Les Murmures de l’Histoire
Les Murmures de l'Histoire remontent le fil des siècles pour donner de la voix aux silences que les grands récits ont oubliés. Ici, l'Histoire ne défile pas, elle chuchote.
Les Murmures de l’Histoire
On a pendu un cochon en gants blancs (et c'est une histoire vraie)
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En 1386, dans la petite ville normande de Falaise, un tribunal a jugé une accusée pour meurtre. Il y avait un juge, un bourreau, des témoins, des frais de justice, et même une exécution publique. Un procès en bonne et due forme. À un détail près : l'accusée était une truie.
Emprisonnée, nourrie aux frais du roi, peut-être habillée d'une veste, d'une culotte et de gants blancs pour son exécution… Voici l'une des histoires les plus stupéfiantes et les plus drôles du Moyen Âge. Une plongée dans une époque où l'on pouvait traîner un cochon, un âne, et même des rats devant la justice des hommes.
Entre l'absurde et le vertige, ce récit dit quelque chose de profond sur la façon dont chaque époque fabrique ses certitudes. Installez-vous, baissez la lumière, et laissez-vous raconter.
🐷 Et avec cet épisode, nous refermons la première saison.
Un immense merci à vous qui m'avez écouté, suivi, accompagné tout au long de cette première saison. Rendez-vous dès septembre pour une saison 2, avec du nouveau et quelques surprises.
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Ce soir, c'est le dernier rendez-vous de la saison. Alors j'ai voulu vous garder pour la fin une histoire pas comme les autres. Une histoire vraie. Aussi vraie que les précédentes, mais qui va vous faire douter l'espace d'un instant du sérieux de notre vieille humanité. Car il est question ce soir d'un procès, un vrai procès, avec un juge, un bureau, des témoins, Des frais de justice, une exécution publique, un accusé. L'accusé, lui, avait quatre pattes, un groin et une fâcheuse habitude de manger ce qu'il trouvait par terre. L'accusé était une truie. Nous sommes en Normandie. À Falaise, vers la fin de l'année 1386. Falaise, vous connaissez peut-être le nom. C'est la ville où était né trois siècles plus tôt un certain Guillaume le Conquérant. Mais ce soir, il ne sera pas question de roi, il sera question d'un cochon. Pour comprendre, il faut d'abord se représenter une rue médiévale. Pas de trottoir, pas d'égout, pas de poubelle, des ordures, des épluchures, tout ce qu'on jette, on le jette dehors, dans la rue, dans la boue. Et qui nettoie tout ça
UNKNOWN?
SPEAKER_00Le cochon, eh oui
UNKNOWN!
SPEAKER_00Au Moyen-Âge, le cochon n'est pas enfermé dans un enclos bien propre. Il déambule librement dans les ruelles, le museau au sol, et il fait office des boueurs. Il mange tout, tout ce qui traîne, tout, franchement tout. C'est commode, c'est gratuit, mais c'est aussi parfois terriblement dangereux. Car ce jour-là, dans une maison de falaise, il y a un berceau. Et dans le berceau, un nourrisson de quelques mois. Le fils d'un homme appelé Jouvet, le maçon. La porte est restée ouverte, comme souvent. Et la truie, le museau ras au sol, entre. Vous avez compris. Je vais vous épargner les détails, qu'elles sont atroces. L'enfant ne survit pas. La bête, affamée et sans malice, vient de commettre l'irréparable. À notre époque, on abattrait l'animal, on consolerait les parents, et l'affaire, aussi tragique soit-elle, en resterait là. Mais nous sommes au XIVe siècle, et au XIVe siècle, on ne voit pas les choses ainsi. Pour les hommes de ce temps, l'animal est une créature de Dieu, dotée d'une forme d'âme, capable, croit-on, de distinguer le bien du mal. Et s'il est capable de distinguer le bien du mal, alors il est responsable de ses actes. Et s'il est responsable de ses actes, alors il doit répondre devant la justice comme un homme. Voilà donc notre truie arrêtée. Pas abattue. Non, arrêtée. On l'a saisie. On l'emmène et on la jette en prison. En prison, oui, dans une jôle de la ville. Là où on enferme les voleurs et les assassins. Et tenez-vous bien. Dans le conte de l'époque, on retrouve même la dépense faite pour la nourrir pendant sa détention. On a nourri la prisonnière au frais du roi. Et puis, un jour s'ouvre le procès. Un vrai procès. Dans les formes. Il y a un juge. Il y a un représentant du ministère public qui requiert. On entend des témoins. Et... Dans certaines de ses affaires, on allait jusqu'à désigner un avocat pour défendre l'animal. Imaginez Hassen, un homme de loi, en robe, debout, devant le tribunal, plaidant avec sérieux la cause d'une truie qui la regarde. lui avec ses petits yeux, sans rien comprendre de ce qui se passe. On voudrait en rire, on en rirait, si la suite n'était pas ce qu'elle est. Car la sentence tombe. La truie est reconnue coupable de meurtre et elle est condamnée à mort. Mais attention, pas n'importe comment. La justice médiévale aime les symboles. On décide donc que la bête subira sur son propre corps les mêmes blessures qu'elle a infligées à l'enfant, puis qu'elle sera traînée à travers les rues de la ville, attachée à une jument, et qu'enfin, sur la palace publique, elle sera pendue, pendue comme un assassin. Et c'est là qu'intervient le détail le plus stupéfiant de toute cette histoire. celui que la mémoire populaire a retenu et embelli au fil des siècles. Pour bien marquer que cette truie était jugée comme