop dangereux pour une journaliste. Pour en revenir à notre épisode, puisqu'aucun auteur ni aucune victime ne peut être précisément identifiée à partir du témoignage de la journaliste, je vais relater tous les faits sans les modifier. Je peux également vous communiquer la source de ce témoignage, vous la trouverez dans la description de cet épisode. Je vous partage aussi le lien vers un autre compte-rendu, celui du Sénat, en France cette fois, qui est intéressant pour deux raisons. Du D'une part, il communique des informations plus récentes puisqu'il est de janvier 2026 et d'autre part, il relate des faits très similaires à ceux de la Syrie observés en Ukraine ou au Soudan. A noter que 12 ans séparent ces deux sources, entre le témoignage de Mme Cogent pour la Syrie et le compte-rendu du Sénat français, et qu'entre les deux, les intervenants sont passés en 2014 de l'emploi du conditionnel quant au nombre de victimes potentielles et quant à la recherche de preuves à un discours clairement assertif de dénonciation de crimes contre l'humanité en 2026. Une dernière précision encore avant d'entamer la lecture de notre situation. Si vous revenez à la source, vous verrez que je reprends parfois mot à mot le témoignage d'Annick Cogent, puisque je ne saurais mieux dire les choses qu'elle a pu le faire. Cependant, sur la part descriptive des tortures, je prends le parti de ne rapporter que le strict nécessaire à la compréhension du phénomène. Ce podcast exclut toute recherche de sensationnalisme. Aussi, il m'apparaît inutile de détailler les situations de torture pour vous permettre de vous faire une sur l'horreur endurée par les victimes. Je resterai donc vague sur certains éléments, mais n'hésitez pas à revenir vous-même vers la source si vous souhaitez en apprendre
SPEAKER_00davantage.
SPEAKER_01Nous sommes entre 2011 et 2014 à Zahatari, dans le plus grand camp de réfugiés de Jordanie, où Annick Cogent, journaliste pour Le Monde, rencontre une trentaine de victimes ou de témoins. Voici ce qu'ils racontent. En Syrie, des femmes voilées sont arrêtées au poste de contrôle de la circulation. On leur bande les yeux et on les entraîne dans des centres de détention tenus par les services secrets sous l'impulsion du régime Assad. Ces centres se trouvent dans des sous-sols à Damas, à Homs ou près de Daria. Pour commencer, les femmes doivent se déshabiller complètement. Elles sont exhibées face aux gardiens qui, eux, sont en groupe. On se moque de leur intimité, on les touche, on les attouche, et on leur commande d'exécuter des exercices de gymnastique, tandis qu'elles se savent filmer. Puis on les envoie dans des cellules, qui sont soit trop petites pour s'y tenir debout ou allongées, soit plus grandes, mais où les femmes se trouvent en surnombre. Elles sont recroquevillées sur elles-mêmes ou s'allongent pour la nuit à tour de rôle et partagent cet espace contigu avec des rats. Dans un grand couloir, des hommes et des femmes sont attachés. Dans ces témoignages, seules des femmes sont crucifiées dans des salles de torture, c'est-à-dire qu'elles ont les jambes et les bras écartés et attachés. Les actes commis contre ces femmes correspondent à la liste des 31 tortures répartoriées par Amnistie internationale, telles que la flagellation au fil de fer, l'électrocution, y compris intravaginale et dans l'anus, et d'avoir le corps en suspension par les mains ou par les pieds. Parfois, on leur injecte des produits paralysants avant de les torturer. Pour les viols, plus spécifiquement, un chef donne des ordres à des hommes qui sentent l'alcool. Les femmes sont toujours violées par plusieurs hommes en même temps. Elles ont les yeux bandés, tandis que ces scènes sont filmées pour être envoyées à des proches. À toutes, on leur dit « Vous, les rebelles, vous vouliez la liberté
UNKNOWN?
