Les Murmures de l’Histoire

Abandonnée 18 ans seule sur une île déserte

Olivier De Pooter Season 1 Episode 13

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En 1835, un navire évacue les derniers habitants d'une île perdue du Pacifique. Dans la tempête, une femme est oubliée sur le rivage. On ne reviendra la chercher que 18 ans plus tard. Histoire vraie.

Comment survit-on six mille nuits, seule, à cent kilomètres de toute côte ? Robe de plumes de cormoran, hutte en os de baleine, chiens sauvages apprivoisés : découvrez l'incroyable destin de Juana Maria, la femme oubliée de l'île San Nicolas, qui inspira le célèbre roman « L'île des dauphins bleus ». Un récit complet de plus de 40 minutes, dans la tradition des grands conteurs de l'Histoire.

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SPEAKER_00

Juillet 1853. Sur une île déserte du Pacifique, à cent kilomètres de toute côte, un marin se fige. Il se fige devant ce qu'il vient de découvrir dans le sable, des empreintes de pieds nus. Elles sont fraîches. Or, sur cette île, officiellement, plus personne n'y vit depuis des années. 18 ans plus tôt, un navire a évacué les derniers habitants. Dans la tempête, on a oublié quelqu'un sur le rivage. Une femme. On avait promis de revenir la chercher. On n'est jamais revenu. Comment survit-on 18 ans seul au milieu de l'océan

UNKNOWN

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SPEAKER_00

Et surtout, dans quel état retrouve-t-on un être humain après 6000 nuits de silence

UNKNOWN

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SPEAKER_00

La réponse, je vous préviens, n'est pas celle que vous croyez. La réponse, elle commence par un sourire. Restez avec moi dans les murmures de l'histoire, car cette histoire est vraie. Nous sommes en juillet 1853, sur une plage de sable gris battue par le vent. Quelque part au large de la Californie, une île, une île perdue à plus de 100 km de la côte, un caillou de 23 km de long, écrasé par la brume, peuplé par des phoques de cormorants et des chiens sauvages. Un homme marche sur cette plage. Il s'appelle Carl Littmann. C'est un marin. C'est un chasseur de loutre. C'est un homme rude qui a vu bien des choses dans sa vie. Mais ce qu'il voit ce matin-là, dans le sable humide, le fige sur place. Des empreintes de pas. Des empreintes de pieds nus. Petites, fines, récentes. Des empreintes humaines sur une île où, officiellement, plus personne n'y vit depuis des années. Dietmann s'accroupit. Il pose ses doigts dans l'empreinte, comme pour se convaincre qu'elle est bien réelle. Le vent souffle. Au loin, les vagues déferlent sous les rochers noirs, et une question monte en lui, une question qui va bouleverser sa vie et traverser les siècles jusqu'à nous. Qui peut bien vivre ici

