Fièvre jaune
Vivre dans un corps asiatique en Suisse : témoignages et récits de vie à l’intersection entre le racisme, le fétichisme et l’amour.
Je m’appelle Danielle. Originaire du Canada, je vis en Suisse depuis 2011. Je suis aussi d’origine asiatique, un fait qu’on ne cesse pas de me faire remarquer dans mes interactions au quotidien, y compris dans ma vie amoureuse.
Si quelqu’un me dit « Konichiwa » ou « Ni Hao » dans la rue, est-ce de la bienveillance ? Ou plutôt du racisme ? Quand quelqu’un me demande d’où je viens, est-ce de la curiosité mal placée? Ou tout simplement un échange de banalités ? Quelle est la frontière entre attirance physique et fétichisme ?
Pour aborder ces sujets, je suis allée à la rencontre d’autres femmes asiatiques en Suisse. À travers leurs témoignages, je cherche à mettre les projecteurs sur des expériences de vie qui nous mènent à rire, à compatir, et surtout, à entamer un dialogue.
Fièvre jaune
Episode 4 : (In)visible
Use Left/Right to seek, Home/End to jump to start or end. Hold shift to jump forward or backward.
Alisa et Max sont né.es en Suisse. Les deux sont aussi d’origine 100% asiatique. Que signifie « chez toi » quand le sentiment de ne pas appartenir te poursuit sans relâche ? Leurs récits offrent un aperçu des défis du dating à travers les générations et d’un genre à l’autre.
Crédits :
Un grand merci à Alisa et à Max pour leurs témoignages. Réalisation, montage et mixage par Danielle Thien. Visuel du podcast réalisé par Fabien Scotti. Visuel du podcast réalisé par Fabien Scotti. Merci à Giosué Libois, qui a prêté sa voix au témoignage de Max, et à Valentin Scourneau, qui a joué l’homme du café à Plainpalais. Merci aussi à Fanny Catteau qui a relu des textes pour cet épisode.
Musique et effets sonores :
- Epidemic Sound : « El baile del barrio » de El Equipe del Norte, « You don’t know me » de Hell Nasty ; « Salsa Verde » de Timothy Infinite
- Free Music Archive : « And So It Goes », « Calf », « Gadabasa », « Lazy Eyes » et « Vast and Soft » de Blue Dot Sessions ; « Rainbow » de Chad Crouch ; « Valse no. 16 » de Chopin, interprété par Gregor Quendel ; « Send in the Clowns » de Disposable Air Sickness Band ; « The Dying Poet » de Gregor Quendel ; « Dumplings for Two » de John Bartmann ; « Everyone is Afraid of Clowns » de Kumquat ; « Free Cajon Guitar » de Lobo Loco ; « Anthem of Rain » de Marco Lorenz ; « Homage to Bach » et « The Jay Bird » de Wall Matthews
Instagram @fievrejaune_podcast
Le café à plein palais est vide. Il ne reste que deux clients. Moi, assise dans un coin en train de boucler un chapitre de ma thèse, tapant un rythme effréné sur mon clavier, et l'homme, assis dans le coin opposé. Je suis tellement immergée dans mes théories et mes analyses que je n'ai qu'une vague conscience de sa présence. Il n'est qu'une ombre projetée contre le mur. Mais l'ombre se penche vers moi.
SPEAKER_02Est-ce que t'es seule à Genève
UNKNOWN?
SPEAKER_02T'as des amis
UNKNOWN?
SPEAKER_03Je ne comprends pas le sens de ces
SPEAKER_02questions. Pardon, je me permets parce que j'ai déjà eu des amis thaïlandaises, j'ai déjà eu des amis chinoises. Est-ce que t'es japonaise
UNKNOWN?
SPEAKER_03Il en manque apparemment dans sa collection. Je lui dis que je suis canadienne et il pousse un gros
SPEAKER_02soupir. Ah, donc t'es occidentalisée.
