Fièvre jaune
Vivre dans un corps asiatique en Suisse : témoignages et récits de vie à l’intersection entre le racisme, le fétichisme et l’amour.
Je m’appelle Danielle. Originaire du Canada, je vis en Suisse depuis 2011. Je suis aussi d’origine asiatique, un fait qu’on ne cesse pas de me faire remarquer dans mes interactions au quotidien, y compris dans ma vie amoureuse.
Si quelqu’un me dit « Konichiwa » ou « Ni Hao » dans la rue, est-ce de la bienveillance ? Ou plutôt du racisme ? Quand quelqu’un me demande d’où je viens, est-ce de la curiosité mal placée? Ou tout simplement un échange de banalités ? Quelle est la frontière entre attirance physique et fétichisme ?
Pour aborder ces sujets, je suis allée à la rencontre d’autres femmes asiatiques en Suisse. À travers leurs témoignages, je cherche à mettre les projecteurs sur des expériences de vie qui nous mènent à rire, à compatir, et surtout, à entamer un dialogue.
Fièvre jaune
Episode 3 : La Honte
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Deux femmes tiraillées entre deux pays se débattent avec leurs identités culturelles et leur rapport au stéréotype de la femme asiatique prête à tout faire pour plaire.
Crédits :
Un grand merci à Anna et à Aiko pour leurs témoignages. Réalisation, montage et mixage par Danielle Thien. Visuel du podcast réalisé par Fabien Scotti. Visuel du podcast réalisé par Fabien Scotti. Avec la participation de Mio Takaguchi. Merci à Fanny Catteau qui a relu des textes pour cet épisode.
Musique et effets sonores :
- BBC Sound Effects
- Epidemic Sound : « Love So Sweet » de Mimmi Bangoura, « Ballons » de I’MIN
- Free Music Archive : « The Wreck » de Crowander, « Povo Que Caís Descalço » de Dead Combo ; « Venetian Boat Song » de Mendelssohn, interprétée au piano par Gregor Quendel ; « Railroad’s Whiskey Co. » de Jahzaar ; « Piano barroom » de Lite Saturation ; « Free Cajon Guitar » et « Good Morning River » de Lobo Loco ; « Love so Sweet » de LopkerJo ; « If Only I Could Stop the Clock » de Maarten Schellekens ; « Dusk » de Mr. Smith ; « Soma » de teeho x VYVCH
Instagram @fievrejaune_podcast
En vrai, je le sais depuis le départ. Je le sais au moment où il court après moi quand je sors de la salle de sport. Je le sais quand je sens son regard se poser sur moi chaque fois qu'il passe devant mon bureau. Je le sais quand il s'assoit en face de moi dans le train. Il suffit de fouiller un peu pour trouver la preuve. La photo de profil Facebook devant le portail traditionnel japonais. Les cahiers d'exercice de son cours de chinois. L'utilisation des baguettes même quand il mange du riz dans une assiette. Les symptômes de la fièvre jaune, on les détecte de loin. De très, très loin. Mais j'y vais quand même. Je lui rends son sourire. Je lui donne mon numéro. J'accepte un premier rendez-vous. Je l'écoute raconter ses voyages en Asie, ses progrès en japonais, son avis sur les meilleurs sushis à Genève. Je me mets en couple avec. Tout ça, je le fais parce qu'il me plaît.
UNKNOWNParce que je suis amoureuse.