SPEAKER_01Eh bien, la voilà
UNKNOWN! »
SPEAKER_01Les corps sont gravement abîmés, martyrisés, brûlés par endroits, voire lacérés par la lame d'un couteau. La journaliste ne tranche pas sur l'origine des hommes impliqués. Sont-ils des ivrognes livrés à eux-mêmes, devenus barbares ou des membres d'une armée stratégique commandée par une hiérarchie
UNKNOWN?
SPEAKER_01Elle avance que des personnes bien informées, défendant les droits de l'homme et des avocats en Syrie, sont convaincus qu'il s'agit d'un ordre massif dispensé à tous les centres de détention des services secrets. A noter que le mode opératoire décrit se distingue de ce qui se passe dans les prisons officielles. Ensuite, les femmes sont prisonnières du silence et vouées à l'errance, car déshonorées, elles sont bannies ou victimes de crimes d'honneur si leurs proches apprennent qu'elles ont été violées.
SPEAKER_00Sous-titrage MFP.
SPEAKER_01Avant de passer à l'analyse, j'aimerais revenir sur mon angle d'approche et d'analyse dans cet épisode, car il se distingue des autres. Habituellement, j'aborde l'analyse d'un point de vue individuel en me concentrant sur les singularités psychologiques d'un auteur et sur l'impact spécifique de ses comportements sur la victime. Ça, je l'ai déjà évoqué un petit peu avant. C'est une analyse au cas par cas avec une approche clinique complexe qui cherche à éclairer les singularités avant tout. C'est l'approche clinique à laquelle je suis formée celle de mes compétences, et c'est aussi celle qui correspond le mieux à mes centres d'intérêt en criminologie. Or, vous le voyez, le récit que je vous ai partagé aujourd'hui ne distingue pas un individu en particulier. Il dénonce un fonctionnement systémique, c'est-à-dire que l'intérêt ne porte pas sur les violeurs en question, en l'occurrence les hommes des services secrets en Syrie et ou leurs complices, mais sur la dynamique de ce groupe. Quelles sont les intentions qui la fondent
UNKNOWN?
SPEAKER_01Quels sont les effets qu'elle produit et les éléments qui la maintiennent opérante
UNKNOWN?
SPEAKER_01Or, l'angle d'approche le plus adapté pour analyser les groupes et leur fonctionnement, ce n'est pas la psychologie clinique, celle de mon socle de formation, mais la psychologie sociale ou la sociologie. Ces approches font le contraire de mon travail. Elles éclairent d'autres phénomènes. Pour le dire simplement, la psychologie sociale et la sociologie neutralisent les particularités individuelles pour se concentrer sur ce qui, en chacun de nous, est partagé avec les membres de son groupe d'appartenance. On observe ce qu'il y a de commun entre les individus, les éléments du collectif et les mécanismes d'influence des groupes. Et voilà toute cette explication pour en venir à vous prévenir que je sors de mon champ de compétences avec cet épisode. Je trouve cela important d'évoquer toute situation autour des violences sexuelles pour en analyser les déterminants, mais je resterai certainement plus en surface sur l'analyse ici. Je m'appuie sur des recherches que j'ai dû mener pour mieux cerner les éléments de géopolitique, mais je tiens vraiment à préciser que je ne suis pas spécialiste de ces questions et que si ce sujet du viol comme arme de guerre vous intéresse, Il ne faudra pas hésiter à consulter des sources complémentaires. J'en citerai quelques-unes d'ailleurs un peu plus loin. Et à indiquer en commentaire si jamais je fais des erreurs sur une notion ou si vous pouvez enrichir mon propos de vos connaissances. Ce sera toujours très apprécié. Bien maintenant que le cadre est posé, il est temps de passer à
SPEAKER_00l'analyse.