SPEAKER_03Je m'appelle Danielle Thien. Je ne suis ni japonaise, ni chinoise, ni coréenne, mais canadienne. Bienvenue dans Fièvre Jaune. Aujourd'hui en micro, deux Asiatiques occidentalisés. La première fois que je vois Alissa, c'est à une cérémonie de remise de diplôme. Elle et moi, on n'est pas là pour recevoir nos diplômes. On est là pour briser la monotonie de la cérémonie en proposant des interludes artistiques. Moi, je joue du piano et Alissa, elle danse la salsa. Je ne connais rien à la danse, mais je la trouve magnifique sur scène. Elle est habillée sobrement, tout en noir.
UNKNOWNPourtant, elle brille.
SPEAKER_03À l'apéro qui suit la cérémonie, on se retrouve l'une à côté de l'autre. On se met à parler de la musique, de la danse. Puis je lui demande s'il vient de Genève. Une hésitation passe sur son visage. Elle me dit que son père est cambodgien, sa mère thaïlandaise, mais elle, oui, elle, elle est née à Genève. Je comprends tout de suite son réflexe. C'est un réflexe que tu développes quand la question « tu viens d'où
UNKNOWN?
SPEAKER_03» est un piège. Quand la réponse que tu donnes n'est jamais satisfaisante parce qu'on veut savoir d'où tu viens vraiment. Même si tu as passé toute ta vie au même endroit. Même si tu n'as jamais mis les pieds dans le pays de tes parents. Donc, tu anticipes. Tu réponds aux questions avant qu'elles se posent pour ne pas de nouveau ressentir cette même gêne que tu ressens à chaque fois. Sur scène, au moins, tu peux dévier les regards qui se posent sur toi. Quand tu te mets derrière ton piano, quand tes pieds glissent sur la piste de danse, tu peux te faire remarquer pour autre chose que tes origines.
SPEAKER_04J'étais un peu élevée dans la musique. Mes parents, ils adorent ça. Ils adorent la musique. Il n'y a pas un moment dans la maison où c'était calme. Il y avait toujours un peu de musique. Ma mère, elle mettait ses vieux tubes thaïlandais. Elle chantait à haute voix. C'est mon père pareil, avec des vieilles chansons cambodgiennes. Je pense que c'est de là que ça vient cet amour un peu pour la danse et la musique. Et quand j'ai un moment de solitude, je me dis je vais mettre de la musique et je me sens mieux. Et je sais que si je sors danser, tu vois la communauté, il y a tout le monde qui est là pour danser, pour s'amuser. Et c'est quelque chose qui te met de bonne humeur. Je m'appelle Alissa, j'ai 28 ans, bientôt 29 le mois prochain. Je finis mon master en éducation précoce spécialisée. Ma formatrice de stage lui a avoué que je dansais, je faisais de la salsa et en fait elle m'a fait des super compliments comme quoi j'avais une capacité d'adaptation énorme et que ça se voit que je suis danseuse de salsa parce qu'en fait en salsa tu t'adaptes à l'autre un peu, tu sais, tu dois sentir les mouvements que l'autre fait même s'ils sont subtils Sous-titrage MFP. J'ai été élevée dans les trois langues. Mes parents, même s'ils me parlaient en thaïlandais et en cambodgien, ils switchaient souvent au français. C'est-à-dire qu'ils me disaient quelque chose dans leur langue maternelle, mais après, par souci, je ne sais pas si c'était par souci de compréhension ou ils voulaient s'assurer que je comprenais bien, ils le traduisaient directement au français et puis j'avais l'habitude de répondre en français du coup. Je trouve que je suis bien attachée à la culture. Et par exemple, hier, aujourd'hui et demain, c'est le nouvel an thaïlandais et cambodgien. On va fêter, on va aller manger à un resto. Et puis après, sûrement, je vais faire une tradition, c'est-à-dire qu'on lave les pieds des parents, par exemple, pour commencer la nouvelle année, pour être propre. Ma mère et moi, elle m'a toujours éduquée dans cette mentalité un peu bouddhiste et femme asiatique. Comment on doit être, nous, femmes asiatiques
UNKNOWN?
