Fièvre jaune
Vivre dans un corps asiatique en Suisse : témoignages et récits de vie à l’intersection entre le racisme, le fétichisme et l’amour.
Je m’appelle Danielle. Originaire du Canada, je vis en Suisse depuis 2011. Je suis aussi d’origine asiatique, un fait qu’on ne cesse pas de me faire remarquer dans mes interactions au quotidien, y compris dans ma vie amoureuse.
Si quelqu’un me dit « Konichiwa » ou « Ni Hao » dans la rue, est-ce de la bienveillance ? Ou plutôt du racisme ? Quand quelqu’un me demande d’où je viens, est-ce de la curiosité mal placée? Ou tout simplement un échange de banalités ? Quelle est la frontière entre attirance physique et fétichisme ?
Pour aborder ces sujets, je suis allée à la rencontre d’autres femmes asiatiques en Suisse. À travers leurs témoignages, je cherche à mettre les projecteurs sur des expériences de vie qui nous mènent à rire, à compatir, et surtout, à entamer un dialogue.
Fièvre jaune
Episode 5 : Object(ion)
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Ahreum et Julia en ont marre. Elles en ont marre d’être objectifiées, humiliées, harcelées. Mais comment trouver les mots justes pour exprimer ce qu’elles ressentent ?
Crédits :
Un grand merci à Ahreum et à Julia pour leurs témoignages. Réalisation, montage et mixage par Danielle Thien. Visuel du podcast réalisé par Fabien Scotti. Le poème de Julia a été interprété par Delhya Mengue, avec la participation de Vanessa de l’épisode 1 et Anna de l’épisode 3. Merci aussi à Aurélien Riondel et à Sandrine Vuillet qui ont prêté leurs voix à cet épisode, et à Fanny Catteau qui a relu les textes pour cet épisode.
Musique et effets sonores :
- Free Music Archive : « Konnichiwa » de Alex Production ; « Langustina », « Mencher and Polk », « Slow drive Harry » et « Trellis Angel » de Blue Dot Sessions ; « Slow Dancing with your Ghost » de Forget the Whale ; « Glory » de Laura Gibson ; « Soldiers in the street » de Lopkerjo ; « Contemplation », « Mist in the Mountains » de Maarten Schellekens ; « Nest » de Kyoto ; « Tears of a Princess » de Serge Quadrado ; « Fine Day » et « Treasure Hunt » de Simon Panrucker
- Pixabay : Dragon studio et freesound
Instagram @fievrejaune_podcast
Objectifier Verbe Transformer une personne en un objet, les réduisant ainsi à une simple chose dénuée de subjectivité ou d'humanité. La première fois que ça m'arrive, c'est avec ex numéro 1 dans un métro à Paris. La deuxième fois, c'est avec ex numéro 3 dans un kebab à Genève. Deux villes différentes, deux cadres différents, deux ex différents. Et deux hommes inconnus qui nous observent, qui s'approchent de nous, qui
SPEAKER_00s'adressent à mes ex. Ah mais toi aussi, t'aimes bien les femmes asiatiques
UNKNOWN? Dis donc, t'en as trouvé une qui est jolie.
SPEAKER_05Objection. Substantif féminin. Observation faite pour critiquer ou condamner. Une reproche. Je deviens cette chose. Cette chose à évaluer, à comparer, à acquérir. Ce clin d'œil entre deux hommes qui partagent un même plaisir, une même passion. Femme asiatique. C'est comme le rayon cuisine du monde au supermarché. Une catégorie sans distinction, sans nuance. Ce ne sont pas que les mots de ces hommes inconnus que je porte avec moi. Il y a aussi l'attitude de ceux qui m'accompagnent, les sourires de mes ex qui leur répondent, leur amabilité, leur complaisance. Et moi, femme devenue objet, je reste là avec mon silence. Chaque question déplacée, chaque remarque désinvolte, ce n'est qu'un détail dans une vie, un caillou que tu glisses dans ta poche et que tu essaies d'oublier. Mais un caillou devient dix cailloux qui en deviennent une centaine. Et bientôt, tu arrêtes de compter. Tu sais juste qu'il y a ce poids que tu portes dans tes poches. Et par moments, tu ne sais plus comment avancer. Comment expliquer ce qui te pèse
UNKNOWN?
SPEAKER_05Comment expliquer comment ces cailloux s'accumulent en toi
UNKNOWN?
SPEAKER_05Comment décrire leur poids à quelqu'un qui n'a jamais senti cette lourdeur dans leur poche
UNKNOWN?