SPEAKER_01Sur l'ensemble de l'audition de Mme Cogent auprès du Parlement canadien, il est beaucoup question de faire la preuve que les viols sont massivement perpétrés et qu'ils seraient la résultante d'une stratégie de guerre venue d'en haut. Et si j'ai bien compris, avec l'objectif de dénoncer un crime contre l'humanité. L'évolution des connaissances depuis semble aller dans ce sens, et j'ai d'ailleurs lu beaucoup de similitudes troublantes relatives à d'autres contextes de guerre plus récents. Mais la question de la preuve ne sera pas mon propos. Je ne suis pas juriste, ni parlementaire, ni géopolitologue, ni sociologue spécialisée dans les situations de guerre. Aussi, mon analyse se concentre uniquement sur le décryptage des intentions et des passages à l'acte qui mèneraient au viol à grande échelle en Syrie. Nous allons donc analyser un phénomène collectif avec le sujet du viol comme arme de guerre. Et pour autant, vous le verrez, une question plus clinique et dérangeante pourrait planer en arrière-plan. C'est celle-ci. Puisqu'ils sont nombreux, quel genre d'hommes participent à de telles cruautés
UNKNOWN?
SPEAKER_01Sont-ils n'importe qui mis dans un certain contexte qui les mène à la déviance
UNKNOWN?
SPEAKER_01Ou ont-ils, dès le départ, quelque chose qui cloche dans leur psychologie
UNKNOWN?
SPEAKER_01Cette question, c'est un vrai sujet. Aussi, je vous propose de la traiter après mon analyse, qui elle sera plus sociologique. Nous l'aborderons donc dans la rubrique des notions de psychocriminologie. Bien, commençons par observer l'approche. Habituellement, c'est le moment de relever les moyens qu'a employé un auteur de violence sexuelle pour entrer en contact avec sa victime et la mettre en situation pour son passage à l'acte. Ici cependant, puisque nous évoquons un phénomène organisé pour faire des victimes en nombre, je considère que cette phase d'approche correspond davantage à l'application d'une stratégie de guerre qui vise des civils et en particulier des femmes. J'ai retenu une déclaration marquante de Patrick Kammer dans une autre source. Lui, c'est un ancien commandant de la force des missions des Nations Unies qui dit qu'il est probablement plus dangereux d'être une femme qu'un soldat dans un conflit armé. Ça en dit long. Mais quand le viol est massivement et systématiquement perpétré dans une situation de conflit armé, il n'est pas un épiphénomène du contexte de guerre, mais bien un crime contre l'humanité et un crime de guerre à part entière. D'après mes recherches, à partir des documents plus récents partagés par l'ONU, et notamment sa branche consacrée aux femmes, ces crimes resteraient encore très largement impunis aujourd'hui. Alors observons de plus près comment aurait été pensée cette stratégie de guerre en Syrie, telle que le témoignage de Mme Cojan nous le relate. Les victimes sont choisies au point de contrôle. On ne sait pas avec certitude sur quels critères se fonde la sélection, mais on peut remarquer que le mode opératoire répète une première étape de sélection, moins arbitraire qu'il y paraît, dans le choix de la victime. D'après le récit de la journaliste, ces femmes seraient retenues pour des raisons bien définies. Soit elles appartiennent à la famille d'un homme connu comme combattant, rebelle ou religieux, je vous expliquerai pourquoi un peu plus loin, soit elle est avocate, universitaire, intellectuelle, journaliste ou susceptible, d'après le régime de Bassar al-Assad, de prendre des positions contre lui. Par exemple, il est arrivé qu'une femme soit retenue juste parce qu'elle était originaire d'une ville pionnière dans l'insurrection, et cela même si elle n'y vivait plus depuis des décennies. Donc il apparaît que sur cette étape de sélection des victimes, il y a des raisons stratégiques pour réduire, affaiblir les forces d'opposition et d'autres apparemment moins rationnelles qui reposeraient davantage sur une haine globale contre la population ciblée. En deuxième étape, on a le kidnapping, qui s'associe à une troisième étape de désorientation, puisqu'on emmène les victimes les yeux bandés vers un lieu inconnu, où elles seront faites prisonnières dans l'obscurité des sous-sols. Pour résumer mon analyse jusque-là, l'approche consiste à sélectionner