SPEAKER_03ou parfois même pas. Et c'est encore plus grave que ça. Je lui cuisine des nuits et du riz au curry. Je ne dis rien quand il critique mon comportement à table parce qu'il ne le trouve pas adapté aux usages européens. Je m'habille en jupe plissée et chaussettes mi-bas à la japonaise. Je le laisse m'amener dans des bars en Thaïlande et au Vietnam où le corps d'une femme asiatique est à afficher, à tâtonner et à vendre. Tout ça, je le fais parce que ça lui plaît. Tout ça, je le fais parce que je veux lui plaire. Et j'ai honte. J'ai terriblement honte. Si tu as grandi dans une famille asiatique, tu connais bien
SPEAKER_01la
SPEAKER_03honte. Honte avec un H majuscule. La honte de ne pas être la première de sa classe. La honte de jouer des fausses notes au concert de fin d'année. La honte de pleurer devant tes parents quand tu n'es plus enfant. La honte de dormir chez un garçon quand tu n'es pas marié. C'est une honte que tu portes. Et c'est aussi une honte que tu apportes à ta famille. Pourtant, cette honte que je ressens quand je vois mon comportement avec ces hommes, mon inaction, Ma participation à la construction du stéréotype de la femme asiatique, c'est un autre type de honte. C'est une espèce de dégoût envers moi-même parce que j'ai grandi dans une société qui m'a appris qu'une femme n'est pas là pour se rabaisser, pour se plier, pour se taire. C'est un clash entre mes origines et mon pays de naissance. Je m'appelle Danielle Tian. Je ne suis ni japonaise, ni chinoise, ni coréenne, mais canadienne. Bienvenue dans « Fièvre jaune ». Aujourd'hui au micro, deux femmes tiraillées entre deux cultures et deux origines différentes.
SPEAKER_00C'est vrai que lisse, c'est pas mal comme adjectif. Ça va avec le physique, les cheveux lisses, la peau lisse et puis aussi le caractère. Il y a aussi ce fait que tu as envie d'être aimée et puis quand tu veux être aimée, c'est mieux d'être lisse. Des fois, je me pose un peu des questions entre est-ce que c'est des choses qui m'appartiennent ou est-ce que ça vient aussi d'une posture de cliché de femme soumise asiatique
UNKNOWN? Sous-titrage ST' 501
SPEAKER_00Je suis suisseau-vietnamienne, suisse de mon père, vietnamienne de ma mère. Je trouve ça rigolo, c'est comme si j'avais plusieurs mois. Il y a plusieurs mois, mais je ne dirais pas forcément juste par le biais des deux cultures, suisse et vietnamienne. Comme j'aime bien danser, les danses latines aussi, alors souvent on me prend pour une latina. C'est aussi le mois quand j'habitais plutôt en Afrique. Alors au Sénégal, je n'étais pas asiatique, j'étais blanche. C'est drôle parce qu'ici, Souvent, quand on me voit, on me fait un peu « mais toi, il y a quelque chose là, tu ne viens pas d'ici ». Et puis, quand j'étais là-bas, j'étais blanche. Mon envie, c'était aussi de retourner un jour au Vietnam pour renouer avec mes racines. J'aimerais bien pouvoir y habiter pour vraiment me l'approprier, me sentir intégrée. Pour le moment, je me sens touriste. Quand je suis allée là-bas, ce que j'ai pu observer, c'est horrible, mais tu sais, les vieux Européens que tu vois avec des jeunes Vietnamiennes, je ne les connais pas, tu les vois comme ça physiquement, tu te dis juste qu'il y a une grande différence d'âge, souvent des rapports de domination du fait simplement d'avoir de l'argent, d'avoir la peau blanche, de venir d'Europe. Et tu vois, ces Vietnamiennes qui rêvent que d'une chose, c'est d'un mariage pour pouvoir quitter le pays. Ça me dégoûte, mais un mariage, au final, chacun y trouve son compte. Ça m'évoque aussi mes parents, par exemple. Je ne sais pas exactement ce qui les a motivés. Il doit y avoir un mélange, mais je suis sûre que ma mère, elle avait envie d'être avec une personne européenne. Je le sais parce qu'elle ne voulait pas être avec une personne vietnamienne. Ma mère, elle a accompagné sa grand-mère qui n'allait plus bien au niveau de la santé. Et puis elle a fait un peu comme si c'était son infirmière pour pouvoir quitter le Vietnam. Alors que sa sœur, elle a fui avec les boat people. Ma mère, elle a eu un peu le pass un peu plus direct.