SPEAKER_05Je m'appelle Danielle Kien. Je ne suis ni japonaise, ni chinoise, ni coréenne, mais canadienne. Bienvenue dans « Fièvre jaune ».
SPEAKER_04Le mot racisme, on l'entend assez souvent. Mais quand j'étais au lycée ou à l'université en Corée, en fait, ça paraît tellement loin ce thème. À ce moment-là, il n'y avait pas beaucoup d'étrangers qui venaient pour vivre en Corée. Quand j'avais à peu près 20 ans, 21 ans, j'ai fait des amis françaises qui étaient étudiants en Corée. Elle a un très joli cheveu bouclé. En fait, un jour, j'ai invité chez moi pour manger ensemble avec ma famille. Mes parents, ils ont été super intéressés justement de cheveux bouclés. Ah oui, c'était joli. Comment ça se fait les cheveux bouclés comme ça
UNKNOWN?
SPEAKER_04Elle a touché ses cheveux. À ce moment-là, pour mes parents, même moi, il n'y a rien de mal. On ne savait pas que quelque chose pouvait être malentendu. Mais après, j'entends qu'elle n'était pas contente. Ce n'est pas elle qui t'es pas content, mais ça peut gêner. À ce moment-là, ça me donne une opportunité pour réfléchir. Est-ce que, par exemple, quand j'ai l'opportunité de vivre dans un pays, est-ce que je serai contente que si les gens qui disent « Ah bah t'es petit, elle est mignonne », est-ce que je serai contente de ça
UNKNOWN?
SPEAKER_04Je crois pas. Je m'appelle Arm. J'ai grandi en Corée jusqu'à 22 ans. Ça fait sept ans que je suis ici en Suisse, j'habite à Vevey. Avant de m'arriver ici en Suisse, j'ai été en Australie pendant trois ans. J'ai fait mes études, j'ai travaillé dans un domaine de tourisme. En fait, en Australie, il y a beaucoup d'immigration, surtout il y a beaucoup de femmes asiatiques qui vivent en Australie. C'est énorme, il y a beaucoup. Et du coup, certaines Australiennes, l'homme qui cherche, particulièrement les femmes asiatiques. Ça se voit tellement. Par exemple, quand je promène au bord de la mer, ils viennent vers moi, ils disent juste « Ni hao », « Konnichiwa », un truc comme ça. Est-ce qu'ils vont parler comme ça avec les femmes australiennes
UNKNOWN?
SPEAKER_04Ça, je ne crois pas. Comment tu vas
UNKNOWN?
SPEAKER_04Moi, j'ai des amis coréens, des amis japonais. Elles sont super sympas et vous avez tous de jolies peaux et magnifiques. J'aimerais rencontrer les femmes asiatiques, pas les Australiennes. Voilà, ce genre de choses. Du coup, vraiment, il a ciblé, en fait. Est-ce que c'est un compliment
UNKNOWN?
SPEAKER_04Il n'a rien dit mal, il dit que des positifs, mais c'est quand même bizarre. Je sens que vraiment, moi, comme objet, il a traité vraiment cet objet. Quand j'attends le bus, l'arrêt de bus, je dois tout le temps regarder. Pourquoi il me regarde comme ça
UNKNOWN?
SPEAKER_04Je suis sûre que cet homme-là, là, il va me parler. C'est comme une quiz, tu vois, en japonais. À ce moment-là, mon copain, il est Suisse. Du coup, on a décidé d'habiter ensemble parce que c'est moi qui ai déménagé ici en Suisse. Je réalise que c'est très, très, très important d'apprendre la langue de ce pays pour être plus indépendant, autonome, surtout pour me protéger. J'ai travaillé au casino à la réception pendant trois ans. Chaque jour, il y a pas mal de clients, des hommes un peu âgés. Du coup, ils viennent vers moi, ils papotent. Il y a une fois, ça m'est arrivé, c'était avant Covid. Il y avait un monsieur, il vient souvent au casino, c'était un bon client. Il me dit « Salut, je vais partir en vacances la semaine prochaine, mais tu sais que je me suis séparée avec ma femme.
UNKNOWN»
SPEAKER_04Il n'y a pas longtemps, je profite de ma vie maintenant. Je vais partir tout seul des Canaries en Espagne. C'est bien tout seul, n'est-ce pas
UNKNOWN?
SPEAKER_04Toi, tu veux venir avec moi
UNKNOWN?
SPEAKER_04Il a à peu près 60 ans. Je ne peux pas montrer que je ne sens pas bien parce que j'étais au travail. Pourquoi je n'ai pas réagi tout de suite
UNKNOWN?