des victimes au point de contrôle, les kidnapper et les désorienter dans l'espace. Puis, maintenant qu'elles sont isolées et rendues vulnérables, c'est le moment de l'attaque. Pour moi, l'attaque se confond avec ce qui me semble tenir lieu de quatrième étape, où pour la première fois, on s'en prend à l'intégrité physique et psychique des victimes. Cette étape est celle de l'humiliation, par la mise à nu, les moqueries, les attouchements et les mises en scène filmées. Vient ensuite, en cinquième étape, le viol avec torture, qui représente la destruction psychique du sujet, sans parler des nombreuses séquelles physiques. Cette cinquième étape, celle où se déchaîne la barbarie, me semble paradoxalement éminemment stratégique. Aussi, si je devais nommer cette tactique, je l'appellerais la grenade, car face à une population où l'intime est sacré, le viol devient une bombe à retardement qui vise moins la victime elle-même, d'ailleurs on la laisse sortir. vivante de son calvaire, que les hommes de son entourage et même toute sa communauté. Birman Galwin, premier président du Conseil national syrien et leader de l'opposition, expliquait lui-même à la journaliste qu'on violait les femmes pour atteindre les pères, les frères, les maris et les fils. cherchait à les soumettre. A l'évidence, la fonction du viol ici est d'affaiblir tout le camp ennemi, car il faut rappeler que dans les pays arabes, le tabou du viol est encore plus grand qu'en Occident. Il est considéré comme le pire des crimes et des outrages. Il est pire que la mort de la victime car, en plus de détruire la femme en dedans, il fait exploser la cellule familiale. Je précise que ces éléments de recontextualisation culturelle sont les propos des intervenants de la réunion politique parlementaire dont il est question, car je n'ai pas moi-même la compétence pour me positionner sur ce sujet. Mais à partir de ce partage de connaissances, on perçoit que le viol en masse sur ces femmes serait comme la goupille d'une grenade qu'on retire. Le fait de relâcher le levier en dégoupillant amorce l'explosif, mais n'entraîne pas immédiatement l'explosion. Celle-ci se produit peu après lorsque l'amorce a brûlé la mèche jusqu'au détonateur. En apposant au viol dans ce contexte cette métaphore d'un effet retard de l'action explosive, on remarque que là aussi, au-delà des séquelles pour les victimes elles-mêmes, dans un second temps, lorsque leur calvaire est su, tout explose dans leur communauté. Elle serait rejetée, les proches se sentiraient déshonorés et toute la famille en serait meurtrie. Parfois même, la famille de la femme violée aurait elle-même recours au crime d'honneur, c'est-à-dire que la victime est tuée par les siens car seule sa mort peut les laver du déshonneur. Cette logique est particulièrement choquante de mon point de vue d'occidentale, aussi je préfère éviter de la commenter. Je me contente de vous relater les propos des différents intervenants tels qu'ils ont été présentés lors de la réunion. Certains intervenants évoquent également l'idée suivante, que je reformule, qu'en mettant autant d'emphase sur la pureté intime des femmes, la culture arabe produit elle-même son talon d'Achille. En effet, plus une chose est investie, plus il y aura d'enjeux la concernant et plus cela rend vulnérable ceux qui valident ce système de pensée. Et le régime de Bassar al-Assad l'a bien compris. Il détruirait une société en faisant en sorte que les membres de celle-ci se retournent contre les leurs. Ce qui m'amène à revenir sur l'étape de l'humiliation à partir de laquelle des vidéos exposant l'intimité bafouée des femmes sont envoyées aux proches pour les offenser. C'est une manière pour le régime Assad de faire savoir que c'est lui qui a le pouvoir et qu'il sait où taper pour faire mal. Par la femme dans ce contexte des sociétés musulmanes traditionnalistes, on viserait tout un système social. Ainsi, le viol massivement organisé semble bien tenir lieu d'armes de guerre, non plus employées sur les champs de bataille pour affaiblir l'armée adverse, mais envers toute une population civile, ce qui constitue un crime contre l'humanité. À ce titre, Annick Cogent revient, elle, sur le sort de ces femmes victimes de ces viols avec torture dans le