SPEAKER_04Mais après, elle adore répéter « Mais après, je sais que tu es née ici et que ici, c'est différent et que je te laisse certaines libertés. » Mais du genre, sortir plusieurs soirs pour aller danser, ça, je m'en souviens. Ma mère, elle disait « Mais tu sors trop
UNKNOWN!
SPEAKER_04Pourquoi tu sors autant
UNKNOWN?
SPEAKER_04Tu n'es pas fatiguée, tu devrais te reposer. » Encore le fait que je suis permise d'aller dormir chez mon copain. La fille asiatique ne va pas dormir chez les autres.
UNKNOWNC'est mal vu.
SPEAKER_04Quand je leur ai parlé de mon copain actuel, qui est plus âgé, ils étaient là « Mais dis pas à la famille, parce que la famille, ils vont parler. » Je l'ai pris un peu mal qu'il parle, c'est pas grave. Ils savent pas ce que je vis, ils savent pas ce que j'ai avec lui. S'ils me jugent, tant pis pour eux. Ma mère, c'est vraiment ça. Elle veut protéger un peu l'image de sa fille, je peux comprendre. Tu dois être la fille modèle asiatique. Tu ne dois pas faire de conneries. Tu ne dois pas faire ça. Mais je sais que tu habites ici, tu es née ici. C'est différent. Où est-ce que je dois me situer
UNKNOWN?
SPEAKER_04Je dois faire un équilibre entre ce que mes parents souhaiteraient. Mais en même temps, j'ai aussi ma liberté. Parfois, c'était compliqué de savoir comment réagir, quel comportement je pouvais avoir. Même si Genève, c'est très international, j'ai remarqué assez vite que j'étais une des seules asiatiques dans ma classe. Et je me suis dit, ah mais c'est drôle, je ne ressemble pas aux autres et je n'ai pas le même prénom, le même nom de famille. Mon nom de famille, pour moi, il sonnait bizarre. On s'est déjà moqué de mon nom de famille plusieurs fois, évidemment. Et j'avais un peu honte quand j'étais petite. Je me suis dit, ah mais c'est moche et tout, je n'aime pas mon nom de famille. Et puis, j'ai aussi un premier prénom qui sonne bizarre. Du coup, j'utilisais toujours mon deuxième prénom qui était plus européen. Et ça, j'ai fait ça pendant, je crois, jusqu'au cycle. J'étais là, non, non, appelez-moi comme ça, appelez-moi comme ça. Je ne veux pas que vous utilisiez mon premier prénom. Vraiment par honte, limite. Et après aussi, j'ai appris un peu plus à me décontracter. J'étais, bon, ce n'est pas grave. C'est qui je suis. C'est mon nom, c'est mon prénom. Il faut que j'assume. Et petit à petit, au collège, mes amis ont commencé à m'appeler par mon nom de famille. En ajoutant un petit diminutif. pour que ce soit mignon ou adorable. Et à partir de là, j'ai beaucoup plus apprécié mon nom de famille et il n'y avait plus de honte. C'était pendant la journée, je crois. Je sortais avec mes amis de longue date qui me connaissent depuis toute petite. On allait juste manger un petit McDo comme ça, toute innocente. Et on faisait la queue, il y avait un couple juste devant à la caisse. Et je les vois se retourner et me regarder fixement pendant longtemps. Et puis moi, c'est quelque chose qui me gêne, le regard des gens comme ça. C'est quelque chose dont je suis vachement consciente, un peu. Et du coup, j'étais un peu gênée. Je baisse les yeux et je regarde ma pote. J'essaie de me remettre dans la conversation qu'on avait. Et puis là, j'entends le couple dire quelque chose. Enfin, ils répétaient les mots que je disais avec un accent un peu chinois, j'ai envie de dire. Et là, j'ai senti un gros malaise. en moi j'étais là mais ça veut dire quoi ça
UNKNOWN?
