Les Murmures de l’Histoire

Jean-Roch Coignet. Un homme debout dans la fumée.

Season 1 Episode 3

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Il ne savait pas lire. Il ne savait pas écrire. Et pourtant, il a tout vu.

Austerlitz. Iéna. Wagram. Moscou en flammes. La retraite de Russie, la neige, les corps, le silence des survivants. Jean-Roch Coignet a traversé les guerres napoléoniennes du premier rang jusqu'au dernier souffle. Soldat de métier, caporal de la Garde impériale, il a servi Napoléon avec une fidélité qui ressemble à de la folie. Ou à de l'amour.

À soixante-dix ans passés, il a appris à lire. Puis il a tout raconté.

Ses Cahiers ne ressemblent à rien d'autre. Pas de style académique. Pas de distance héroïque. Juste un homme qui parle, qui dit la faim, la peur, la camaraderie bruyante des bivouacs, la mort des amis, et quelque part au milieu de tout ça, quelque chose qui ressemble à de la joie.

Dans ce podcast, on remonte le fil de cette vie improbable. On suit Coignet pas à pas, de l'enfance misérable en Bourgogne jusqu'aux fastes de la Garde, de la gloire de l'Empire à l'effondrement de Waterloo.

L'histoire de Napoléon, on croit la connaître.

Mais vue d'en bas, depuis les bottes d'un grognard, elle est tout autre chose.

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Il y a un mot en français que l'on ne peut pas vraiment traduire. Un seul mot. Et ce mot, c'est « greniard ». Greniard, ce n'est pas simplement un vieux soldat, ce n'est pas simplement un vétéran. Un greniard, au sens plein, au sens napoléonien du terme, c'est quelque chose d'autre, quelque chose d'unique dans toute l'histoire militaire de l'humanité. Un greniard, c'est un homme qui a survécu à l'impossible. qui a marché des milliers de kilomètres avec vingt kilos sur le dos, qui a dormi dans la neige de la Pologne, dans la boue de l'Espagne, dans la poussière de l'Égypte, qui a chargé la baïonnette au ventre des batailles les plus meurtrières de son siècle, et qui, le soir venu, grommelait, bougonnait, se plaignait à voix haute de son maréchal, de son général, de sa gamelle trop froide, mais jamais, jamais de son empereur. Parce que Napoléon Bonaparte était le seul homme au monde à qui un greniard faisait confiance, totalement, aveuglément, mystérieusement. Aujourd'hui, Je vous emmène dans la vie d'un de ces hommes. Il s'appelait Jean-Roch Coignet. Il est né paysan. Il est mort capitaine. Et entre les deux, il a traversé 20 ans de guerre. 15 pays. Des dizaines de batailles. Il a vu Maringo, Austerlitz, Jena, Yellow, Vagram, la Russie, Waterloo. Il a tout vu. Tout survécu. Et à 71 ans, Il a décidé de tout raconter. Ce qui en est sorti, c'est un document absolument extraordinaire. Pas d'histoire vue d'en haut, pas celle des généraux, pas celle des stratèges, des cabinets diplomatiques. L'histoire vue d'en bas, vue de Naboo. vu des rangs, vu du ventre d'un homme qui n'avait que pour seul bagage un fusil, des godillots usés et une fidélité à toute épreuve. Ces mémoires s'appellent les cahiers du capitaine Coignet, et je vous préviens, elles ne ressemblent à aucun autre témoignage de cette époque. Bienvenue

