Les Murmures de l’Histoire

JACQUES DE MOLAY, Le dernier des Templiers

Olivier De Pooter Season 1 Episode 4

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Imaginez Paris, le soir du 18 mars 1314. Il fait froid encore. C'est la fin de l'hiver, le ciel est bas, lourd. Au-dessus du fleuve flotte une brume grise qui colle aux pierres. Les rues sont silencieuses. Les gens sont chez eux. Personne ne sort, ce soir.

Personne, sauf une foule. Une foule qu'on a fait venir, qu'on a appelée, qu'on a poussée vers une petite langue de terre au milieu de la Seine, juste devant le palais du roi. On l'appelle l'Île aux Juifs. Aujourd'hui, c'est la pointe du Vert-Galant. Vous y êtes peut-être passé un dimanche, sans savoir.

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SPEAKER_00

Nous sommes le lundi 18 mars 1314. Paris. La Seine. Une petite île entre deux bras de rivière. Il fait froid. Et là, il y a un homme. Un vieil homme. Il est enchaîné. Il attend. Ce vieil homme, c'est Jacques de Molay. Il a 70 ans. Et dans quelques heures, il sera brûlé vif. Imaginez. Imaginez Paris, le soir du 18 mars 1314. Il fait encore froid. C'est la fin de l'hiver. Le ciel est bas, lourd. Au-dessus du fleuve flotte une brume grise qui colle aux pierres. Les rues sont silencieuses. Les gens sont chez eux. Personne ne sort ce soir. Personne, sauf une foule. Une foule qu'on a fait venir, qu'on a appelée, qu'on a poussée vers une petite langue de terre au milieu de la Seine, juste devant le palais du roi. On l'appelle l'île aux juifs. Aujourd'hui, c'est la pointe du ver galant. Vous y êtes peut-être passé un dimanche sans le savoir. Sur cette petite île, on a dressé deux bûchers. Deux bûchers de bois. Ils sont hauts, soigneusement bâtis. On a planté deux poteaux. On a empilé les fagots avec méthode. C'est un vrai travail de bourreau. Ça ne s'improvise pas. Il faut que ça brûle bien. Il faut que ça brûle longtemps. De l'autre côté du fleuve, à la fenêtre du palais, le roi. Le roi de France regarde. Il s'appelle Philippe le Bel. Il a 46 ans. Il est beau. Il est froid. Il est patient. Il a attendu sept ans, sept longues années pour vivre ce moment. Et de l'autre côté du fleuve, dans la cellule où on est venu le chercher, il y a un vieil homme, un homme de soixante-dix ans, qui a passé six ans, six longues années dans le noir et dans le froid, qui ne marche presque plus, qui ne voit presque plus rien, mais qui, dans quelques minutes... va dire quelque chose. Ce quelque chose, personne ne s'y attend. Quelque chose qui va changer, qui va changer peut-être le cours d'un règne et qui va se graver à jamais dans la mémoire de l'histoire de France. Cet homme, ce vieil homme dont je vous parle, c'est Jacques de Molay. C'est, et ce sera, le 23e et dernier grand maître du Temple. Ce nom, vous l'avez déjà entendu, les Templiers. Ce sont les chevaliers, capes blanches, croix rouges, des moines soldats, les gardiens des pèlerins, les banquiers des rois. On en a fait des centaines de romans, d'histoires, de légendes, de films. Ils sont presque devenus mythologiques. Mais derrière ce mythe, il y a des hommes. Et derrière chaque homme, il y a une vie, une vraie vie, avec des matins de doute, des matins de fatigue, avec peut-être des histoires d'amour, mais surtout, beaucoup de prières. Alors ce soir, j'aimerais que nous nous penchions sur cette vie-là, mais pas sur le mythe des Templiers, pas sur les théories du complot, les sociétés secrètes ou les fameux trésors cachés. Non, je voudrais vous parler de cet homme, de cet homme qui a connu le sable de la Palestine, qui a vu Acre brûler, qui a pleuré le soir où on l'a ordonné grand maître, et qui sur le bûcher n'a rien renié du tout. Alors permettez-moi de vous le conter un peu comme si vous l'aviez connu. Il faut imaginer d'abord un hameau perdu, quelques maisons de pierre grise, des toits de tuiles plates. Des chemins de terre, des collines couvertes d'êtres et de chênes. C'est la Franche-Comté, c'est la Haute-Saône d'aujourd'hui. C'est le pays des forêts profondes et des autons noirs. C'est froid l'hiver, lourd l'été, et personne ne s'y arrête.