SPEAKER_04est-ce que c'est raciste
UNKNOWN?
SPEAKER_04je crois que j'avais 13 ans ou quelque chose comme ça j'étais encore dans l'adolescence j'essayais de me décoincer j'étais pas sûre de moi mon style habituel c'était quoi
UNKNOWN?
SPEAKER_04la queue de cheval en bas le gros t-shirt et le dos tout le temps courbé et puis j'entends des gens qui se moquent de comment je parle alors que moi je trouve que j'ai pas d'accent asiatique du tout après coup j'ai beaucoup repensé est-ce que j'ai vécu un moment raciste J'ai l'impression que c'était vraiment jugeant et sur des stéréotypes totalement pas fondés. Et je n'ai aucun accent. Pendant cinq ans, j'ai travaillé dans une petite terrasse qui vend des glaces artisanales faits maison. J'ai remarqué, là encore, que j'étais, je crois, la seule Asiatique parmi les employés. J'étais là, bon, c'est pas grave, c'est comme ça. Mais j'ai une certaine conscience de moi-même, j'ai envie de dire. Je me dis, ok, moi j'ai cette couleur de peau. Et puis en plus, en tant que serveuse, tu dois bouger tout le temps sur la terrasse. Et les clients, ils te cherchent de l'œil pour commander ou pour te demander quelque chose. Il y avait justement deux clients, je dirais peut-être... européens ou suisses d'un certain âge qui s'asseyaient et je vais les voir et je leur demande est-ce que je peux prendre votre commande
UNKNOWN?
SPEAKER_04Ils lèvent leurs yeux et ils me regardent un petit moment et ils commencent à sourire. Je ne sais plus exactement ce qu'ils m'ont dit mais ils m'ont fait un commentaire comme quoi ils me trouvaient jolie et puis ils m'ont demandé directement mes origines. « Ah, mais vous venez d'où
UNKNOWN?
SPEAKER_04On ne vous a pas vus ici
UNKNOWN?
SPEAKER_04» Et j'étais là. Je suis juste venue prendre votre commande, en fait. J'ai joué un peu le jeu. Je me suis dit « Ah, bah, devinez d'où je viens. Vous n'allez jamais deviner, quoi. » Ils ont essayé, ils ont essayé. Je les ai laissés mijoter. Et puis après, je leur ai dit que j'étais thaïlandaise et cambodgienne. Et puis, ils ont fait le commentaire. « Ah, mais c'est un beau mélange, ça, vraiment. Je ne savais pas comment le prendre. » C'était un peu gênant, quand même, venant de personnes qui étaient beaucoup plus âgées. Et il y a aussi d'autres clients qui m'ont juste arrêtée, qui m'ont dit « Ah, vous êtes très belle, c'est gentil. » Mais j'ai jamais entendu ce genre de commentaire pour mes autres collègues et j'étais là « Est-ce que c'est le fait que je suis plus métisse ou que j'ai des traits différents
UNKNOWN?
SPEAKER_04» Je sais pas. C'était, je crois, au collège. Ouais, c'était au collège où je commençais à remarquer que les gens avaient un truc pour les Asiatiques. Une amie nous a invitées à une soirée. Et puis il y avait des amis à elle et tout ça que je ne connaissais pas. Et avant d'arriver à la soirée, elle est venue me chercher. On est montées ensemble à l'appartement. Et elle se retourne vers moi. Elle me dit, je veux juste te prévenir si jamais ce gars-là, il s'appelle... Et il va trop te kiffer. Et je lui fais, pourquoi ça
UNKNOWN?
SPEAKER_04Et elle me fait, il adore les Asiatiques. Et puis là, je te dis, ah, ok. Je ne savais pas comment réagir. D'accord. C'était un côté flatteur, mais en même temps, j'étais là, mais il ne me connaît pas. Comment il peut m'aimer juste parce que je suis asiatique
UNKNOWN?