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dans les murmures de l'histoire. Jean Roch naît le 16 août 1766 dans le village de Druines-les-Belles-Fontaines, en Bourgogne. Il naît dans une famille de paysans. Il naît dans la misère. Il naît dans un monde où un enfant de paysan est par définition destiné à mourir paysan, si tant est qu'il survive assez longtemps pour l'être. Sa mère, elle, Elle meurt quand il a deux ans. Son père se remarie et sa belle-mère. Sa belle-mère. Ici, je vais rester sobre parce que les mots que Jean Roque emploie lui-même dans ses mémoires sont sans appel. Sa belle-mère, elle le déteste viscéralement, durablement. Il n'a pas encore dix ans qu'elle le fait travailler comme valet de ferme chez des étrangers. À dix ans, Jean-Roc est un enfant esclave, au sens légal du terme. Il n'est pas payé, il est nourri, à peine, et il dort dans une étable. Il restera dans cet état, ce que l'on appelle alors un domestique de campagne, pendant des années, sans école. sans apprentissage d'un quelconque métier, sans aucune perspective. J'ai souffert, plus que je ne pourrais le dire, mais j'ai appris à ne jamais me plaindre. C'est peut-être là le seul bien que m'ait fait ma belle-mère. » Ce qu'il y a de frappant dans les mémoires de Jean Roch, c'est la façon dont il parle de cette période. Il ne se victimise pas, il ne s'apitoie pas. Il constate, comme un homme qui a décidé très tôt que le passé n'avait de valeur que s'il servait à comprendre le présent. Et puis vient 1799. Jean Roch a 23 ans. La France est en guerre depuis 10 ans. La révolution, elle a tout bouleversé. Les titres, les propriétés, les réarchies sociales. Et parmi les bouleversements, il y a celui-ci. Pour la première fois dans l'histoire européenne, une armée recrute non plus des mercenaires ou des nobliaux, mais des citoyens, des hommes ordinaires, des paysans, des artisans, des fils de rien du tout. Coignet est incorporé dans la 86e demi-brigade de ligne. Et là, il le dira lui-même, là, pour la première fois de sa vie, il se sent quelqu'un. Quelqu'un

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qui appartient à quelque chose, quelqu'un qu'on nourrit correctement, quelqu'un qu'on obéit, quelqu'un à qui on confie une arme et donc une responsabilité, quelqu'un qui peut, par son courage et par son mérite seul, s'élever. Dans la France de l'Ancien Régime, ça n'existait pas. Dans la France de Napoléon, c'est le fondement même du système. Chaque soldat de la Grande Armée porte dans sa giberne, dit-on, le bâton de maréchal. Ce n'est pas une métaphore, c'est une promesse. Écoigné va passer vingt ans à vérifier qu'elle est nue. 14 juin 1800 pleine de Maringo, en Italie du Nord. Jean Roch a 24 ans. C'est sa première grande bataille. Et cette première bataille, elle manque de tourner à la catastrophe. L'armée française, sous le commandement de Bonaparte, qui est premier consul depuis huit mois, affronte les Autrichiens. En début d'après-midi, les Français reculent. Jean-Roch est dans les rangs de la 86e. Il voit les hommes tomber autour de lui. Il voit les lignes céder. Il voit. Il voit pour la première fois ce que c'est que la déroute. La mort était partout. Les boulets fauchaient les hommes comme des épis. J'entendais les cris, les gémissements. Mais je n'avais pas peur. Ou plutôt... Je n'avais plus le temps d'avoir peur. C'est à Maringo que Jean-Roch fait quelque chose d'extraordinaire. Alors que sa compagnie est écrasée par le feu ennemi, qu'un officier vient d'être abattu, que les lignes françaises commencent à se désintégrer, Jean Roch ramasse le drapeau de son bataillon. Le porte-drapeau est mort, le drapeau est à terre. Dans une armée napoléonienne, le drapeau n'est pas un symbole décoratif. Le drapeau, c'est l'âme de l'unité. Perdre son drapeau, c'est perdre son honneur. C'est la honte suprême. Pour les survivants, pour les morts, pour tous ceux qui n'ont jamais porté les couleurs de ce régiment. Jean Roch ramasse le drapeau. Il le tient à bout de bras. Il avance. Le geste est vu. Les hommes autour de lui, qui allaient fuir, hésitent, se retournent, se reforment. Ce soir-là, de ses charges avec sa division fraîche, les Autrichiens s'effondrent. Maringo devient une victoire française. Une victoire décisive qui consolide le pouvoir de Bonaparte et ouvre dix ans de domination française en Europe. Et Jean-Roccoignet, le fils de rien, le valet d'étable de Bourgogne, reçoit le fusil d'honneur. Le fusil d'honneur, c'est la première récompense militaire officielle de l'Empire, avant la Légion d'honneur elle-même. Une arme gravée, décorée, offerte personnellement par le premier consul, offerte aux soldats qui se sont distingués au combat. Jean Roque en est tellement fier