UNKNOWN

Cet amour, il s'appelle Molay.

SPEAKER_00

Et c'est là, vers 1245, peut-être 1250, on n'est pas tout à fait sûr, qu'un enfant naît, un enfant qu'on appellera Jacques. De ce Jacques-là, on ne sait presque rien. Les actes de baptême se sont perdus. Les chroniques ne mentionnent pas son enfance. Mais on sait quand même certaines choses. On sait qu'il appartient à une famille de petite noblesse, sans grande fortune. On sait qu'il avait probablement un frère et peut-être même une sœur. On sait que la villa dans ses collines devait ressembler à toutes les vies des petits seigneurs ruraux du XIIIe siècle. On se levait avec les premières lueurs. On priait. Parce qu'on priait beaucoup. À cette époque, on priait énormément. On allait à cheval. On chassait. On s'occupait des terres. On rendait visite aux paysans. On rentrait pour le repas du soir. Et on priait encore. On dormait. C'était lent. C'était simple. C'était presque immuable. Imaginez ce petit garçon dans ses collines. Imaginez-le courir entre les hêtres. Imaginez-le regarder son père partir à cheval, en armure, et rêver d'en faire autant. Imaginez-le le soir, dans la grande salle froide, écouter des histoires des hommes revenus de loin. Car des histoires, à l'époque, il y en avait et il y en avait beaucoup. Et tous parlaient d'un même endroit, d'un mot magique qui faisait briller les yeux des seigneurs et trembler les paysans. D'un nom qui résonnait comme une prière ou comme un songe.

UNKNOWN

Jérusalem. La Terre Sainte qui appelle.