SPEAKER_04Ce n'est pas parce que je suis asiatique que je suis aimable. Et du coup, je ne connaissais presque personne. Et là, le mec est arrivé, il se présente. Et je ne sais pas, j'étais un peu coincée quand je l'ai salué. Parce que j'avais cette notion qu'il aime les Asiatiques. Et je crois que j'ai mis une certaine barrière. J'étais très froide, en fait. J'étais là, salut
UNKNOWN!
SPEAKER_04Donc, c'est à partir de là que j'ai remarqué que c'était vraiment quelque chose qui existait. mon premier copain, il était très très pragmatique, il adorait tout ce qui était manuel, scientifique, biologique, enfin voilà. Et un jour, je m'en souviens, ça, ça m'avait marqué, il m'a sorti, ah mais nos bébés, ils seront magnifiques, parce que en gros, alors c'est pas comme ça qu'il a sorti, je sais plus comment il a dit, mais que si une certaine culture se mélange avec une autre culture, bah ça fait un mélange fort, quoi. Et en gros, il m'a sorti ça, parce que moi je suis asiatique et puis lui il était 100% nordique d'un côté j'étais là ouais nos bébés ils seront choux mais je le vois pas de ce côté là niveau biologique, c'est bizarre de l'amener comme ça Mon copain, il est latino. Et c'est un stéréotype, mais les latinos sont assez machos. Et parfois, il y a des côtés de lui qui ressortent comme ça. Et en plus, il est d'une génération un peu plus vieille que la mienne. À un moment donné, il a appelé une fille « Latina ». Et moi, comme j'ai fait quatre ans d'espagnol, je sais ce que ça veut dire. Je me disais, mais quoi tu l'appelles Latina
UNKNOWN?
SPEAKER_04C'est vachement raciste. Alors qu'elle n'était pas du tout asiatique. C'était, je crois, une fille d'Amérique du Sud. Et il me dit, non, mais c'est juste parce qu'elle a les yeux un peu comme ça, en faisant le geste, en mettant ses deux index au bord de ses yeux pour les étirer en arrière. Et j'étais là, ouais, mais non. Pourquoi tu dis Latina
UNKNOWN?
SPEAKER_04C'est négatif. Et il me dit, non, non, mais c'est affectif et tout ça, c'est comme si je t'appelais toi la China. Et je disais, mais non, je ne suis pas chinoise. On parlait de je ne sais plus quoi, on est arrivé sur ce sujet et il me dit, ouais mais vous les Asiatiques, vous êtes vraiment, vous avez quelque chose, vous êtes tous trop choux quoi. Ça doit être les yeux ou les joues, les petites pommettes comme ça, vous êtes trop choux. Et en faisant la petite voix, j'étais, ok, bah merci. Je le connais, je sais que ce n'est pas méchant, mais je n'hésite pas à le remettre à sa place avec un ton un peu d'humour, parce que c'est gentil ce qu'il veut dire, mais c'est un peu maladroit. Alors ma mère, elle m'a raconté tellement de choses depuis que je suis petite. De coup, elle est arrivée par sa tante. Sa tante s'est mariée avec un lucernois. Donc elle a habité à Lucerne pendant pas mal de temps, dans la campagne de Lucerne, donc en dehors de la ville. Et ma tante, ce qu'elle a fait qui était, je trouve, pas cool, et ma mère me l'a fait comprendre, c'est qu'elle a présenté à plusieurs hommes suisses d'un certain revenu. Et l'excuse de ma tante c'est que oui, elle avait peur que ma mère ne vive pas confortablement et qu'elle soit dans la pauvreté parce que ma mère, elle vient d'une famille de paysans. Ils n'avaient