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qu'il le mentionnera dans ses mémoires à plusieurs reprises. Des dizaines d'années plus tard, pour lui, c'est le moment où sa vie a basculé, le moment où il a compris qu'il n'était plus rien du tout ou qu'il pouvait devenir n'importe quoi. Et ce moment-là, il y avait quelqu'un pour le voir. Et ce quelqu'un, c'était Bonaparte lui-même. En 1804, Napoléon est empereur et il crée quelque chose d'unique. La garde impériale. Pour entrer dans la garde, il faut avoir au moins cinq ans de service. Il faut avoir participé à au moins deux campagnes. Et il faut savoir lire et écrire. Ironie du sort, Jean Roque, lui, Ne sait ni lire ni écrire. Il a 28 ans. Il a survécu à plusieurs batailles. Il a son fusil d'honneur. Mais l'écriture, non. Il n'a jamais appris. Il n'a jamais eu l'occasion d'apprendre. Mais il passe quand même. Parce que Napoléon lui-même a insisté, le premier consul, désormais empereur, lui, il n'a pas oublié le soldat qui a tenu le drapeau à Marengo. Et pour les hommes de cette trempe, une exception peut se faire. Mais Jean Roch apprend quand même à lire. À 28 ans passés, il s'assoit sur les bancs d'une école militaire avec des recrues qui ont la moitié de son âge et il apprend les lettres, les syllabes, les mots. Ce détail seul dit tout de cet homme, dit tout de cette époque. La garde impériale maintenant. La garde impériale, ce n'est pas une unité d'élite parmi d'autres. C'est l'élite de l'élite. Les greniards de la vieille garde, dont Jean Roch fera partie, ce sont les soldats les plus redoutés d'Europe. Ils ont des uniformes impeccables. Le bonnet à poil, la capote bleue, les épaulettes rouges. Ils perçoivent une solde double. Ils mangent mieux que les autres, ils dorment sous les toits quand les autres, eux, dorment dehors. Mais surtout, surtout, ils ont le droit de grommeler, le droit de rouspéter, le droit de dire à voix haute ce que les autres n'osent même pas penser. Il y a une anecdote célèbre, un grenadier de la vieille garde, lors d'une revue, marmonne quelque chose devant Napoléon lui-même. L'empereur se retourne vers lui et lui dit « Tu grognes encore, toi