SPEAKER_04Peut-être que j'étais aussi plutôt passive, je ne sais pas. Quand ça commence, Covid, vraiment, on ne sait pas si l'entreprise va fermer. C'était tout flou. Il y a un monsieur qui voulait rentrer au casino. Il m'a vue. Après, il ne voulait pas venir vers moi. J'ai dit, mais monsieur, venez vers moi. Je passe votre contrôle. Il s'est éloigné, vraiment reculé, trois, quatre pas. Après, il m'a dit, oh non, non, non, non, je ne touche pas. Je ne viens pas vers vous. Maintenant, les Chinoises, c'est des virus qui se dispatchent partout du monde. Moi, je ne viens pas vers vous. En fait, j'étais vraiment choquée. Je n'ai pas bougé, en fait. C'est quoi ça
UNKNOWN?
SPEAKER_04Ça m'est arrivé, ça
UNKNOWN?
SPEAKER_04Mais c'est une blague
UNKNOWN?
SPEAKER_04C'est quoi
UNKNOWN?
SPEAKER_04Qu'est-ce qu'il raconte
UNKNOWN?
SPEAKER_04Après, encore plus choquant, la réaction de ma collègue, elle était là. Elle a dit, « Monsieur, venez vers moi. » « Mais je vous comprends, monsieur. » « Mais c'est quoi ça
UNKNOWN?
SPEAKER_04Je vous comprends
UNKNOWN?
SPEAKER_04» Mais en fait, je me sentais vraiment très, très mal. Premièrement, est-ce qu'il sait que je suis chinoise ou pas
UNKNOWN?
SPEAKER_04Et j'habitais ici. C'est vraiment stupide
UNKNOWN!
SPEAKER_04Ce genre de situation, c'est par rapport à notre visage. Du coup, c'était un épisode, ça me reste toute ma vie. Le même collègue qui dit « je vous comprends », elle m'a posé la question « comment tu es arrivée ici en Suisse
UNKNOWN?
SPEAKER_04Ton mari est suisse
UNKNOWN?
SPEAKER_04» Après, elle m'a dit « il a quel âge
UNKNOWN?
SPEAKER_04» À ce moment-là, il a 36 ans, moi j'avais 30 ans. Elle m'a dit « ah ben, il n'est pas vieux ». Mais qu'est-ce que ça vous dit ça
UNKNOWN?
SPEAKER_04Je pensais que souvent la femme asiatique qui se mariait avec les hommes plus âgés, La femme asiatique, son visage, il est beaucoup plus jaune que son âge. Ça aussi, du coup, souvent, par exemple, quand je marche avec mon mari à Bordula, on promenait ensemble, les gens, ils regardent moi d'abord et mon mari, et après, ils me regardent encore une fois. Ah tiens, il y a encore un homme qui se marie avec une fille asiatique. Ah ben voilà, bien sûr, les filles sont plus jaunes, c'est normal. J'exagérais peut-être, mais je sentais un peu comme ça. Il y a un autre collègue qui me dit « Ah mais Arum, t'es gentille, t'es mignonne, tu peux t'appeler Mochi Mochi. » Eh salut, coucou Mochi Mochi
UNKNOWN!
SPEAKER_04Ça va, mochi-mochi. En fait, je n'ai rien dit. Je n'ai pas très bien répondu à ce genre de paroles. Je n'y arrivais pas parce que je suis fâchée. Je suis dans une école en tant qu'étudiante. Pendant le cours, le prof nous avait montré une vidéo qui s'est passée à Bangkok. Par exemple, il y a du tourisme sexuel. Les gens voyagent justement pour avoir la relation sexuelle, chercher les femmes. Le sujet, c'était ça. Du coup, il nous avait montré une vidéo comme quoi c'est un tabou. Sur le videoclip, il y a un épisode qu'il raconte et on ne va pas demander à quel âge. Tous les collègues, ils se marrent de rire, en fait, avec ça. Ils rigolent. Ils rigolent. Mais il y a une seule personne qui ne rigole pas, c'était moi. Les collègues à l'écho et tout ça, ils disent « Tu connais le meilleur restaurant chinois
UNKNOWN?
SPEAKER_04Tu crois que c'est bon
UNKNOWN?
SPEAKER_04Tu crois que ce restaurant, c'est en vrai
UNKNOWN?
SPEAKER_04» Ils me demandent. Du coup, je dis « Je ne sais pas. Je ne sais pas. C'est quoi le vrai chinois restaurant
UNKNOWN?