SPEAKER_00

Il faut comprendre une chose. Au XIIIe siècle, la Terre Sainte n'est pas une abstraction. Ce n'est pas une carte, c'est une obsession. Ça fait 200 ans que des hommes y partent, des chevaliers, des paysans, des prêtres, des fous, des saints, des criminels en quête de pardon. Et on y va pour combattre les Sarazins. On y va pour voir le tombeau du Christ. On y va parce qu'on a juré, parce qu'on a péché, parce qu'on n'a plus rien à perdre. Et on y va surtout parce qu'il y a là-bas un ordre, un ordre qui fait rêver tous les jeunes hommes du royaume, un ordre dont les membres sont à la fois moines et soldats, qui ont fait vœu de pauvreté, mais qui sont les plus riches, qui ont fait vœu de chasteté, mais qui terrorise les armées musulmanes, qui porte une cape blanche comme les anges et une croix rouge comme le sang. Vers 1265, à vingt ans peut-être, Jacques de Molay décide. Il décide de tout quitter. Il décide d'entrer dans le temple. La cérémonie a sans doute lieu à Beaume, en Bourgogne, dans une commanderie templière. C'est presque toujours la nuit. On vous fait venir dans une chapelle. On vous fait jurer obéissance, pauvreté, chasteté. On vous remet la cape blanche. On vous serre dans les bras en silence. Et à partir de cette nuit-là, vous n'êtes plus seulement Jacques de Molay, vous êtes un frère, vous êtes un soldat du Christ et votre vie ne vous appartient plus tout à fait. Vous savez ce qui me perturbe le plus dans cette histoire, ou dans l'histoire en général, c'est ce qu'on ignore. Pour Jacques de Molay, ce qu'on ne sait pas, c'est s'il a aimé une femme avant de partir, si sa mère était encore vivante, s'il a pleuré en quittant la maison familiale, et si sa mère l'a vue en cape blanche. Par contre, ce que l'on sait, c'est que le jeune homme, il a quitté sa maison un jour de Franche-Comté pour se retrouver sur un bateau en direction de la Terre Sainte. Et c'est là que tout commence. Pendant vingt-cinq ans, Jacques de Molay sert le Temple en Orient. Vingt-cinq ans, c'est long. Vingt-cinq ans, c'est une vie d'homme. Pendant ses 25 ans, on perd sa trace. Et c'est normal. Il est un frère parmi tant d'autres. Il combat, il prie, il monte en grade lentement, il devient maître de quelques commanderies, il sert. On sait qu'il est en Palestine, en Syrie, à Chypre. On sait qu'il devient ce que l'on appelle un commandeur. On sait qu'il est respecté. Mais autour de lui, le monde change. Et il change vite. Quand Jacques de Molay, est arrivé en Orient vers 1270, le royaume latin de Jérusalem existait encore. Il était fragile, mutilé, mais il existait. On y parlait français, on y construisait des cathédrales, on y faisait du commerce, on y avait des enfants. Vingt ans plus tard, ce royaume n'est plus qu'un mouchoir de poche, une bande de côtes, quelques villes fortifiées accrochées à la Méditerranée comme des coquillages à un rocher. Et la principale La plus puissante, la dernière vraie ville chrétienne de Terre Sainte, c'est Acre. Acre, ville de 50 000 habitants. Ville de marchands italiens, de chevaliers normands, de pèlerins allemands, de juifs, de musulmans, de grecs. Ville de tours, de remparts, de ports. Ville où l'on vit, où l'on lame, où l'on commerce, où l'on espère. Et puis, en avril... 1291, l'armée du sultan Mamlouk el-Ashraf Khalif arrive devant Acre. Plus de 100 000 hommes, plus de 80 machines de siège, et ne sont pas venus pour négocier. Le siège dure un mois et demi. Un mois et demi de puits de pierre, de flèches, de feu grégoire. Un mois et demi pendant lesquels les murailles d'Acre s'effritent jour après jour. Un mois et demi pendant lesquels les Templiers, les Hospitaliers, les Teutoniques se battent côte à côte jusqu'à l'épuisement. 18 mai 1291. À l'aube, les Mamlouks donnent l'assaut final. Les murailles cèdent. La ville tombe. Le grand maître des Templiers de l'époque, Guillaume de Beaujeu, est tué pendant la défense. Il est atteint d'une flèche sous l'oura, là où l'armure ne protège pas. Et c'est l'horreur, le massacre. Les rues d'Acre sont jonchées de morts. Les survivants courent vers le port. Les femmes, les enfants, les blessés, les bateaux ne suffisent pas. On se piétine, on se noie, on supplie. Et il y a, au bout de la ville, la forteresse des Templiers, la dernière, la plus solide. C'est là que se réfugient ceux qui n'ont pas pu s'évacuer. C'est là que se barricadent les derniers chevaliers. Et ils tiendront dix jours, dix jours encore, vous imaginez, dix jours sous les pierres, dix jours sous les flèches, sous les sapes, dix jours pendant lesquels on creuse sous les murs et on les fait s'effondrer un à un. Et le 28 mai 1291, la forteresse du temple s'écroule. Les templiers qui restent sont tués. La ville d'Acre n'existe plus. Jacques de Molay, lui, n'est pas mort. Il fait partie de ceux qui ont pu s'échapper. Comment

UNKNOWN

?