UNKNOWN

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SPEAKER_00

Et surtout

UNKNOWN

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SPEAKER_00

Depuis combien de temps

UNKNOWN

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SPEAKER_00

Pour répondre à cette question, il faut remonter le fil de l'histoire. Il faut remonter 18 ans en arrière. Il faut remonter jusqu'au jour de la tempête de l'année 1835. Le jour où une goélette surchargée a levé l'encre en oubliant quelqu'un sur le rivage. Cette histoire est vraie, elle est documentée, archivée, vérifiée, et pourtant, elle dépasse tout ce que la fiction aurait osé inventer. Voici l'histoire de la famille de l'île de San Nicolas. Pour comprendre ce qui se passe, il faut d'abord que je vous emmène sur cette île. Fermez les yeux un instant, imaginez. Nous sommes au large de la Californie. Bien avant la ruée vers l'or, bien avant Hollywood, bien avant tout ce que ce nom évoque aujourd'hui, face à la côte s'égrènent un chapelet d'îles, les Channel Islands, les îles anglo-dormantes du Pacifique, comme on les appellera plus tard, Santa Catalina, Santa Cruz, Santa Rosa, et puis, tout au bout, la plus linceune, la plus isolée, la plus inhospitalière de toutes, San Nicolas. Saint-Nicolas, c'est un plateau de gré posé sur l'océan, balayé en permanence par un vent du nord-ouest qui ne faiblit presque jamais. Pas d'arbres, ou si peu. Des buissons rabrougus couchés par les rafales des dunes, des falaises, des sources d'eau douces, rares, précieuses, et tout autour, à perte de vue, le Pacifique, gris, froid. Et pourtant, sur ce caillou perdu, des êtres humains vivent depuis des milliers d'années. On les appelle les Nicoléos. C'est un petit peuple, quelques centaines d'âmes tout au plus, qui ont appris à survivre là où presque rien ne pousse. Ils ne cultivent pas la terre, la terre ne donne rien, alors ils se tournent vers la mer, ils pêchent, ils ramassent les coquillages, les ormeaux, dont les coquilles d'acré brillent comme des miroirs. Ils chassent les phoques et la loutre. Ils tressent des paniers si serrés qu'ils retiennent l'eau. Ils sculptent des hameçons dans le nacre, des outils dans les os de la baleine. Des générations entières naissent, vivent et meurent sur Saint-Nicolas. Dans des huttes de broussailles et d'os de baleine, au son éternel, Du vent et des vagues. Et puis un jour, le monde extérieur arrive. Et comme souvent dans l'histoire, le monde extérieur arrive avec des fusils. Au XIXe siècle, la fourrure de l'outre des mers vaut une fortune. Les marchands russes installés en Alaska en ont fait un commerce colossal. La fourrure de l'outre est la plus dense du règne animal. Un million de poils par pouce carré. Les mandarins chinois la payent à prix d'or. Alors les compagnies russes envoient vers le sud des expéditions de chasse, avec à leur bord des chasseurs redoutables, des aléoutes et des hommes du Kodjak, recrutés parfois de force dans les îles glacées de l'Alaska. Il faut imaginer ce que représente alors ce commerce. Une seule peau de l'outre se négocie au prix de plusieurs années de salaire d'un ouvrier. Les eaux du Channel Island, où les outres pullulent encore, sont un Eldorado. Et dans cet Eldorado, le peuple insulaire ne pèse rien, personne ne les protège, aucune loi ne s'applique à 100 km des côtes. Ce qui se passe sur l'île reste sur l'île. En 1814, l'une des expéditions débarque sur Saint-Nicolas. Le navire s'appelle Ilmena. À son bord, des chasseurs aléoutes, sous commandement russe, qui s'installent sur l'île pour une longue campagne de chasse. Des semaines durant, les deux mondes cohabitent, mais la tension monte. Ce qui se passe alors, les archives ne la racontent qu'à demi-mot, mais ces demi-mot suffit à glacer le sang. Un conflit éclate entre les chasseurs et les hommes de l'île. Une histoire de loup peut-être, sûrement une histoire de femme plus probablement. Les chasseurs sont armés de fusils, les nickelos ont des armes d'os et de pierre. Ce n'est pas une bataille. C'est un massacre. Quand les chasseurs repartent, le peuple de San Nicolas est brisé. Les hommes adultes ont tous ou quasiment tous été tués. Il ne reste qu'une poignée de survivants, des femmes, des enfants, quelques vieillards. Une communauté qui comptait plus de 300 personnes n'en compte maintenant plus qu'une dizaine. Pendant 20 ans, ces survivants s'accrochent à leur île. Ils continuent de pêcher, de ramasser les coquillages, d'enterrer leurs morts. Mais ils sont trop peu. Le peuple de San Nicolas est en train de s'éteindre, lentement, dans l'indifférence générale, jusqu'à ce que sur le continent... Quelqu'un décide de s'en mêler. Nous sommes maintenant en 1835. La Californie est mexicaine. Les missions franciscaines qui ont quadrillé les côtes pendant des décennies sont en train d'être démantelées. À Santa Barbara, les pères de la mission apprennent qu'il reste sur la lointaine Saint-Nicolas une poignée d'Indiens isolés, sans prêtres, sans secours, sans avenir. La décision est prise. Il faut aller les chercher, les ramener sur le continent, les sauver, pense-t-on. On affrète une goélette, et ici, l'histoire nous offre un de ces détails qui ne s'inventent pas. Le navire s'appelle le Porresnada. En espagnol, cela signifie « c'est mieux que rien ». Retenez bien ce nom, « c'est mieux que rien ». Toute la suite de cette histoire tient dans ce nom-là. Le port Esnada, commandé par le capitaine Charles Hubbard, met le cap sur Saint-Nicolas à la fin de l'année 1835. La traversée est rude. 100 km de haute mer dans une région où les tempêtes se lèvent en quelques heures. Le navire jette l'ancre au large de l'île et les marins descendent sur terre. Ils trouvent les derniers « Nicolenos », Une vingtaine de personnes, peut-être moins, des femmes surtout, quelques enfants. On leur explique par gestes, par interprètes, qu'il faut partir, quitter l'île, quitter la terre de leurs ancêtres, les tombes de leurs morts, la seule monde qu'ils n'aient jamais connue. Que comprennent-ils exactement

UNKNOWN

?