UNKNOWNMusique
SPEAKER_00Après elle est arrivée en France, sa grand-mère est décédée, elle avait 19 ans. Je pense qu'elle a un parcours qui a été quand même assez difficile. Mais suite à ça, elle a fait des belles rencontres. Et la rencontre de mes parents, c'était au bord du lac. Elles venaient comme touristes. Et puis mon père, il a fait le guide. C'est aussi une figure, le guide. « Viens, je te montre. » Comme il le raconte, c'est « Ma mère a cligné des yeux, mon père l'a vue. » Je sais que ma mère, il y a une partie de sa famille qui ne lui a plus parlé parce qu'elle s'était mariée avec un Européen. Et elle m'a plutôt dit, bon, moi, c'était comme ça. J'ai marié ton père et puis lui et lui ne me parlent plus. Pourquoi
UNKNOWN?
SPEAKER_00Parce qu'il est Européen. Voilà, point. D'accord. Après, ce qui se passe à l'intérieur, je ne sais pas. Ma mère, justement, elle a plus ce cliché de la femme dragon. C'est la maîtresse de maison, c'est la femme au foyer. Donc, il y a un peu plusieurs aspects où c'est mon père qui travaille, c'est ma mère qui gère l'argent, mais c'est aussi ma mère qui fait tout ce travail non rémunéré. C'est un peu sa secrétaire aussi. En tout cas, ce n'est pas un modèle que je suivrais et je ne les trouve pas forcément heureux en couple. Après, je pense qu'ils ont trouvé un arrangement dans le sens où ma mère apporte un peu la Et puis ma mère, elle les retrouve aussi sur compte parce qu'elle a une maison. Elle se dédie totalement à sa famille. C'est aussi des valeurs très asiatiques, le don de soi pour la famille. J'ai eu une éducation à la vietnamienne, donc c'est comme si j'habitais dans un mini-Vietnam. Les relations, ce n'était pas avant avoir réussi ses études universitaires. Et avant ça, je ne pouvais pas lui parler de relations avec des hommes. Une fois, elle m'avait vue embrasser quelqu'un à un endroit public. Pour elle, c'était mais là. honte. Genre, c'était comme si elle m'avait traitée de pute. C'était l'affront pour elle. Après, elle s'étonnait que je ne suis pas mariée maintenant.
UNKNOWN...
SPEAKER_00C'est très récent que je commence à connecter avec ma partie asiatique, mais aussi le racisme que je réanalyse à la lumière des témoignages que j'ai pu entendre de personnes asiatiques, parce qu'on entend beaucoup parler de racisme plutôt noir, et puis asiatique moins. Je suis encore en questionnement. Ce n'est pas comme si je me suis fait un peu des conclusions en me disant « Ok, j'ai souffert de ça, ça, ça, ça. » Mais c'est plutôt que je reprends chaque fait un peu marquant. C'est vrai, à l'adolescence, il y avait quand même pas mal de choses et passer en revue les expériences. Des surnoms comme bol de riz ou salle jaune. Je pense que je rigolais aussi parce que je ne comprenais pas ce qu'il y avait derrière tout à fait non plus. Ça fait rigoler tout le monde, donc tu rigoles avec. Et puis, tu ne comprends pas tout à fait d'où ça vient. En fait, tu te l'appropries presque aussi. C'est aussi les rapports avec les hommes que j'ai regardés à travers le prisme de la soumission aussi. J'ai eu une relation qui avait été un peu compliquée où je me sentais un peu sous emprise et puis on me ramenait souvent par le fait, ah mais t'es vietnamienne. Puis il y a un peu deux figures qui venaient. T'as la vietnamienne dragonne et puis la vietnamienne soumise. Je me rendais pas compte à l'époque que c'était en fait des stéréotypes, des façons un peu de mettre des étiquettes. Il y avait tout un rapport avec la féminité. Je pensais que c'était plus le côté machiste, en fait ça se cumule. Tu peux être avec quelqu'un qui est machiste, mais aussi raciste. Je me rappelle, j'avais tellement intériorisé le fait que... Il y avait ce fantasme de la femme asiatique soumise que j'avais offert pour l'anniversaire de mon ex, le fait de pouvoir être sa poupée du jour, tu vois. Et du coup, vraiment, il pouvait m'habiller, la coiffure, je me cuisinais ce qu'il voulait. J'étais contente de jouer à la femme soumise pour lui faire plaisir, tu vois.
UNKNOWNJe la mets, mais pourquoi ? Pour plaire, en fait, tu vois.