SPEAKER_00

On ne sait pas exactement. Sur une galère, sans doute. Vers Chypre, probablement. On l'imagine sur le pont du bateau, regardant Acre fumer derrière lui, regardant disparaître ce pourquoi il a vécu pendant 25 ans. On dit, on dit seulement, qu'il portait sur lui l'odeur des cadavres. On dit qu'il pleurait. On dit qu'il a juré ce jour-là de revenir un jour à Jérusalem et il a juré jusqu'à sa mort. Après Acre, les Templiers se replient à Chypre. C'est désormais leur seul territoire. C'est de là qu'on rêve de la reconquête. Mais ce ne sont plus que des rêves. Le grand maître qui succède à Guillaume de Beaujean en mort à Acre s'appelle Thibaut Gaudin. C'est lui qui a porté le trésor en bateau depuis la forteresse du Temple jusqu'à Chypre. C'est lui qu'on a élu à la hâte dans un chaos de la défaite. Mais Thibaut Gaudin est un homme épuisé. Il a vu trop de morts. Il ne se remet pas de la chute d'Arc. Il meurt en 1292 après seulement un an de fonction. Et il faut, encore une fois, élire un nouveau grand maître. Au printemps 1292, à Chypre, dans le silence d'une chapelle, les Templiers de haut rang se réunissent. C'est ce qu'on appelle un chapitre. Treize hommes. Treize hommes comme les apôtres avec le Christ. Sept chevaliers, deux frères chaplains, deux frères servants, un frère sergent et le grand visiteur d'outre-mer. Ils prient, ils discutent, ils délibèrent pendant des heures, et au bout de ces heures, ils choisissent un homme. Et cet homme qu'ils ont choisi, c'est Jacques de Molay. Pourquoi lui

UNKNOWN

?

SPEAKER_00

Pourquoi lui

UNKNOWN

?

SPEAKER_00

On a longtemps essayé de le comprendre. Il n'est pas le plus brillant. n'est pas non plus le plus politique il n'est pas le plus jeune il a sans doute entre 45 et 50 ans il est de famille modeste il n'a pas de réseau à la cour de france il est rude et peut-être un peu rustre mais il y a une chose que les autres n'ont pas il a survécu à acre il a vu de ses yeux ce que c'est qu'une catastrophe il a la rage du soldat qui a perdu et qui veut reprendre il est sans doute l'homme du moment et il accepte comme on accepte une croix parce qu'on n'a pas le choix Et c'est là que je voudrais m'arrêter, là, sur ce moment précis, le soir de son élection. Parce qu'il y a une chose qu'on raconte dans certaines chroniques, une petite chose, presque rien, mais qui à mes yeux vaut tout l'or du monde, vaut tout l'or des Templiers. On raconte que ce soir-là, après la cérémonie, après les serments, après les embrassades, Jacques de Molay s'est retiré dans sa cellule et il a pleuré. Pleuré, oui

UNKNOWN

!

SPEAKER_00

quand un homme si rude, ce vieux soldat, ce survivant d'Acre, ce nouveau grand maître de l'ordre le plus puissant d'Europe, a pleuré seul, dans le noir, pendant une partie de la nuit. Pleurer pourquoi

UNKNOWN

?