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» Et le grenadier répond « Oui, sire, je grogne, mais je marche, je marche quand même. » Napoléon aurait ri, et il aurait retenu l'anecdote, parce que ça résumait tout. Ces hommes contestaient, ronchonnaient, râlaient, et puis ils avançaient, toujours, partout. Et c'est de là que vient le mot grognard. Et c'est dans cette garde que Jean Roch va passer l'essentiel de sa carrière. Campagne après campagne, victoire après victoire, défaite après défaite. 1805, Austerlitz. C'est la bataille... que Napoléon considère lui-même comme étant son chef-d'œuvre absolu. 75 000 Français contre 90 000 Austro-Russes. Et en moins de 9 heures, l'affaire est faite, la coalition s'effondre. Jean Roch est là, dans la garde. Il ne charge pas. La garde n'est engagée que lorsque tout le reste a échoué. Et ce jour-là, tout réussit parfaitement. Mais il voit, il regarde. Et ce qu'il écrit dans ses mémoires sur cette journée, on pourrait dire que c'est presque poétique. L'empereur était partout, sans être nulle part. Je l'ai vu passer à cheval, à trois mètres de moi. Son visage était calme, absolument calme, comme si la mort n'existait pas, comme si lui seul savait quelque chose que nous ignorions tous. C'est ce que les grenières appelaient l'étoile de Napoléon. Cette certitude irrationnelle que cet homme était protégé. Que tant qu'il était là, rien ne pouvait vraiment mal se terminer. Et cette fois-là, Jean-Rocq l'a porté pendant 20 ans. Et elle ne lui a pas toujours réussi. 1806, Iéna. La Prusse s'effondre en deux semaines. Deux semaines pour anéantir une armée qui se croyait invincible depuis Frédéric le Grand. 1807, Yellow, là c'est différent. Yellow, c'est dans l'Est de la Prusse. Aujourd'hui la Russie, c'est en plein hiver. La neige, le froid, le vent et une bataille qui n'est pas une victoire, ou si peu. Les Russes, eux, ils résistent. Les pertes françaises sont catastrophiques. 25 000 morts en une seule journée. Jean Roque écrit... Je n'avais jamais vu autant de morts. Le champ de bataille était blanc de neige et rouge de sang. Les chevaux couchés dans la neige, les hommes entassés les uns sur les autres. J'ai cherché à ne plus regarder. On ne peut pas regarder ça longtemps. Sans quelque chose, on nous se casse. Ce quelque chose qui se casse, il ne le nomme pas. Il n'a pas le vocabulaire pour ça. Il n'a pas les mots que nous avons aujourd'hui, un siècle et demi plus tard, mais nous, nous reconnaissons ce qu'il a voulu décrire. Ce qui se casse, c'est une certaine innocence, pas le seul amour. L'illusion que la guerre est une affaire propre, héroïque, rapide, que les batailles ressemblent aux tableaux de David. Mais la mort et les batailles, ce n'est pas de l'art, ce ne sont pas des tableaux. 1808. Napoléon décide d'imposer son frère Joseph sur le trône d'Espagne. C'est la décision la plus catastrophique de sa carrière. Et nombre de ses maréchaux lui diront en vain « L'Espagne, ce n'est pas la Prusse. L'Espagne, ce n'est pas l'Autriche. En Espagne, l'armée française ne trouve pas en face d'elle une armée régulière à écraser en bataille rangée. Elle trouve un peuple. » Le mot vient de là, de cette guerre d'Espagne. Pour un soldat comme Jean Roch, habitué aux batailles ouvertes, aux lignes de feu, aux charges à la baïonnette, l'Espagne disparaît. est une autre dimension de l'horreur. Ici, on ne sait pas d'où ça vient. On ne sait pas d'où vient le coup. Ici, les convois disparaissent. Ici, les estafettes sont retrouvées étranglées dans les fossés. Ici, la paysanne qui a porté du pain hier est peut-être celle qui a égorgé le factionnaire cette nuit.

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En Espagne, je n'ai jamais dormi. Pas vraiment. Une partie de moi restait toujours en éveil. On ne savait pas. On ne savait jamais. L'ennemi était invisible. Et partout. Jean Roch ne passe que très peu de temps en Espagne. La garde est souvent rappelée pour d'autres fronts. Mais ce qu'il voit le marque profondément. Et dans ses mémoires, il n'essaye même pas d'embellir ce qu'il a vu. Il raconte ce qu'il a vécu. Il dit les représailles, les villages brûlés, les pendus aux arbres des chemins, Il dit la spirale de violence qui s'emballe, qui se nourrit d'elle-même et que plus personne ne contrôle. Il ne condamne pas. Ce n'est pas son rôle. Et ce n'est pas l'époque. Mais il décrit. Et dans la description, il y a quelque chose qui ressemble à une interrogation que sa génération n'avait pas les mots pour formuler. Peut-on tout justifier pour la victoire

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Peut-on tout accepter au nom de l'Empereur et de la France

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Jean Roque ne pose pas la question explicitement, mais elle est là, entre les lignes, dans chaque phrase sobre sur l'Espagne. 1812, 600 000 hommes traversent le Niémen. La Grande Armée, La plus grande armée jamais rassemblée dans l'histoire européenne entre en Russie. Jean Roch est parmi eux, fourrier de la vieille garde. Il écrit au moment du départ « Nous étions magnifiques, vraiment magnifiques. Je me souviens du soleil sur les uniformes, du bruit des tambours, du sentiment que rien ne pouvait nous arrêter. » On était l'armée invincible de l'empereur invincible. On allait à Moscou comme on allait à Vienne ou à Berlin. Et on allait rentrer. Ils allaient à Moscou. Ils y arrivent le 14 septembre. La ville est vide. Les habitants ont fui. Et la nuit, la nuit venue, les Russes la brûlent eux-mêmes. Moscou brûle pendant trois jours. Il ne reste rien, pas de provision, pas de forêt, pas d'hiver doux. Napoléon attend un mois dans les décombres, une capitulation risque qui ne viendra pas. Et puis il faut partir, en octobre, avec l'hiver qui arrive. La retraite de Russie. Il faut comprendre ce que c'est. Le froid. Le froid descend à moins 30, à moins 40 degrés. Les soldats n'ont pas d'équipement hivernal. Ils meurent de froid par milliers. Ils meurent de faim. Ils meurent des attaques de Cossacks qui harcèlent les colonnes. Ils meurent de dysenterie, d'épuisement, de désespoir. Ils meurent en marchant.