pas beaucoup d'argent. C'est pour ça que ma mère est venue en Suisse pour pouvoir étudier et travailler et puis envoyer de l'argent à sa famille. Et du coup, la solution de ma tante, c'était que je vais trouver un mari suisse. Attends, tu vas voir, ça va être facile. Mais le truc, c'est que ma mère, elle a une tête vraiment dure, très têtue et elle a un côté assez fier. Donc, je ne sais pas combien d'hommes suisses elle a rencontrés, mais à chaque fois, c'était quelque chose. Je crois que sa tante l'a présenté à son patron qui avait un grand hôtel ou quelque chose comme ça. Le premier jour, elle est allée. Je crois qu'elle ne savait même pas ce qui se passait. Ma tante l'emmène. Elle lui présente son patron. Et son patron, en fait, il était déjà enthousiaste, très, très positif, très content de l'avoir, comme s'il s'était déjà préparé à sa rencontre, alors que ma mère, elle ne s'était pas du tout préparée à ça. Et ce qu'il a fait, c'est qu'il a fait un tour de sa maison, il a montré ses voitures, parce que bien évidemment, il avait plusieurs voitures. Et en plus, il y avait déjà sa famille qui était là. Donc il a présenté à sa famille, machin. Ça, ça faisait un peu comme si c'était un nouveau trophée qu'il a gagné dans sa Puis ma mère, elle m'a dit que je me suis sentie mal à l'aise. C'était gênant. Et j'en voulais tellement à ta grande-tante. Je lui ai dit plusieurs fois que non, je ne voulais pas de mari. Je voulais juste travailler, étudier et puis gagner dignement ma vie. Après, moi, je n'ose pas un peu critiquer ma grande-tante parce que dans la culture asiatique, tu dois respecter tes aînés. Elle a tenu bon, ma mère. Et franchement, je suis vachement fière d'elle parce qu'elle ne s'est pas laissée faire Et puis finalement, elle s'est mariée avec mon père qui est cambodgien. Donc il n'y a pas autant de richesse que ça. Mais elle a choisi elle, sa vie. Et puis elle a choisi elle-même comment elle allait vivre sa vie. D'elle-même, elle m'a dit, quand j'ai rencontré ton père, il était vraiment beau. Je voyais bien qu'il était attiré par moi. Et puis moi aussi un peu. J'ai trouvé que c'était... Elle a dit avec ses propres mots. Je ne sais pas, c'était une opportunité pour moi de me venger de ma tante. Et je ne te dis pas que... Je me suis mariée avec ton père, mais ta grande-tante, elle a tiré la gueule. Elle l'a tiré la gueule, elle l'aimait pas au début et tout. Puis elle m'a fait la morale, non mais tu pourrais avoir mieux, machin. Tous les hommes suisses là, qui te courent après. Puis ma mère, elle était là, mais non, j'ai pas envie en fait, j'ai envie de me marier avec lui. Du coup, ma grande-tante, comme elle a pas du tout aimé le mariage de mes parents, elle a pas dit à un certain prétendant lucernois que ma mère s'était mariée pendant plusieurs mois, je crois. Et puis, il n'arrêtait pas d'appeler pour demander des nouvelles de ma mère. Ma mère, un jour, elle l'a découvert. Et puis, elle s'est un peu disputée avec ma grande-tante. Elle a dit, non, mais ça ne va pas. Je suis mariée maintenant et tout. J'ai envie que tu respectes mon mariage et mon mari. Que tu leur dises que je ne suis pas intéressée. Je ne suis pas assez autre chose. Ça montre aussi que ces hommes, ils ne lâchaient pas l'affaire.