SPEAKER_00

On ne sait pas, mais on devine. On devine qu'il sait peut-être qu'il n'était pas à la hauteur. On devine qu'il sait que la tâche est immense. On devine qu'il pense à Acre, à ses frères morts, à Jérusalem perdue. On devine qu'il pense à sa mère qu'il ne reverra plus. Et on devine surtout qu'il pressent quelque chose, quelque chose qui plane, qui rôde, qui n'a pas encore de nom, quelque chose qui ressemble à la fin. Vous savez, quand je lis cette histoire, ce détail de larmes, je me dis toujours, je me dis que c'est la première fois dans tout ce récit qu'on considère Jacques de Molay comme un homme, pas comme une figure historique, pas comme un grand maître, pas comme un chevalier, un homme avec ses doutes, avec ses peurs, avec ses larmes. Et cet homme-là, pour ce récit qui va suivre, il faut que vous le gardiez en mémoire, parce que ce qui va arriver pour lui va être terrible. On lui offre un logement somptueux à l'enclos du Temple, le quartier général des Templiers à Paris. Tout va bien, tout va trop bien. Philippe le Bel, parce que pendant ce temps-là, À l'ombre du roi, un homme prépare quelque chose, un homme qui s'appelle Guillaume de Nogaré, le garde des sceaux, l'âme noire du règne, l'homme qui sait. Et le roi, lui, Philippe le Bel, est aux abois, le royaume est ruiné, les caisses sont vides, il a besoin d'argent, beaucoup d'argent, or... Il y a sous ses fenêtres une organisation qui possède peut-être les plus grandes richesses d'Europe. Une organisation qui ne paye pas d'impôts et qui ne dépend que du pape et qui a sa propre armée, ses propres tribunaux, ses propres lois. Et Philippe le Bel, lentement, méthodiquement, prépare un coup. Un coup d'une audace inouïe. Un coup que personne dans l'Europe entière n'imagine possible. Il va arrêter. tous les templiers du royaume, en une seule nuit, sans prévenir personne, pas même le pape. Le 12 octobre. 1307. Des messagers royaux quittent Paris. Ils portent des lettres scellées. Et sur ces lettres, il est écrit qu'il ne faut les ouvrir qu'à l'aube du 13 octobre et pas avant, sous peine de mort. À l'aube du 13 octobre 1307, un vendredi, partout dans le royaume de France, les Sénéchaux et les Baillis ouvrent leurs lettres. Ils lisent, ils blémissent et ils exécutent. Au même instant, Dans des centaines de commanderies, des soldats du roi entrent, ils défoncent les portes, ils arrêtent les templiers en prière, en train de manger, en train de dormir, ils les ligotent, ils les emmènent, ils les saisissent. Ils saisissent leur bien aussi. Et dans l'enclos du temple à Paris

UNKNOWN

?

SPEAKER_00

Dans la grande tour qui domine la ville, on vient chercher Jacques de Molay. Il a peut-être 62 ans. Il dort peut-être, ou il prie. Et on lui annonce qu'il est arrêté. Lui, le grand maître, lui, le moine soldat, lui qui a juré obéissance et pauvreté pour le Christ, on l'arrête comme un simple voleur. Le chef d'acquisition. Les chefs d'acquisition sont monstrueux. Hérésie, reniement du Christ, crachat sur la croix, idolâtrie, sodomie, adoration d'une tête de chèvre qu'on appelle baphomet. Tout est faux. Tout est fabriqué. Tout est orchestré par nos garés pour donner au roi un prétexte. Mais sur la torture, des hommes parlent, des hommes pleurent, des hommes avouent ce qu'on veut leur faire avouer. Jacques de Molay, lui-même, après quelques jours sous une torture qu'on imagine atroce, signe des aveux. Il avoue avoir renié le Christ. Il avoue avoir craché sur la croix. Il avoue tout. Il a 62 ans. Il est seul. Il a peur. Il signe. Et puis un jour, devant les cardinaux, il se rétracte. Il dit que tout cela est faux, qu'on a fait parler sous la torture, qu'il n'a rien fait de tout ça. Et il se rétractera encore, et il avouera de nouveau, et il se rétractera, et ça durera pendant six ans. Cet homme va vivre pendant six ans dans cette balance terrible entre la peur et la conscience, entre la torture et la vérité. Pendant six ans, Jacques de Molay reste en prison. Six ans. Six ans dans des cellules humides, sombres, glaciales l'hiver, étouffantes l'été. Six ans de solitude. Six ans à attendre. Six ans à se demander peut-être ce que Dieu fait et pourquoi il ne dit rien. Pour lui, vous savez, c'est pire que pour les autres prisonniers. Parce qu'il a juré obéissance au Christ. Parce que toute sa vie, il a cru que le Christ le protégerait. Et là, il y a ce silence. Ce silence assourdissant. Ce silence qui doit ressembler, quand on a 66 ans, à une trahison. Pendant ces six années, partout en Europe, les Templiers sont jugés. Certains sont libérés. Beaucoup sont condamnés. Et le 12 mai 1310, à Paris, dans un champ, près de l'abbaye de Saint-Antoine, on dresse 54 bûchers, 54 en une seule journée, 54 Templiers qu'on brûle vifs parce qu'ils ont eu le courage de revenir sur leurs aveux, parce qu'ils ont voulu dire la vérité, parce qu'ils ont préféré mourir plutôt que de mentir. Tous, tous proclament leur innocence dans les flammes. Jacques de Molay l'apprend-il