contexte des pays arabes et explique qu'elle fait des victimes de doubles victimes, car en plus d'être physiquement et psychologiquement détruites, elles deviennent dans un second temps coupables d'avoir été détruites. L'effet retard de la grenade les concerne donc aussi. La journaliste relate le désespoir immense de ces femmes que même les ONG ne savent comment aider. L'ensemble de ces éléments d'analyse nous permet maintenant de dégager un mode opératoire. On a dans l'approche la sélection, le kidnapping et la désorientation. Puis à partir de l'attaque, l'humiliation, le viol avec torture et ce que j'appelle la grenade avec son effet retard. Ce schéma en six étapes est si systématique que les témoignages se recoupent d'un centre de torture à l'autre. Les viols seraient toujours collectifs, se dérouleraient en présence d'un chef qui dirige la manœuvre, les soldats seraient très probablement fournis en viagra et en alcool. La journaliste en conclut que ces éléments redondants, systématiques, indiquent qu'une Nous sommes en présence d'un système organisé, ce qui correspondrait à un crime de guerre, à un crime contre l'humanité. De mon point de vue de psychologue, le récit met avant tout en évidence l'intention stratégique d'appliquer un protocole de torture organisé à grande échelle, comprenant les pires conditions de détention et, durant celles-ci, la répétition de séquences de viols collectifs. On le voit très clairement, dans une telle organisation, la torture n'a pas pour fonction de faire parler sur des stratégies de guerre, ni de faciliter les combats armés, et encore moins celle de soulager des pulsions sadiques individuelles, même si cela pourrait sans doute être parfois le cas. Non, ici on peut dire que le mode opératoire et les effets qu'il produit révèlent l'objectif sous-jacent, offenser les civils, détruire les liens au sein même de la population et ainsi, pour le régime oppresseur, prendre le dessus dans une stratégie de conquête territoriale. En Syrie, d'autres modes opératoires usant de la torture sont également relatés, en particulier lors des raids dans les maisons des civils et les quartiers. Là, les effets destructeurs du viol sont décuplées par une transgression simultanée de plusieurs interdits fondamentaux, notamment ceux de l'exposition de l'intimité et de l'inceste. Comme le relate Annick Cogent lors de ses Raides, on peut violer une fille devant ses parents, puis obliger ses frères à la violer les uns après les autres. C'est ça où on leur tranche le cou. Et finalement, que les frères s'exécutent ou non, on leur tranche le cou. Là, devant les parents et devant toute la Delphie, il y a indéniablement dans ces pratiques criminelles une volonté de terroriser l'ensemble de la population. C'est une guerre psychologique pour détruire une société plutôt qu'à coup de machette. Ça, c'est ce que résume un des intervenants, un homme politique canadien, monsieur Tyrone Beskin. Dans ces circonstances, le viol est une arme de destruction comme l'a intitulé Le Monde sous la plume de Annick Cogent, est une arme de déflagration en ce qu'elle produit des projections dévastatrices jusque dans les communautés des victimes. Pour faire ce podcast sur le viol comme arme de guerre et m'informer davantage sur ce sujet, dont j'ignorais vraiment complètement l'ampleur, j'ai évidemment parcouru de nombreuses sources et parmi elles, j'ai été frappée par les similitudes entre les faits dénoncés en Syrie, dans ce témoignage, et les exactions commises au Soudan, en particulier depuis 2023, soit une dizaine d'années plus tard. A chaque fois, l'intention source semble procéder comme si elle voulait annihiler une nation tout entière, c'est-à-dire qu'au-delà des combats, semble s'abattre à bas bruit comme une stratégie souterraine des exactions en masse qui visent directement la population civile avec l'objectif de la mettre à terre. Pour conclure sur cette situation et saluer le travail d'Anik Kojan, j'aimerais évoquer un autre effet retard très puissant de ces viols. C'est le silence qui maintient les victimes physiquement libérées dans une véritable prison mentale. La journaliste parle des viols ainsi perpétrés comme une arme de destruction silencieuse car la victime s'enferme dans le secret pour