SPEAKER_00Il y a ce truc de la femme soumise et en même temps ce truc de la femme vietnamienne, elle ne se laisse pas marcher dessus. Donc c'est un peu difficile à tout démêler, mais il y avait un peu les deux. On arrivait à un point où on ne pouvait plus parler de politique ensemble. Au bout d'un moment, il était fan d'Éric Zemmour. Enfin, c'était trop pour moi. J'y arrivais plus. Et puis c'était de la preuve qu'à chaque fois... Non, non, il y a clairement un lien entre politique et après, l'intime. J'avais pas les faits, j'avais pas les sources scientifiques, les statistiques, malheureusement. Et je me sentais un peu écrasée. Même si mon intuition me disait que ça allait pas, et puis que j'essayais de me battre contre ces arguments qui voulaient plus rien dire. Donc ma conscience, elle était là, mais je pense que c'est plus tard que j'ai quand même plus conscientisé ce qui se passait.
SPEAKER_03Le témoignage que vous venez d'écouter vient d'une femme que je vais appeler Anna. À la base, Anna ne voulait pas participer à ce podcast. Elle n'était même pas sûre de vouloir discuter avec moi. Quand on s'est enfin rencontrés, on a passé trois heures à boire des chai lattes et à discuter de l'héritage de nos mères, de la relation entre nos parents, de notre culpabilité par rapport au comportement qu'on avait pu avoir au passé. Je sentais que pour Anna, le fait de rendre public son témoignage n'était pas une décision anodine. Ça lui a permis de mettre des mots sur un sujet qui n'était pas évident pour elle d'aborder. Après l'enregistrement, elle m'a dit qu'elle avait commencé à raconter ses expériences à son entourage. Elle a pu partager une partie d'elle qu'elle n'avait jamais dévoilée, même à ses amis les plus proches. Parfois, on garde le silence parce qu'on a honte. Parfois aussi, on garde le silence parce que personne n'a jamais pensé à nous poser la question. Dans le premier épisode, je vous ai dit que je n'avais pas beaucoup de copines asiatiques en Suisse. En vrai, j'en ai une. Elle s'appelle Mio. Salut Mio
UNKNOWN!
SPEAKER_03Coucou
UNKNOWN!
SPEAKER_03Mio est japonaise, mais elle est arrivée en Suisse quand elle avait 6 mois. Quand j'ai rencontré Mio, je me suis demandé s'il vivait la même chose que moi, d'autant plus que la fixette sur mes origines va souvent de pair avec une passion pour le Japon. Je lui ai fait le récit de mes expériences avec la fièvre jaune en Suisse, et elle, elle m'a regardée avec un air étonné. « Ah bon
UNKNOWN?
SPEAKER_03C'est vrai
UNKNOWN?
SPEAKER_03» Non, mais moi, ça ne m'est jamais arrivé. Mais comment ça
UNKNOWN?
SPEAKER_03Moi, je ne suis pas japonaise et on m'aborde tout le temps parce qu'on pense que je suis japonaise, alors que Mio, c'est une vraie japonaise et ça ne lui arrive jamais. Il fallait que je creuse la question. Un soir, Mio m'appelle. Elle me dit « Tiens, Daniel, ce soir, il y a un apéro pour des japonaises et des japonais à Genève.
UNKNOWNTu viens avec moi ? »
SPEAKER_03Je débarque au bar en mode journaliste, prête à recueillir plein de témoignages pour mon podcast. Je discute avec une femme après l'autre. Je leur parle de la fétichisation raciale. Une femme dans la cinquantaine est morte de rire. Elle me trouve trop marrante de vouloir faire un podcast sur un tel sujet. Elle me dit qu'elle a travaillé dans les organisations internationales, un milieu selon elle beaucoup moins propice à ce genre d'expérience. D'autres femmes plus jeunes m'écoutent attentivement. « Ah oui, elles me disent en hochant la tête. Elles savent que ça existe. Elles ont déjà entendu parler de ce genre d'hommes. Mais elles-mêmes, non, non, jamais, jamais elles ont eu affaire à ces hommes-là. » Est-ce qu'il y a quelque chose chez moi en particulier qui attire ce type de comportement
UNKNOWN?