UNKNOWN

?

SPEAKER_00

On ne sait pas. Peut-être qu'on lui dit, par cruauté. Peut-être qu'il l'entend par bribes, par des barbardages. Peut-être qu'un confesseur le lui chuchote. Mais s'il l'apprend, alors il sait qu'il sait que la fin est proche. Il sait qu'il sera lui aussi dans le feu. Et pendant ce temps, le pape Clément V essaye de sauver l'ordre. Il ouvre un grand concile à Vienne. En 1311, il espère le débat équilibré, un examen sérieux. Mais le roi de France pèse de tout son poids. Le roi de France menace, fait pression, harcèle. Et le 22 mars 1312, le pape capitule. Il signe la bulle « Vox in excelsos ». L'ordre du temple est dissous, effacé, aboli. Deux siècles d'histoire, deux siècles de prières et de combats, deux siècles d'hommes et de femmes qui se sont donnés à cet idéal, tout cela disparaît d'un trait de plume. Jacques de Molay l'apprend dans sa cellule. Il n'est plus rien. Il n'est plus le grand maître. Il est juste un vieil homme dans sa cellule. Un vieil homme qui attend. Six ans. Vous savez, c'est long, six ans. Pendant six ans, il a dû se retrouver seul dans cette cellule froide, dans le noir. abandonné de tout, sans visite, sans amis, sans lecture, juste lui et prier. Et peut-être que ce sentiment de prier dans le vide, d'avoir été abandonné par Dieu, il a dû mourir mille fois dans cette cellule froide. Et pourtant, lorsqu'on viendra le rechercher dans quelques mois, il aura quelque chose à dire. Et cette phrase a tout changé. Le matin du 18 mars 1314, on conduit Jacques de Molay et trois autres dignitaires templiers sur le parvis de Notre-Dame de Paris. Quatre vieils hommes, Hugues de Poirot, le visiteur de France, Geoffrey de Charnay, percepteur de Normandie, Geoffrey de Gonville, percepteur de Poitou-Aquitaine, et Jacques de Molay, le grand maître. Quatre vieils hommes qui ont passé six ans en prison, qui marchent à peine, qui ont les yeux abîmés par l'obscurité. Sur l'estrade, une commission de cardinaux les attend. C'est le verdict, la sentence. On leur lit à haute voix leurs aveux. On leur dit qu'ils sont condamnés à la prison à perpétuité, qu'ils ne mourront pas, mais qu'ils finiront leurs jours enfermés. Et on leur demande une dernière fois de confirmer ces aveux devant une foule, devant l'Église, devant Dieu. C'est là, c'est précisément là que quelque chose se passe. Quelque chose que personne n'attendait. Quelque chose qui, en quelques secondes, va tout faire basculer. Hugues de Perrault baisse la tête. Il confirme. Il accepte la prison. Il sera enterré vivant dans une cellule jusqu'à sa mort. Geoffrey de Gonville fait la même chose. Il accepte. Il se tait. Mais Jacques de Molay, lui, lève la tête. Il regarde les cardinaux. Il regarde la foule. Il regarde Notre-Dame qui se dresse derrière lui. Et il parle. Il dit à haute voix que tout ce qu'il a avoué est faux. Il dit que l'ordre du temple est innocent. Il dit que les règles du temple sont saintes. Il dit qu'il a parlé par peur, par faiblesse, sous la torture, mais que tout est mensonge. Geoffrey de Charnay, à côté de lui, l'imite. Lui aussi, il se rétracte. Lui aussi dit que le temple est innocent. Et l'extrade explose. Les cardinaux sont effarés. Les sergents royaux saisissent les deux hommes. On les ramène en cellule. Dans la confusion, le verdict est suspendu. Mais le roi, lui, dans son palais, apprend la nouvelle dans la matinée. Et le roi, lui, il ne supporte pas les humiliations publiques. Le roi décide, en quelques heures, sans consulter personne, sans attendre l'église, le roi décide qu'ils brûleront le soir même. Pendant la dernière journée, Jacques de Molay et Geoffrey de Charnay restent en prison. Ils savent qu'ils vont mourir. Ils n'ont plus que quelques heures. On dit que Jacques de Molay a refusé un confesseur de l'évêque de Paris, qu'il a demandé à se confesser à un simple prêtre, à un prêtre quelconque comme lui. On ne sait pas si on lui a accordé. On ne sait pas non plus ce qu'il a pensé pendant ces dernières heures. On ne sait pas s'il a pleuré, s'il a prié ou s'il s'est tué, simplement en attendant que les bourreaux viennent le chercher. Mais on peut imaginer, on peut imaginer ce vieil homme dans la cellule. Qui sait que ce sera bientôt fini