SPEAKER_00

Nul ne le sait. Mais ils obéissent. On rassemble quelques affaires, des paniers de peau, on embarque dans les canaux, on franchit la barre de vagues, on hisse tout le monde à bord sur de la goéette. Et c'est là, à ce moment précis, que le destin bascule. Le vent se lève. Un de ces coups de vent brutaux du Pacifique qui transforment les mers en chaos. Le port Esnada, ancré près des côtes irisées du récif, est en danger. Le capitaine Hubert doit prendre une décision. Et il doit la prendre vite. Et c'est à cet instant qu'une jeune femme à bord se met à crier. Elle cherche quelqu'un, elle compte les visages autour d'elle, et il en manque un, selon la version la plus répandue, celle que les témoins rapporteront plus tard. Il manque son enfant, son petit garçon, disent certains, resté à terre, oublié dans la précipitation de l'embarquement. Imaginez la scène, les ponts qui tanquent, les embruns, les cris des marins dans les cordages, et cette femme, agrippée au bastringage, qui hurle dans une langue que personne ne comprend, qui tend les bras vers l'île, cette masse grise qui disparaît déjà dans les paquets de mer. Que fait-elle alors

UNKNOWN

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SPEAKER_00

Là encore, les versions divergent. Certains diront qu'elle a sauté par-dessus bord et qu'elle a nagé vers le rivage, dans une mer démontée au péril de sa vie. D'autres, plus prosaïques, diront qu'elle était simplement restée à terre partie chercher l'enfant à l'intérieur de l'île au moment du départ et que le navire ne l'a pas attendu. Le capitaine Hubart, lui, fait son calcul. La tempête force. Le navire risque de se briser sur les récifs. Revenir en arrière, c'est mettre en danger tous les passagers. Alors il donne l'ordre. Que l'on devine, on reviendra la chercher, dit-il. Plus tard, quand le temps le permettra. Le port Esnada s'éloigne. L'île rapetisse à l'horizon, puis disparaît. Et on ne reviendra jamais. Pourquoi

UNKNOWN

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SPEAKER_00

Parce que le destin parfois s'acharne avec une ironie cruelle. Quelques semaines plus tard, le père Esnada fait naufrage à l'entrée de la baie de San Francisco. Le navire est perdu. Et c'était, à l'époque... l'un des très rares bâtiments disponibles sur cette côte. Plus de bateaux, plus de sauvetage. Les autres navires ont mieux à faire que de risquer leur vie à une traversée vers un caillou perdu pour une seule Indienne. Et puis le temps passe. Les survivants Nicolénos débarquent sur le continent, meurent les uns après les autres, fauchés par la maladie des Européens, contre lesquels ils n'ont aucune défense. Bientôt, il ne reste plus personne pour réclamer, plus personne pour se souvenir. Sur ce continent, la femme de San Nicolas devient une rumeur, puis une légende, puis rien du tout. Mais sur l'île, elle... Elle est encore là. Arrêtons-nous un instant, posons les faits froidement, car ils sont vertigineux. Une femme seule, sur une île de 23 km sur 8, sans arbre, battue par les vents, à 100 km de toute terre habitée, pas un être humain à des journées de navigation, pas un navire, ou alors si rarement, Personne à qui parler, personne pour la soigner si elle tombe malade, personne pour l'aider si elle se blesse, personne pour l'entendre crier. Pendant dix-huit ans, dix-huit ans, mesdames et messieurs, six mille cinq cents jours, six mille cinq cents nuits, Robinson Crusoé, le héros de Daniel Defoe, est resté vingt-huit ans sur Sunil. Mais Robinson, lui, était un personnage de roman. Alexandre Selkirk, le marin écossais qui a inspiré justement Dufault, a tenu quatre ans et quatre mois. La femme de Saint-Nicolas, elle, a tenu dix-huit ans. Et elle n'est pas un personnage de roman. C'est la partie peut-être la plus sombre de cette histoire. Et l'enfant, me direz-vous

UNKNOWN

?