SPEAKER_03Ou est-ce qu'on n'a tout simplement pas la même vision des choses
UNKNOWN?
SPEAKER_03Peut-être que je suis en train d'imposer mes sensibilités nord-américaines sur une situation qui, pour d'autres femmes, n'est ni dérangeante ni problématique. Je suis prête à rentrer quand je vois qu'une place se libère en face d'une fille que j'ai repérée depuis le début de la soirée. Elle a un look un peu punk avec ses cheveux roses coupés au carré.
SPEAKER_02Je m'appelle Aiko, je suis franco-japonaise, j'ai vécu au Japon jusqu'à l'âge de 13 ans, après je suis venue habiter en France. Le collège, le lycée, je les ai fait en France et maintenant je suis en master d'urbanisme à l'université de Genève. De base, on a vécu au Japon, mais on ne savait pas parler français parce que mon père n'avait pas le temps d'apprendre le français à mes soeurs et à moi. Mes parents ont décidé qu'il faut qu'on ait deux cultures, c'est-à-dire la culture japonaise et la culture française. Et c'est difficile d'avoir une culture française en étant au Japon. Donc on a pris une décision de venir s'installer tous en France pour avoir ce côté double culturel.
UNKNOWNMusique
SPEAKER_02Quand je suis arrivée en France, j'avais cette barrière de la langue, c'est-à-dire que je ne savais pas parler français. Donc j'avais beaucoup du mal à me reconnaître en tant que française, même si j'avais des papiers français, la carte d'identité, que mon père était français. Le fait que je ne pouvais pas communiquer bien avec les autres, j'étais vraiment restée dans ma bulle. Quand j'ai commencé mon collège, ma grand-sœur, on a trois ans d'écart, donc elle était déjà au lycée, elle était à l'internat. Et le week-end, quand on s'est vus, elle n'arrête pas de me dire « je suis très populaire auprès des garçons ». Et tu sais, à l'âge de 14 ans, 13 ans, on est un peu jalouse quand on entend une histoire comme ça. Et elle m'a raconté « oui, tous les garçons veulent sortir avec moi parce que je suis japonaise ». Et à l'époque, je n'étais pas bête, mais j'étais jeune, du coup, je ne comprenais pas. Depuis que je suis arrivée en France, c'est-à-dire 2013, j'ai toujours fréquenté Genève parce qu'une fois par semaine, j'allais à l'école japonaise où il n'y a que des Japonais, c'est pour les enfants japonais. Et c'est là où je rencontrais les gens de ma communauté japonaise et ça me faisait vraiment du bien, ça me ressourçait en fait. Je pense que c'était un endroit pour moi, pour mon équilibre identitaire. En France, c'est très fermé. Il y a des asiatiques, mais pas japonais. Je me sens seule. Je me sentais vraiment minoritaire. On est la seule famille japonaise à Anmas. Quand je suis en France, il y a tout le monde qui me parlait dans la cour. La japonaise, ou même parfois la chinoise, parce que les gens, ils aiment bien mélanger. J'avais tout le temps le regard des gens sur moi. Alors qu'à Genève, c'est comme si je disparaissais dans plein de mondes. Personne ne me remarque et ça me faisait du bien. On m'a toujours dit, depuis que j'étais petite, Aiko, tu as de la chance, tu as ce côté européen, alors tu es plus belle, tu es « hafu », ça veut dire « moitié ». J'ai deux sœurs, une grande et une petite. Et les deux, dès qu'elles ont fini le lycée en France, elles sont reparties au Japon et elles font l'université au Japon. Mais toutes les deux, elles aiment bien utiliser leur prénom français et pas japonais. Parce que justement, elles aiment bien faire ressortir ce côté français, ce côté exotique au Japon. Donc c'est l'inverse de moi. C'est-à-dire que moi, je préfère beaucoup plus utiliser mon prénom japonais ici parce que je me distingue par rapport aux autres, je suis vite reconnaissable. Mais voilà, c'est mon ato japonais en fait. La plupart des femmes japonaises que j'ai connues quand j'étais au Japon, ou même moins, par exemple la façon de se