SPEAKER_04Je ne sais pas en fait. Moi, je suis coréenne, mais je n'ai jamais été en Chine. Moi aussi, j'ai découvert le restaurant chinois ici. » Mon mari, pour lui aussi, c'est difficile à entendre chaque fois ce genre de choses. Il réagit, ah mais ils sont stupides. En fait, oui, ils sont stupides. J'essaie de ne pas garder trop, oui, d'accord, mais j'aimerais quand même qu'ils comprennent pourquoi ça me blesse, pourquoi je n'étais pas bien. J'aimerais un peu, une fois, vraiment parler de ce sujet ensemble. Ah, mais il est stupide. Oh non, mais ce n'est pas possible. Qu'est-ce qu'il raconte
UNKNOWN?
SPEAKER_04Même si je raconte à un voisin, il répond comme ça. Il n'y a pas longtemps, quand on est marché à la montagne, on s'est mis sur le banc pour manger un sandwich pique-nique avec ma fille. Il y a une dame... Elle nous avait vus et m'avait dit « Ni hao ». En fait, j'ai entendu qu'elle m'a parlé, mais je n'ai pas tout de suite regardé. J'ai dit « Ah purée, ça commence ». Mais elle m'a redit « Ni hao, bonjour, ni hao, ni hao, ni hao ». J'ai regardé « No Chinese, no Chinese ». J'ai dit « Non, rien à voir ». Mais mon mari était à côté. Il a entendu aussi. Il n'a pas réagi, en fait. Il n'a rien fait. Tu sais, c'est difficile de demander à lui, pourquoi tu n'as rien fait, pourquoi tu ne réagis pas. Je sens mal. Il y avait aussi ma fille à côté, en plus. Peut-être, elle, elle pensait, pourquoi cette dame, elle dit ni hao, mais il n'y a personne qui a réagi avec ça. Du coup, elle va apprendre que c'est normal que les gens me disent ni hao. Au lieu de bonjour, elle ne va pas réagir. On est passé souvent à la place du jour, à côté de chez nous. Diana, elle est en train de jouer avec ses copines. Bah, je surveille, j'attends. Après, il y a un monsieur qui vient vers moi. Et tout d'un coup, il me dit « Ah, bah bonjour, parlez-vous français
UNKNOWN?
SPEAKER_04» « Euh, oui. » « En fait, vous êtes d'origine chinoise
UNKNOWN?
SPEAKER_04» « Ma femme, elle est chinoise. » En fait, je ne me rappelle plus exactement, mais j'étais très sec, en fait. Votre femme, elle est chinoise. Ok, ben du coup
UNKNOWN?
SPEAKER_04Il ne comprend pas. Du coup, je ne veux pas rentrer ce discours, en fait. Je n'ai plus envie. Mais tu es trop sensible. Pourquoi tu penses toujours comme ça
UNKNOWN?
SPEAKER_04Mais les gens, ils veulent discuter. Il n'est pas méchant. Ça me prend mon énergie beaucoup quotidiennement de trouver comment je peux vivre. Ma fille, elle a commencé l'école cette année. Elle finit à midi et elle va à la garderie. À la garderie, en fait, il y a aussi son camarade. Il est né ici et il est asiatique. Les parents, ils sont vietnamiens. À la garderie, chaque fois que je vais chercher ma fille, l'éducatrice appelle son camarade. « Hé Jérémy, c'est ta maman qui vient
UNKNOWN? »
SPEAKER_04En fait, la première fois, je me suis dit, désolé, ce n'est pas mon fils. Je viens chercher ma fille. Je me suis dit, désolé, je me suis trompée. Ah oui, c'est maman Diana. Ça peut arriver parce que là, c'est une grande structure. Il y a plus de 200 enfants. Ça peut arriver de se tromper comme ça. Ça arrive. Deuxième fois, j'ai été aller chercher une autre éducatrice qui dit, Jérémie, c'est ta maman qui vient chercher. Chaque fois, ça tombe sur Jérémie, pas les autres. Je suis désolée pour lui aussi. Je dis, je suis désolée, je suis maman de Diana. Après, la réaction des psychiatrices, elles rigolent avec ses collègues. Après, ça arrive troisième et quatrième fois. C'était jusqu'à cinquième fois. Alors, la prochaine fois, si ça n'arrive pas, je vais prendre Jérémie. Non, mais tu vois, un truc comme ça. Voilà, j'aimerais qu'elles réalisent quand même qu'est-ce qui se passe. Diana raconte des fois ce genre d'épisode de pourquoi l'éducatrice s'est trompée toujours avec Jérémie. En fait, c'est un sujet qu'on parle beaucoup avec ma
SPEAKER_05fille. C'est déjà compliqué de faire comprendre ce qu'on vit à nos amis et à nos partenaires. Comment aborder un sujet aussi complexe avec quelqu'un qui est toujours en train d'apprendre à lire et à écrire
UNKNOWN?