SPEAKER_00

L'enfant pour lequel elle a été restée. Quand on la retrouvera dix-huit ans plus tard, elle sera seule. Aucune trace d'un enfant. Elle tentera d'expliquer par gestes ce qui s'est passé. Les témoins comprendront ou croiront comprendre. que l'enfant est mort peu après le départ du navire, tué peut-être par ces chiens chauvages qui rôdaient sur l'île. Et si c'est vrai, alors mesurez l'abîme. Cette femme est restée ou a sauté pour sauver son enfant et elle l'a perdue quand même. Et il lui a fallu ensuite survivre 18 ans avec ça. Comment survit-on à une chose pareille

UNKNOWN

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SPEAKER_00

Oui, c'est là la question. Comment survivre à ça

UNKNOWN

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SPEAKER_00

Nous ne le saurons jamais vraiment entièrement, car elle n'a jamais pu nous le raconter avec des mots que nous comprenions. Mais nous savons, par les traces qu'elle a laissées, comment elle a vécu. Et ces traces racontent quelque chose de stupéfiant. Non, pas une lente agonie, mais une vie, une vraie vie, organisée, ingénieuse, presque domestique. Elle se construit des abris, plusieurs, selon les saisons et les vents. La plus célèbre, celui que les marins découvriront, est une hutte dont l'armature est faite d'os de baleine. Des côtes de baleines plantées dans le sol, courbées les uns vers les autres, recouvertes de broussailles et de peaux. Une cathédrale d'os face au Pacifique. Elles découvrent aussi ou réutilisent des grottes. Sur la côte, des cavités creusées dans le gré, où elles s'abritent quand les tempêtes la rendent leur hutte inutilisable. En 2012. 160 ans plus tard, un archéologue de l'US Navy, Steve Schwartz, après 20 ans de recherche, mettra au jour sur l'île une grotte ensablée, correspondant aux descriptions anciennes, la grotte de la femme perdue, comme l'appelaient les vieilles cartes. Elle mange, et elle mange correctement, des ormeaux, des moules, des racines, des œufs d'oiseaux de mer, des phoques, dont elle fait sécher la graisse et la viande. Elle pêche avec des hameçons qu'elle taille elle-même dans le nacre des coquillages. Elle confectionne des récipients, des couteaux, des aiguilles d'os. Quand on retrouvera son campement, on découvrira des paniers tressés d'une finesse remarquable, des cordages, des outils. Tout un atelier de survie, patiemment perfectionné, année après année. Et puis, il y a les robes. de toutes les images que nous a laissées cette histoire c'est peut-être la plus poignante au fil des années la femme de san nicolas a confectionné un vêtement pas un haillon pas une peau jetée sur les épaules non Une robe, une robe faite de peau de cormorant, cousue, assemblée, avec des tendons, les plumes tournées vers l'extérieur, des centaines de petites peaux d'oiseaux aux reflets vers sombre, assemblées une à une avec une aiguille d'os à la lueur d'un feu de broussaille. Quand elle bougera plus tard devant les témoins, la robe luira comme de la soie. Pensez-y, personne ne la voit. Personne ne la verra peut-être jamais. Et pourtant, elle coud, ajuste, embellit. Elle fait œuvre de beauté dans la plus parfaite des airs humains. Comme si en cousant cette robe, elle refusait de cesser d'être une femme parmi les hommes. Comme si elle cousait point après point sa propre humanité. L'île est infestée de chiens sauvages. Descendant des chiens de Nikolaos, retourné à l'état féroce. Ce sont peut-être eux qui ont tué son enfant. Ce sont eux, en tout cas, qui représentent le seul danger réel de l'île. Et elle, que fait-elle

UNKNOWN

?

SPEAKER_00

Au fil des années, par une patience dont on a à peine à se faire une idée, elle en apprivoise certains. Les témoins de 1853 le diront. Des chiens vivaient près d'elle, l'accompagnaient. dormait près de sa hutte. Elle a fait des descendants possibles, des tueurs de son enfance et seuls compagnons. Parce qu'il fallait bien aimer quelque chose. Parce que 18 ans de silence absolu sans abattement de cœur ami, aucun être humain ne peut le traverser. Voilà comment elle vit. Les saisons tournent, les baleines passent au large, chaque hiver, crachant leur panache de vapeur. Les tempêtes succèdent aux brumes. De temps en temps, très rarement, une voile paraît à l'horizon. Des chasseurs de loutres, des baleiniers. S'est-elle cachée d'eux