un être humain, on l'aurait, dit-on, habillée en humain, juste avant son exécution. On lui aurait passé une veste, un haut de chausse, c'est-à-dire une culotte, et des petites pattes de devant avec une paire de gants. Vous m'avez bien entendu. Deux gants blancs au sabot d'un cochon pour le pendre. Et le plus beau, car le bourreau, lui, voulait être payé. Maître Nicole Moirier, c'était son nom, est dans l'acquittance qu'il a signé ce document de comptable parfaitement sérieux. On le lit. qu'il a reçu dix sous et dix deniers tournois pour avoir traîné puis pendu la truie de la justice Falaise. Et l'historien qui a étudié l'affaire a retrouvé porté sur sa note de frais le prix des fameux gants. Six sous tournois pour une paire de gants destinés à un port que l'on s'apprêtait à exécuter. Voilà ce que l'on appelle avoir le sens de l'administration. Alors je dois être honnête avec vous, car c'est tout l'esprit de cette émission. Les historiens d'aujourd'hui, en relisant de près les vieux parchemins, nous invitent à la prudence. La quittance du bourreau, elle, est authentique. Une truie a bel et bien été exécutée à Falaise en cette fin d'année 1386, cela c'est sûr. Mais les détails les plus savoureux, la veste, la culotte, les gants blancs, le grand procès en bonne et due forme, tout cela a sans doute été ajouté. brodés, enjolivés au fil des siècles par ceux qui racontaient l'histoire. Comme quoi, voyez-vous, une bonne histoire est un peu comme cette truie. Avec le temps, on finit toujours par lui mettre un beau costume. Mais que la légende ait grossi les traits ne change rien au fond. Et le fond est vertigineux, car la truie de falaise n'est pas un cas isolé. Loin de là, Entre le XIIIe et le XVIIIe siècle, on a jugé des centaines d'animaux en Europe, des cochons surtout, mais aussi des chevaux, des ânes, des chiens. On a même intenté des procès à des rats, à des sauterelles, à des chenilles qui ravageaient les récoltes. On leur envoyait des assignations, on leur nommait des avocats. Et quand les rats... citoyens forts, peu coopératifs, ne se présentaient pas au tribunal, leurs défenseurs plaidaient sans rire que ces clients n'avaient pas pu venir car le trajet était trop dangereux à cause des chats. Et cela, je ne l'invente pas. On pourrait sourire de la naïveté de nos ancêtres. Ce serait un peu vite jugé. Car derrière l'absurde, il y a une logique. Dans un monde où tout, absolument tout, avait été créé par Dieu et obéissait à un ordre, le crime d'une bête déréglait cet ordre. Et le procès, aussi grotesque, nous paraît-il, servait à rétablir, à dire solennellement, le mal a été commis, le mal a été jugé, le mal a été puni, et le monde du nouveau tourne rond. La truie n'était pas tant punie pour ce qu'elle avait fait que pour réparer aux yeux de tous une déchirure dans l'ordre des choses. Et c'est peut-être cela, la vraie leçon de notre truie aux gants blancs, que chaque époque a ses évidences, ses certitudes absolues, Ces façons de voir le monde qui lui paraissent le simple bon sens. Et que, vu des autres siècles, ces évidences peuvent sembler folles, nos lointains descendants dans 500 ans riront sans doute de certains de nos certitudes à nous. Comme nous rions aujourd'hui d'un cochon que l'on pendait en culotte. Soyez donc indulgents avec le passé, il nous le rendra peut-être. Et voilà, c'est la fin de la saison. Mes amis, sur cette truie en dimanché, nous refermons la première saison des murmures de l'histoire. Et avant de vous quitter, je voudrais m'arrêter un instant, pas sur un personnage cette fois, mais sur vous. Quand j'ai commencé cette aventure, je parlais dans un micro, seul, sans savoir si quelqu'un, quelque part, écoutait. Et puis vous êtes venus. Un, puis dix, puis bien davantage. Vous m'avez écouté le soir, ou dans la voiture, dans la cuisine, au creux d'un insomnie peut-être. Vous m'avez accordé ce qu'il y a de plus précieux au monde et que l'on ne récupérera jamais. Vous m'avez offert votre temps. Et pour cela, du fond du cœur, je vous dis merci. Cette première saison, c'est la vôtre autant que la mienne. Alors, je vous donne rendez-vous. Dès le mois de septembre, les murmures de l'histoire reviennent pour une deuxième saison. Et je peux déjà vous dire, il y aura du changement. Du nouveau dans les histoires, du nouveau dans la manière de vous la raconter. Quelques surprises que je garde encore pour moi. Je veux que cette saison 2 soit plus belle, plus forte, plus intime encore que la première. Vous verrez. D'ici là, vous pouvez m'aider. Et c'est très simple. Si ces histoires vous ont plu, abonnez-vous à l'émission. Là où vous écoutez, laissez un petit pouce, un petit cœur, un mot. Un petit mot pour ces récits qui vivent dans l'ombre. Le moindre signe est une lumière. Et surtout, parlez-en. Partagez un épisode avec quelqu'un que vous aimez, une histoire que vous avez envie de faire écouter. C'est comme cela, de bouche à oreille, de murmure en murmure, que ce petit podcast continuera à grandir. Voilà. Prenez soin de vous pendant l'été. Lisez, marchez, rêvez, vivez des belles histoires, surtout vivez, profitez de la vie et gardez-en quelques-unes à me raconter. Moi, je vous retrouve en septembre. D'ici là, portez-vous bien et méfiez-vous des cochons en gants blancs. Les murmures de l'histoire, un podcast d'Olivier Lepotaire.