UNKNOWN

?

SPEAKER_00

Qui sait que dans quelques heures, il n'y aura plus rien

UNKNOWN

?

SPEAKER_00

Plus de cellules, plus de temples, plus de France, plus que Dieu peut-être. Et juste le feu, et puis le silence. Il fait nuit, ou presque. Les torches éclairent la scène. La foule s'est rassemblée le long des berges. Des centaines, peut-être des milliers de personnes. Elles se taisent. Elles regardent. On amène les deux hommes, pieds nus, chemise blanche, mains liées. Ils marchent doucement. Ils n'ont plus la force de marcher vite. Les bourreaux les attachent aux poteaux. On entasse encore quelques fagots autour de leurs jambes. Il paraît, on raconte, que Jacques de Molay a demandé à être tourné face à Notre-Dame, qu'on aperçoit dans le lointain, de l'autre côté du fleuve. On accepte On le tourne et il parle. Il dit que Dieu sait que tout ça n'est que mensonge. Il dit que ceux qui les ont fait condamner subiront eux aussi un jugement. Il dit qu'il meurt en frère du temple et qu'il n'a rien à se reprocher. Et puis il se tait. Le bourreau approche la torche. Le bois prend lentement à cause de l'humidité. La fumée monte, les flammes lèchent les pieds, puis les jambes, puis le ventre. Le bourreau a pris soin de placer quelques fagots verts qui font plus de fumée que de flammes, pour que ça dure, pour que ça dure longtemps. Et cela dure longtemps, plusieurs minutes, plusieurs longues minutes, pendant lesquelles le vieil homme, attaché à son poteau, étouffe lentement. Les chroniqueurs disent qu'il n'a pas crié, qu'il n'a pas supplié. qu'il est resté droit, le regard tourné vers Notre-Dame, jusqu'à ce qu'il ne soit plus qu'une silhouette noire dans le rougeoiement. Au matin du 19 mars 1314, sur l'île aux Juifs, il ne reste plus rien, que des cendres et un peu de fumée qui montent encore vers le ciel pâle de Paris. On raconte une chose après ce 18 mars, une chose qui est devenue légende, mais qui plonge ses racines dans des chroniques contemporaines. On raconte que dans les flammes, ou juste avant, Jacques de Molay aurait prononcé une malédiction. Il aurait appelé en jugement devant le tribunal de Dieu les trois hommes qui l'avaient fait mourir. Le pape, Clément V, le roi Philippe le Bel et Guillaume de Nogaré, le garde des Sceaux. Il aurait dit que tous trois le rejoindraient dans l'année qui vient. Et c'est là que l'histoire devient étrange. Parce que Guillaume de Nogaré, le garde des Sceaux, il est déjà mort, en réalité depuis plus d'un an. Mais les deux autres, eux, sont bien vivants. Et tous deux vont mourir dans l'année. Le pape Thément V meurt le 20 avril 1314, un mois et deux jours après le bûcher. D'une mauvaise maladie, dit-on. Le roi Philippe le Bel meurt le 29 novembre 1314, huit mois après, à 46 ans, en pleine santé à la chasse, il fait une chute de cheval, il dépérit en quelques semaines, sans qu'aucun médecin ne sache pourquoi. Coïncidence