SPEAKER_03La majorité des femmes que j'ai rencontrées dans le cadre de ce projet sont entre 20 et 50 ans. Tout au long de ce processus, je me suis rendue compte que c'était compliqué de faire parler les femmes de la génération de ma mère. C'est peut-être cette fameuse honte qui retient, cette pudeur qui les empêche de raconter des expériences si intimes. À la base, j'espérais pouvoir interviewer la mère d'Alicia et enregistrer son témoignage en direct, mais elle n'a pas voulu. Je trouvais que c'était quand même important d'intégrer son récit dans ce projet d'une manière ou d'une autre, pour montrer que même à une autre époque, la fétichisation de la femme asiatique était déjà bien présente. C'est aussi dans le but de vous présenter d'autres points de vue que je vous apporte le témoignage suivant. Cette fois-ci, ce n'est pas une femme qui témoigne, mais un homme asiatique. Je vais l'appeler Max. Max a grandi dans une région de Suisse où il y a très peu de personnes asiatiques. Est-ce que lui aussi, il a été confronté à des stéréotypes et des clichés dans sa vie amoureuse. Comme Max n'a pas voulu que j'enregistre sa voix, nous avons rédigé son témoignage ensemble et je l'ai fait enregistrer par un comédien.
SPEAKER_01Quand j'étais jeune, j'étais très souvent le seul asiatique dans ma classe. Dès que tu rentres dans une salle, on te catégorise. On me disait « Ching Chong, Ching Chong » ou que j'avais une petite bite ou des petits yeux. Du coup, je suis parti dans l'autodérision. J'essayais d'être comique pour être accepté. Finalement, tout ce que je voulais, c'était d'être vu comme un Européen. Dans toutes mes relations, on m'a toujours fait comprendre que j'étais chinois. Ma première copine voulait juste sortir avec moi pour voir comment c'était de sortir avec un chinois. Elle m'a dit, il faut tout tester. Après qu'on se soit quittés, j'ai essayé d'inviter une autre fille de ma classe à boire un verre. Et elle m'a dit, si je voulais sortir avec quelqu'un, je sortirais avec un européen. Si je voulais baiser avec quelqu'un, je baiserais avec un noir. Chaque fois que je me faisais rejeter, j'avais toujours ce petit chatterbox dans ma tête qui me disait, c'est parce que t'es chinois. C'est seulement quand je suis allé aux Etats-Unis que les choses ont commencé à changer. Au début, je n'avais pas d'appartement fixe et je vivais dans une auberge de jeunesse. J'avais plus tendance à intellectualiser toute approche humaine et par conséquence à m'isoler par peur de ne pas plaire. Une fille qui travaille dans l'auberge de jeunesse est venue me demander ce que je foutais et pourquoi je n'allais pas boire et me bourrer la gueule avec les autres. Un peu sans le savoir, cette fille m'a forcé à aller faire la fête, à boire, à baiser à gauche, à droite. Les Américains sont beaucoup plus cons que les Suisses, mais beaucoup plus ouverts aussi. Mon aventure dans ce nouveau pays, elle a commencé à me changer petit à petit. Je suis devenu beaucoup plus superficiel dans mon approche. Et c'est ça au final qui aimait les gens. En rentrant très rapidement, je me suis retrouvé une copine dans mon groupe d'amis. On s'est plus ou moins mis ensemble. Et même si ce n'était pas ma première copine, je pense que c'est ce que je peux appeler mon premier amour. Mais au final, une approche superficielle, ça n'attire que les gens superficiels. Car même si je la voyais un peu comme mon âme sœur, pour elle, je n'étais qu'une autre race à déiter. J'ai compris son état d'esprit quand elle m'a dit « je voulais voir si t'avais une petite bite ». Après cette relation désastreuse, j'avais besoin d'air et du coup j'ai pris mon sac et je suis parti en mode backpacking à travers l'Europe. Et là j'ai rencontré une fille à un moment qui m'a proposé d'aller visiter d'autres villes d'Europe en voiture avec elle. C'était seulement pour s'amuser et c'était super
UNKNOWN!