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Ils meurent.

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et en s'endormant dans la neige. 600 000 hommes sont partis. Moins de 100 000 rentreront au pays. J'ai vu des hommes que je connaissais depuis 10 ans s'asseoir dans la neige et décider qu'ils ne se lèveraient plus. Je les ai suppliés. Certains m'ont répondu, d'autres ne m'ont même pas regardé. Ils avaient déjà décidé et on ne peut pas porter quelqu'un qui a décidé de mourir. Jean-Roch survit. Il survivra à tout, c'est sa malédiction et sa gloire. Il survivra à la Bérésina, ce passage de fleuve sous le feu russe où périssaient des dizaines de milliers d'hommes. Il survivra à la retraite entière. Il rentre en France avec les pieds gelés, le visage noirci par le froid, des camarades morts que les mots ne peuvent plus nommer. Et quand on lui demande comment il a tenu, il répond simplement. On tenait parce qu'on tenait. Il n'y a pas d'autre explication. Ceux qui cherchaient une raison de plus pour marcher mouraient. Ceux qui mettaient un pied l'un devant l'autre sans réfléchir, eux, ils vivaient. L'Empire s'effondre en deux ans. 1813, Leipzig, la bataille des nations. Trois jours, 500 000 soldats de toute l'Europe coalisaient contre Napoléon. La France perd, l'Allemagne est perdue. 1814, la campagne de France. Pour la première fois depuis les guerres révolutionnaires, l'ennemi est sur le sol français. Napoléon se bat avec les fantômes de sa grande armée. Quelques dizaines de milliers d'hommes, épuisés contre des centaines de milliers, ils gagnent encore des batailles. des batailles brillantes, mais il n'a plus assez d'hommes pour transformer les victoires en paix. Il abdicte le 6 avril 1814. Il part pour l'île d'Elbe. Et les greniards, les greniards, eux, ils pleurent. Ce n'est pas une image, ce n'est pas une métaphore romantique. Ces hommes, qui avait traversé l'Europe de bout en bout, qui avait vu l'innommable, qui ne pleurait plus depuis des années, il pleure. Coyait lui-même les cris. Quand il est passé devant nous pour nous dire adieu, il n'y avait plus un mot. Personne ne parlait. Il y avait des larmes sur les visages les plus durs que j'ai jamais connus. Et moi aussi j'ai pleuré. J'ai pleuré comme un enfant. J'ai pleuré sans honte. Puis vient le retour. 100 jours, mars 1815. Napoléon débarque du sud de la France avec quelques soldats et l'armée, l'armée qu'on lui avait envoyée pour l'arrêter, l'armée rejoint sa bannière. Jean Roch est parmi eux, évidemment. 18 juin 1815. Waterloo. Ce n'est pas Napoléon qui perd Waterloo. Enfin, pas seulement lui. C'est la fatigue, c'est la pluie de la veille qui retarde l'attaque. C'est Grouchy qui n'entend pas le canon. C'est Ney qui lance la cavalerie trop tôt, trop vite, contre des carrés intacts. C'est tout ça à la fois. C'est la chance qui bascule. Et c'est la vieille garde qui charge en dernier. La vieille garde qui n'a jamais reculé. Et ce jour-là, elle recule. Jean Roque est blessé à Waterloo. Il perd connaissance. Quand il se réveille, c'est fini. L'empereur est en fuite. L'Empire est mort. Autour de lui, ce qui reste de la grande armée se disperse dans la nuit. Jean Roque a 40 ans en 1815. Il n'a connu que la guerre. Depuis ses 23 ans, sa vie s'est mesurée en campagne, en marche, en bataille. Et soudain, rien. La paix. La pension militaire. Une chambre dans une petite ville. Il s'installe à Auxerre. Il ouvre une boutique de tabac. Il mène une vie ordinaire. Il est célèbre localement. Tout le monde sait qu'il était de la vieille garde. Les gens le respectent. Certains jeunes viennent l'écouter le soir. Et lui, ce paysan édétré devenu capitaine, lui apprend à écrire à ses enfants. Parce qu'il sait maintenant. Il a appris à 30 ans dans le cotonnement de la garde et n'a plus jamais arrêté. En 1847, il a 71 ans et il rencontre un instituteur du nom de Larcher qui lui dit « Racontez-moi ». Jean Roch parle, Larcher écrit. Et ce qu'ils produisent ensemble, ces cahiers du capitaine Coignet, vont être publiés dix ans plus tard et devenir l'un des témoignages les plus précieux que nous ayons sur la période napoléonienne. Pas parce que Jean-Roch était brillant, pas parce qu'il avait du style, il n'en avait pas. Sa langue était celle d'un homme du peuple, direct, sans ornement, parfois maladroite. Et c'est précisément pour ça. Parce que dans cette maladresse, dans cette naïveté apparente, il y a une vérité que les mémoires des généraux n'ont jamais, et ne pouvaient pas avoir, la vérité d'en bas, La vérité de la boue, du froid, de la faim, de la camaraderie brutale et de la mort vue de près, sans recul, sans filtre diplomatique, sans lunettes de l'histoire. Je ne sais pas si j'ai bien fait tout ce que j'ai fait. Je sais que j'ai fait ce qu'on m'a dit de faire. et que j'ai cru en celui qui me le disait. Peut-être que c'est tout ce qu'un soldat peut dire de lui-même. Jean Roque meurt en 1865. Il a 88 ans. Il a survécu à l'Empire, à la Restauration, au 100 jours, à Louis-Philippe, à la Deuxième République, au Second Empire. Il meurt sous Napoléon III, le neveu, sans savoir que ses mémoires vont traverser les siècles. Et qu'est-ce que cette vie nous dit