UNKNOWN

?

SPEAKER_00

Bien sûr, c'est possible. Les hommes du XIVe siècle mouraient vite, et pour beaucoup de raisons. Mais à l'époque, on n'a pas vu une coïncidence. On a vu une vengeance. Une vengeance d'outre-tombe. Et puis, dans les douze années qui suivent, les trois fils de Philippe le Bel meurent les uns après les autres, sans laisser aucun héritier mâle. La dynastie capétienne directe s'éteint. C'est ce qu'on appellera plus tard les rois maudits. C'est romanesque, sans doute, mais inoubliable. Vous voyez, c'est ça aussi la marque d'un homme, quand on parle encore de lui 700 ans plus tard, parce qu'il a su, dans l'instant ultime, dire quelque chose qui résonne encore. Que reste-t-il aujourd'hui de Jacques de Molay

UNKNOWN

?

SPEAKER_00

Il reste à Paris, sur la pointe ouest de l'île de la Cité, dans le square du Vergalen, une petite plaque, une toute petite plaque que la plupart des gens ne voyaient jamais. Elle dit à cet endroit, le 18 mars 1314, Jacques de Molay, dernier grand maître de l'ortho du Temple, a été brûlé vif. C'est tout, c'est tout ce qui reste, c'est tout ce qui reste gravé dans le marbre de cet homme. Il reste aussi, bien sûr, le mythe. Les Templiers fascinent. On leur prête des trésors cachés, des secrets ésotériques, des survivances secrètes. Ils peuplent les romans, les jeux vidéo, les théories. Ils sont devenus des personnages de fiction. Mais ce mythe, vous savez, c'est une façon de ne pas regarder l'homme. C'est une façon de remplacer la vraie histoire, qui est terrible, qui est bouleversante, par une histoire plus simple, plus rassurante, plus distrayante. C'est celle d'un homme, d'un homme né dans un hameau perdu de Franche-Comté, qui a tout quitté à vingt ans, qui a passé vingt-cinq ans en Orient, qui a vu tomber Acre, qui a pleuré le soir où on l'a fait grand maître, qui a passé six ans dans une cellule, et qui, à soixante-dix ans dans les flammes, a eu le courage de dire la vérité. Ce qui reste de Jacques de Molay, à mes yeux, c'est ce courage-là, c'est ce sursaut, C'est ce moment sur le parvis de Notre-Dame où ce vieil homme a levé la tête. Vous savez, je crois que c'est pour ça, que c'est pour ces moments-là qu'on fait de l'histoire. Pour retrouver sous les couches du temps. Ces gestes simples qui rachètent une vie entière pour retrouver les hommes. Donc voilà, maintenant vous savez qui était Jacques de Molay. Donc, je vous remercie d'avoir écouté. J'espère que cet épisode vous a plu. N'hésitez pas à partager, à liker, à faire connaître les murmures de l'histoire. Et je vous retrouve très prochainement pour un nouvel épisode. Merci.

UNKNOWN

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