UNKNOWN

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SPEAKER_00

Par peur

UNKNOWN

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Leur a-t-elle fait signe

UNKNOWN

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SPEAKER_00

Qu'ils n'ont peut-être pas vu. On raconte que des chasseurs, une fois, aperçurent une silhouette qui fouillait. Mais on raconte beaucoup de choses. Ce qui est sûr, ce que pendant dix-huit ans, Personne ne vient. Sur le continent, le monde change à toute allure. La Californie devient américaine. On découvre l'or. San Francisco explose. Mais à Santa Barbara, une rumeur persiste. Il y aurait une femme encore vivante sur San Nicolas. Un vieux prêtre, hanté par cette âme abandonnée, offre 200 dollars à qui la ramènera. Un homme se laisse prendre par cette histoire. C'est Georges Nidevert. Ancien trappeur des rocheuses, chasseur douce, un colosse au sang froid, légendaire. En 1852, lors d'un passage sur l'île, ces hommes trouvent des empreintes fraîches et de graisses de phoque mises à sécher. La preuve que quelqu'un vit là, Mais la mer se lève, il faut repartir. Nid de verre a un code, appris dans les montagnes, on n'en abandonne pas quelqu'un. En juillet 1853, il revient une troisième fois, décidé à fouiller l'île, mètre par mètre. Son marin, Karl Littmann, suit les traces, découvre des paniers, des outils, des abris, puis sur une crête, près d'une hutte d'os de baleine, une silhouette assise. vêtue d'une robe de plume qui luit dans la lumière. C'est elle. Elle est là, inattendue. Elle ne fuit pas. Elle ne crie pas. Elle sourit. Elle s'incline. Elle parle dans une langue que personne ne comprend. Et elle leur fait signe de s'asseoir. Cette femme, qui n'a pas vu un visage humain depuis dix-huit ans, fait le seul geste qui lui reste de toute civilisation au monde. Elle leur offre à manger. Les hommes, des durs, des chasseurs, en restent bouleversés. Ils attendaient une créature à garde. Ils trouvent une femme droite, vive, au visage ouvert, qui rit volontiers et semble tout simplement heureuse de les voir. Elle rassemble méthodiquement ses trésors, ses outils, sa robe, siffle ses chiens et suit ses inconnus vers le navire. À Santa Barbara, elle est une célébrité. Elle découvre une ville, des chevaux qu'elle n'avait jamais vus, des tissus, de la musique. Elle chante, elle danse. Un jour, on lui présente un nourrisson. Elle le berce longtemps, les yeux fermés, en chantant tout bas. Dix-huit ans plus tôt, Elle était restée sur une île pour un enfant. Personne dans la pièce n'a besoin de traduction. Mais il y a une douleur immense. Personne ne la comprend. On fait venir d'autres amérindiens en vain. Quatre mots seulement de sa langue seront notés et nous parviendrons. Les siens, les survivants de 1835, sont presque tous morts d'épidémie. Elle est la dernière de son peuple. Elle a survécu au massacre, à l'abandon, à la mort de son enfant. À 18 hivers, elle ne survivra pas à la civilisation. Son corps, habitué aux poissons et aux racines, ne supporte pas la nourriture du continent. Son organisme, isolé et sans défense face aux microbes, elle tombe malade. Avant de mourir, on la baptise et on lui donne enfin un nom. car personne n'a jamais su le vrai. Joanna Maria. Le 19 octobre 1853, sept semaines après avoir quitté son île, elle s'éteint dans la maison de Georges Nédevers. Dix-huit ans d'attente, sept semaines de retrouvailles. Que reste-t-il d'elle

UNKNOWN

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SPEAKER_00

Une île. Saint-Nicolas. Aujourd'hui, base militaire interdite au public. Une grotte ensablée, retrouvée puis refermée. Quatre mots d'une langue morte. Une plaque de bronze sur un mur d'une mission. Et un livre. Livre des dauphins bleus. Qui a fait connaître son histoire à des millions d'enfants sans qu'ils sachent toujours qu'elle était vraie. Mais il reste surtout une question. Ce sourire. D'où venait-il

UNKNOWN

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SPEAKER_00

Peut-être nous mûrons-t-il que la dignité émène n'a pas besoin de témoins, qu'elle peut tenir intacte sur un rocher perdu au milieu de l'océan, dans un cœur de femme dont nous ne saurons jamais son vrai nom. Elle s'appelait Joanna Maria, c'est le nom que d'autres lui ont donné. Son vrai nom, elle l'a emporté avec elle. C'était la femme oubliée de l'île de Saint-Nicolas. Une histoire vraie. Les murmures de l'histoire. A très bientôt pour un nouveau murmure.