éviter l'isolement, éviter d'être banni, voire assassiné. Ainsi, le viol devient le crime parfait puisque ni la victime ni ses proches ne peuvent s'en plaindre. Il agit encore longtemps après les faits au sein des communautés meurtries en silence. En réaction, la journaliste insiste sur sa volonté de briser le silence qui profite aux bourreaux et rapporte elle-même la parole de ces femmes qui, elles, ne peuvent rien dire. Enfin, comme je l'évoquais un peu plus tôt, le viol comme arme de guerre peut prendre d'autres formes, appliquer d'autres modes opératoires. Pour vous donner un exemple de comparaison, une personne qui me suit et avec qui j'ai eu l'occasion d'échanger sur la préparation de cet épisode m'a très gentiment partagé quelques références sur le viol comme arme de guerre et notamment les travaux de l'historienne et journaliste allemande Myriam Gebhardt, qui retrace dans son livre « Quand les soldats arrivèrent » un contexte de viol à grande échelle, plus dérangeant pour nous, occidentaux. C'est encore une histoire de crime sordide à grande échelle que je ne connaissais pas. Celui des troupes alliées après la capitulation de l'Allemagne en mai 1945. Cette date marque la fin de la guerre en Europe, mais pour 2 millions de femmes allemandes, la violence n'est pas finie, comme de nombreux historiens l'ont documenté. Pour ces femmes, les mois qui suivent la défaite du Troisième Reich sont marqués par des viols en masse commis par des soldats des armées alliées sur la population civile allemande. L'emploi vertigineuse du phénomène est dénoncée dans cet ouvrage de Myriam Gebhardt et dans d'autres nombreux travaux d'historiens. Pour vous partager quelques chiffres, on a comptabilisé plus d'un million de viols attribués aux soviétiques, 190 000 aux américains, 50 000 aux français et 45 000 aux britanniques. De nombreuses femmes ont été retrouvées mortes dans les rues, mais si l'image de cette situation choque suffisamment, je n'ai malheureusement pas le chiffre pour en mesurer l'ampleur. Puis ici encore on observe des effets retards qui détruisent la société du dedans avec le refus de l'Allemagne jusqu'au milieu des années 1950 d'enregistrer les 37 000 enfants nés de ces agressions sous le nom de leur mère. Ce chapitre de la seconde guerre mondiale a été largement passé sous silence parce qu'il est évidemment difficile à intégrer dans les récits officiels de la
SPEAKER_00victoire. Sous-titrage ST' 501
SPEAKER_01Voilà ce que je pouvais vous proposer comme analyse sur cette situation qui se situe vraiment à la limite de mon champ de compétences. Seulement cela m'a semblé important de l'évoquer pour rappeler aux bonnes consciences, et à commencer par la mienne, que les crimes contre l'humanité existent encore. Aussi, relater cette situation de violence massive faite aux femmes muselées en Syrie est une manière de rendre leur calvaire plus visible. Elle constitue une population civile spécifiquement ciblée pour la vulnérabilité associée à son genre et à ses caractéristiques religio-culturelles. Gageons que depuis ce témoignage en 2014, comme le souhaite ardemment Annick Cogent, les femmes soient enfin davantage associées au processus de paix. Des avocates, des médecins, des journalistes doivent être entendus pour témoigner du sort des femmes en temps de guerre. De votre côté, si le sujet vous a intéressé et si vous voulez aller plus loin pour vous faire une idée sur le phénomène des viols dans les conflits armés, je vous conseille Conseil de lire Violent temps de guerre, paru en 2022 aux éditions Payot. Dans cet ouvrage, 20 auteurs, historiens ou sociologues universitaires se sont associés pour présenter les spécificités et la complexité de ces crimes contre les populations civiles au cours du XXe siècle, des grands conflits mondiaux
SPEAKER_00aux guerres civiles, tout continent inclus. Musique
SPEAKER_01Passons maintenant à la notion de psychocriminologie pour cet épisode. Comme je vous l'annonçais, je vous propose de discuter la question de la psychologie individuelle des hommes qui violent et qui torturent dans un contexte de violence validé collectivement. Sont-ils déviants au départ ou est-ce le contexte qui transforme les individus en les poussant à recourir à la violence
UNKNOWN?