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Elle nous dit d'abord que la guerre fabrique des hommes, que la paix n'aurait jamais produit. que l'extraordinaire peut sortir du plus ordinaire des destins. Que Jean Roch, le valet d'étape de Bourgogne, le fils sans éducation, sans réseau, sans patrimoine, n'aurait jamais été autre chose qu'un paysan parmi des millions de paysans si la Révolution française n'avait pas tout fracassé. La guerre, la guerre lui a tout pris. Des amis, de la jeunesse, sans doute une paix intérieure qu'il ne retrouvera jamais vraiment. Et la guerre lui a tout donné, une identité, une dignité, un sens. Et c'est peut-être là la question que ses mémoires posent sans jamais la formuler explicitement. Cette question que nous invoquent pas encore vraiment résolue. Peut-on construire une société où les hommes et les femmes comme Jean Roch, les enfants de rien, les sans-grades, les oubliés, trouvent leur dignité sans avoir besoin de la guerre pour la trouver

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Napoléon avait une réponse partielle, imparfaite, dévastatrice par ses ambitions démesurées, mais il avait au moins posé la question d'une manière que personne avant lui n'avait osée. Et Jean Roch, lui, l'a vécu jusqu'à la dernière cartouche. Si vous lisez les cahiers du capitaine Coignet, et je vous encourage vivement à le faire, vous ne lirez pas l'histoire de la gloire ou de la défaite, vous lirez simplement l'histoire d'un homme. Un homme qui a mis un pied devant l'autre pendant vingt ans. Un homme qui a grenier, un homme qui a marché quand même. Si cet épisode vous a touché, si la vie de Jean-Roch Coignet vous a donné envie d'en savoir plus sur cette époque extraordinaire, abonnez-vous, partagez et laissez un commentaire. Vos retours me touchent et m'aident à continuer. Vous venez d'écouter les murmures de l'histoire.