SPEAKER_01Ensuite, j'essayais de me mettre sur Tinder. Et sans surprise, je voyais mes amis européens qui swipaient et qui enchaînaient les matchs. Et moi, après des heures et des jours de swipe, j'avais toujours zéro match. Même si ça ébranlait beaucoup ma confiance en moi, c'était surtout une réalité que j'acceptais. Être chinois dans ce genre de plateforme, ça sert à rien. Parce que le standard de beauté, c'est les hommes blancs et pas les hommes typés asiatiques. J'ai remarqué que Tinder, d'une certaine manière, ça représente la société actuelle. À couvert d'anonymat, les gens disent vraiment ce qu'ils pensent. Et être un chinois, c'est pas vraiment le top du top niveau attraction et beauté. C'est aussi sur les applis que j'ai vécu de la discrimination positive. Les filles qui veulent sortir avec mec asiatique parce qu'elles aiment la culture asiatique. Une histoire un peu hilarante mais bien triste. J'ai rencontré une fille qui m'invitait à boire un verre et quand on s'est retrouvés à la gare elle était habillée en cosplay elle essayait de me parler en japonais alors que bien sûr je parle pas du tout japonais une autre fois je suis allé chez une fille et quand je suis entré dans son appart j'ai vu qu'elle avait des posters d'animés partout avec un fonds d'animation pornographique pour mettre l'ambiance Il y a des moments dans ma vie où je me suis dit qu'il aurait fallu que je sorte avec des filles asiatiques. Mais j'ai fait une sorte de déni de race. J'ai grandi avec les standards de beauté européens et je n'étais pas attiré par elles. Personnellement, dans ma jeunesse, le vécu en tant qu'Asiatique pour les relations amoureuses n'a pas vraiment été super. Au niveau sentimental, si j'avais une deuxième vie, j'aimerais bien ne pas renaître en tant qu'asiatique.
SPEAKER_03Au final, le stéréotype de l'homme asiatique est plutôt similaire au stéréotype de la femme asiatique. La différence, c'est que ces traits qui sont considérés comme si désirables chez les femmes asiatiques ne sont pas perçus comme étant séduisants chez les hommes asiatiques. La femme asiatique, elle est hyper féminine, serviable, soumise. L'homme asiatique, il n'est pas assez masculin. Il est trop peu imposant. Il ne prend pas assez d'initiatives. Ce sont des images qui sont dérivées non seulement des stéréotypes culturels, mais aussi des stéréotypes profondément genrés. Max ne le mentionne pas dans son témoignage, mais lui aussi, il a une passion pour la danse. Comme Alissa, il m'a dit qu'à des soirées de danse, il peut oublier qu'il vit dans un corps asiatique. Il devient juste un corps parmi d'autres corps emportés par la musique. C'est à Genève que j'ai commencé à jouer du piano dans la rue. Quand ils sortent les pianos publics en été, je me balade partout dans la ville. Au bain des paquis, à la gare, à Balère, au parc des Bastions. Et je joue. Les gens s'arrêtent. Ils m'écoutent. Ils entament des conversations. Leur première question n'est pas « Tu viens d'où
UNKNOWN?
SPEAKER_03» ou « Est-ce que tu es japonaise
UNKNOWN?
SPEAKER_03» mais « C'est du Chopin
UNKNOWN?
SPEAKER_03» ou « Ça fait combien de temps que tu joues
UNKNOWN? »
SPEAKER_03Je peux montrer une partie de moi, une partie qui m'appartient réellement. Je peux exister dans l'espace public et être vue, mais à ma façon et selon mes propres conditions, à la fois visible et invisible. Merci à Alissa et à Max pour leurs témoignages. Fievre Jaune est un podcast réalisé, monté et mixé par Daniel Tian. Visuel du podcast réalisé par Fabienne Scotti. Un grand merci à Josué Libois qui a prêté sa voix au témoignage de Max et à Valentin Scorno. Merci aussi à Fanny Cato qui a relu des textes de cet épisode. Musique de Blue Dot Sessions, Chad Crouch, Disposable Air Sickness Band, El Equipo del Norte, Gregor Quindel, Hell Nasty, John Bartman, Kunkwat, Lobo Loco, Marco Lorenz, Timothy Infinite et Walt Matthews.