SPEAKER_01Pour ma part, cette question me ramène à celles qui se sont posées lors de la découverte des horreurs commises en masse dans les camps de concentration face à cette barbarie validée collectivement, on s'est légitimement demandé si les individus enrôlés dans la Gestapo et dans l'armée nazie s'y trouvaient parce qu'ils avaient déjà un mauvais fond, et là, d'aucuns auraient vite fait de diaboliser toute la population allemande, ou était-ce l'influence de cet environnement aux ordres sadiques et déshumanisants qui transformait Monsieur Tout-le-Monde en un assassin sans scrupule. Cette question si dérangeante a été depuis longtemps traitée dans nombre de films marquants, et même encore très récemment, avec la zone d'intérêt de Jonathan Glaser en 2023 ou Nuremberg de James Vanderbilt en 2026. D'un point de vue philosophique, lorsqu'on examine un phénomène collectif, dire que le recours à la violence est un problème de folie ou de déviance individuelle d'abord pose un problème éthique. Cela exclut l'existence des effets d'influence du groupe ou du contexte sur les choix d'un individu. Or ces facteurs existent bien. Donc cela revient à éluder la question des responsabilités politiques, collectives et ou sociétales. Cette démarche revient alors à couvrir la lâcheté, l'égoïsme et la paresse d'une société qui ne réagit plus face aux transgressions déshumanisantes. Mais sous l'angle de la psychologie, en croisant les éléments de la clinique et du social, on peut répondre à cette question de manière plus pragmatique, grâce à ce que nous ont enseigné nombre d'expérimentations en psychologie sociale, notamment les très célèbres expériences de Milgram. On sait que dans chaque groupe d'individus, de taille suffisamment conséquente pour rendre compte de la très grande variété des psychologies individuelles au sein d'une population, mis en situation de devoir exercer une violence arbitraire sur une autre personne, les réponses comportementales peuvent varier d'un individu à l'autre. Globalement, dans des proportions variables, il existe cinq manières différentes de réagir à cette situation. La première correspond à une toute petite proportion de personnes qui refuseront catégoriquement d'appliquer la violence sur une personne innocente, quitte à subir des conséquences pour cette désobéissance, quitte à mourir. C'est la catégorie des héros. Deuxièmement, une autre petite proportion de personnes, mais sans doute un petit peu plus grande que la précédente, trouveront l'invitation à la violence intéressante et pourraient même y trouver du plaisir. On y retrouve ici les personnalités antisociales, perverses, voire narcissiques. Et dans la proportion restante, s'il fallait donner un chiffre, je dirais un bon 80 à 85% du groupe de départ, on trouvera encore trois sous-catégories. Je vais les appeler 3, 4 et 5. En trois, ce sont les personnes qui s'exécutent parce qu'elles sont totalement indifférentes à ce qui se passe, sans empathie, et parce qu'elles pourraient en tirer un intérêt personnel, comme le fait d'être bien perçues par le chef, pour toucher une prime, ou chez des personnes avec des complexes d'infériorité, parce que cette situation leur donne enfin l'occasion de se sentir en domination, de se défouler par rapport à leur propre frustration. On trouvera en particulier dans ce groupe nombre de personnes, elles-mêmes traumatisées, qui vont en quelque sorte neutraliser leur propre violence intérieure en l'exerçant de manière distanciée et non conscientisée sur un autre. En 4, on trouvera ceux qui obéissent pour éviter d'avoir eux-mêmes des problèmes et qui vont rationaliser leur passage à l'acte pour se donner bonne conscience, du style rendre responsable la victime de sa situation de martyr. Ici, on est dans la catégorie du déni qui permet de se voiler la face par rapport à sa propre lâcheté. Et enfin, en 5, se trouvent ceux qui obéissent seulement en façade car ils ont conscience d'être