maquiller, on aime bien faire les yeux grands. Moi aussi j'ai fait des cheveux très clairs, j'ai été blonde aussi, et ça a fait beaucoup de dégâts par rapport à mes cheveux, mais parce que je n'aimais pas ces cheveux sombres, je voulais être différente. L'idée de s'éclaircir soi-même en termes de couleurs, c'est assez triste. Même la couleur de Fantin, on aime bien vraiment s'éclaircir, j'ai l'impression. Quand j'étais au début universitaire, j'ai toujours présenté mon identité japonaise en avant parce que les personnes japonaises sont rares. Je savais que c'était un atout pour moi parce que les gens peuvent être plus curieux. Et parmi les gens qui sont curieux, ils peuvent vite m'aimer bien. Je travaille dans un restaurant de ramen et j'ai pu être embauchée tout de suite parce que justement j'étais japonaise. Et surtout, ça m'arrive de vraiment surjouer ce rôle d'une femme japonaise au travail parce que je sais qu'en vrai, parmi certains clients qui viennent manger, qui sont européens, qui aiment bien la culture, je me sens beaucoup plus confiante quand je sers en fait. Je suis japonaise et je suis à la bonne place. La plupart des clients qui ont déjà visité le Japon, ça leur manque de parler japonais. Ils me disent « itadakimasu » ou « arigato gozaimasu ». Et franchement, je considère ça comme une partie de travail pour moi, une partie de service que je leur fais. Je leur réponds en japonais. Je me rends compte, c'est difficile de sortir de ce rôle que j'ai surjoué. Dans le sens, vraiment, je pense que cette mentalité de plaire à tout le monde, j'ai l'impression que ça vient un peu du Japon. Mais j'ai toujours voulu déranger personne, plaire aux autres. Donc j'ai toujours cherché ce que les autres attendaient de moi. Parfois, il y a des moments où je ne dois pas faire autrement. J'ai d'habituer et puis c'est plus
SPEAKER_03facile. Je pense que c'est humain de vouloir plaire, de s'adapter quand on est en couple. C'est même une bonne chose. Mais quelle est la frontière entre s'adapter et se perdre
UNKNOWN?
SPEAKER_03Congevée au restaurant avec mes parents, mon père dit toujours à ma mère ce qu'elle doit commander à manger. Si ma mère a envie de tester la tagliatelle au bolet, mon père va lui dire « Mais est-ce que tu ne prendrais pas plutôt la pizza à quatre fromages
UNKNOWN?
SPEAKER_03Moi, je pense que tu devrais prendre la pizza à quatre fromages. » Je ne sais pas ce qui m'insupporte le plus. Le fait que mon père veut toujours choisir pour ma mère pour pouvoir piquer dans son assiette
UNKNOWN?
SPEAKER_03Ou le fait que ma mère va forcément finir par prendre la pizza quatre fromages
UNKNOWN?
SPEAKER_03Pendant longtemps, je pensais que ma mère était faible. Je ne comprenais pas comment elle pouvait ne pas se révolter contre mon père. Mais je me suis rendu compte que j'ai beau avoir mes convictions, mes valeurs, mes principes, je n'arrive pas toujours à y adhérer. On aime bien des fins bien ficelées. Mais chaque histoire n'a pas un dénouement parfait. Si j'avais déjà toutes les réponses à mes questionnements, je ne serais pas en train de faire ce podcast. Comme tout le monde, je vis avec mes contradictions, mes incohérences, ma honte. Je ne peux pas obliger ma mère à rejeter le comportement de mon père. Ce serait tout aussi grave que de la forcer à prendre la pizza à quatre fromages. ce que je peux faire, c'est me dire que moi, si je veux prendre les tagliatelle au bolet, je prendrai les tagliatelle au bolet. Parfois, je vais y arriver, mais parfois, je peux moi aussi céder et finir avec la pizza qu'il y a de fromage. Et à ce moment-là, je devrais me ressaisir, me retrousser les manches et me dire « La prochaine fois, je ferai mieux.
UNKNOWN»
SPEAKER_03Sous-titrage Société Radio-Canada avec la participation de Miyota Kaguchi. Un grand merci à Fanny Kato qui a relu des textes pour cet épisode.