lâches. Ils détestent ce qu'ils font mais ils le font quand même, car la peur domine. Pour cette catégorie-là, l'obéissance a un coût personnel très lourd, car ces individus se font, en même temps qu'ils brutalisent la victime, violence à eux-mêmes. Peut-être se disent-ils que ces femmes qu'ils torturent pourraient être leur mère, leur soeur, leur fille, mais ils ne savent pas comment faire autrement qu'obéir. Parmi ceux-là, la majeure partie va avoir recours aux drogues et à l'alcool pour tenter de se dissocier de la situation et de leurs actes. D'autres, moins nombreux, pourraient chercher la première occasion pour s'enfuir ou se suicider. Donc, si on résume, dans un collectif large qui mélange tout type d'individus, on peut trouver cinq manières différentes de se positionner dans une telle situation. Mais si vous m'avez bien suivi, de ces cinq différentes attitudes, une seule désobéit à l'ordre donné, aussi barbare et insensée soit-il, et quelques-uns parmi la dernière catégorie vont fuir. Nous aimerions tous pouvoir nous dire qu'on fait partie de la première catégorie d'individus courageux, intègres et vertueux, mais manifestement, il n'y a pas de place pour tout le monde dans ce tout petit groupe. La plupart d'entre nous se positionnera donc quelque part entre les catégories 3, 4 et 5, et à mon avis, s'il n'y a pas de sélection particulière au départ, nous serions assez nombreux à nous retrouver dans le dernier groupe, celui de la peur qui paralyse. Maintenant, pour notre situation en Syrie plus spécifiquement, je n'ai pas réussi à bien cerner qui étaient les hommes qui violaient dans les souterrains des services secrets. Parfois, Annick Cogent a parlé de soldats, mais d'autres fois, elle a parlé de gens. Comme le témoignage est une retranscription canadienne, peut-être y a-t-il une modification du terme employé, où la journaliste laisse-t-elle à penser que des hommes tout venant auraient pu être recrutés pour violer. Je ne sais pas, je reste moi-même dans l'interrogation, mais je me dis que cette deuxième hypothèse est possible. Les viols étaient apparemment tellement pratiqués qu'on donnait du Viagra aux violeurs. Donc pourquoi pas, quand les soldats étaient épuisés, aller chercher des personnes peut-être gravement alcooliques, donc un peu déconnectées ou errantes, en leur proposant un repas ou une bouteille contre leur participation
UNKNOWN?
SPEAKER_01Mais voilà, je ne suis pas compétente pour aller plus loin que poser une hypothèse, n'hésitez pas si vous connaissez le sujet à me corriger ou à ajouter vos connaissances en commentaire. Et enfin, je vais conclure d'une manière peut-être un peu personnelle. L'indifférence, quelle qu'en soit la cause, l'égoïsme, la lâcheté et la peur sont malheureusement des attitudes profondément humaines et répandues. Aussi, la menace est bien réelle pour chacun de nous de nous retrouver un jour parmi les méchants. Pour nous en protéger, Il existe toutefois quelques moyens de prévention collectif. Cultivons l'humilité plutôt que les postures défensives d'orgueil qui entretiennent le déni. Restons lucides sur nous-mêmes pour reconnaître nos failles, les soigner et soutenons les messages collectifs qui condamnent la violence, l'exclusion et le déni des responsabilités
SPEAKER_00individuelles et collectives. Je
SPEAKER_01n'ai pas de questions à laquelle répondre pour aujourd'hui, mais vous savez que cette option reste ouverte pour un prochain podcast. N'hésitez pas à m'interroger sur un point précis ou me faire vos commentaires. Vous pouvez aussi me suggérer des types de violences sexuelles que vous souhaitez que je traite. Parce que plus nous aurons d'interactivité, plus le contenu du podcast sera
SPEAKER_00intéressant
SPEAKER_01pour tous. Voilà, on arrive au terme de ce neuvième podcast Auteur de violence sexuelle derrière le masque. Je vous remercie pour votre écoute et on se retrouve bientôt pour un
SPEAKER_00prochain épisode. Sous-titrage ST' 501