SPEAKER_05Le prochain témoignage vient d'une femme qui est aussi maman. Elle est d'origine philippine, mais elle a été adoptée par une famille en Suisse. Je vais l'appeler Julia. Quand elle était au début de la vingtaine, Julia a commencé à sortir avec ses amis le soir au bar ou en boîte. Tout de suite, Elle a remarqué qu'il lui arrivait des choses qui n'arrivaient pas à ses copines. On ne l'abordait pas de la même manière. On n'utilisait pas les mêmes mots. Elle commençait à se poser la question. Pourquoi moi
UNKNOWN?
SPEAKER_05Pourquoi moi et pas les autres
UNKNOWN?
SPEAKER_05Elle est devenue maman. Une fois, elle se promenait avec son fils quand un homme les a abordés. Il s'est adressé à son fils. Il a dit à cet enfant de 5 ou 6 ans « Je me laverai bien ta mère ». Quand Julia m'a raconté ces expériences, je la voyais traverser par un tourbillon d'émotions. D'abord la colère, cette même colère qui l'a amené à dénoncer le chauffeur TPG qui l'a sifflé alors qu'il avait des passagers dans son bus. Puis la crainte. Julia habite dans le même quartier que moi. C'est un quartier vivant avec un fort esprit communautaire. Un quartier où je me suis toujours sentie en sécurité. Mais Julia m'a raconté comme elle tourne autour du quartier en voiture pour trouver une place de parking aussi près de son appart que possible, méfiante de ce qui pourrait lui arriver si elle devait se garer deux, trois rues plus loin. Et toujours cette question qui trottait dans la tête. Pourquoi moi
UNKNOWN?
SPEAKER_05Pourquoi moi et pas les autres
UNKNOWN?
SPEAKER_05Est-ce que c'était à cause de ses origines
UNKNOWN?
SPEAKER_05Ça ne lui avait jamais traversé l'esprit. Mais peut-être, c'était peut-être bien pour ça qu'on osait lui adresser des paroles aussi brutales et aussi crues. Quelques semaines après qu'on s'est vues, Julia m'a envoyé un poème. Un poème qu'elle avait écrit sur le vif après un affrontement avec un inconnu dans la rue. Un poème qu'elle avait écrit et oublié, puis retrouvé trois ans plus tard.
SPEAKER_01À toi. qui est sorti de nulle part. As-tu vu ce sourire qui ne t'était pas destiné
UNKNOWN?
SPEAKER_01À toi, qui est sorti de nulle part, qui s'est permis de m'accoster. À toi, qui est sorti de nulle part, que j'ai essayé de ne pas regarder. Sait-on jamais, ça peut peut-être marcher
UNKNOWN?
SPEAKER_01À toi, qui es sorti de nulle part, à qui j'ai une première fois, puis une seconde fois expliqué que je n'avais pas besoin que tu m'appelles un taxi. À toi, qui es sorti de nulle part, t'es permis de me prendre dans tes bras. À toi, qui es sorti de nulle part, à qui j'ai demandé de me laisser. À toi, qui es sorti de nulle part, qui m'a demandé de ne pas me braquer. À toi, qui est sorti de nulle part, qui m'a promis qu'il n'était pas en train de me draguer. À toi, qui est sorti de nulle part, qui t'ai permis de passer à nouveau ton bras autour de moi. A
SPEAKER_03toi
SPEAKER_01qui es sorti de nulle part, qui t'es permis de me murmurer dans l'oreille. A toi qui es sorti de nulle part, qui as enfin compris que je n'étais pas intéressée. A toi qui es sorti de nulle part, qui t'es d'un coup senti frustré et rejeté. A toi qui es sorti de nulle part, qui n'as aucunement demandé mon consentement. A toi qui es sorti de nulle part, qui t'es permis de m'injurier. A toi qui es sorti de nulle qui a crûment dit « Même un ton, je pourrais te baiser. Avec ta tête d'Aziat, tu verrais ce que je pourrais faire. Je te prendrai dans un coin et te baiserai comme une chienne. » Maintenant, il est 2h30 du matin. Je travaille dans moins de 5 heures. Je devrais dormir, mais ces mots, ces gestes, résonnent encore en
SPEAKER_05moi. Les mots, elle les avait oubliés. mais pas leur impact. Ces cailloux qui ne sont pas des cailloux, mais une violence, une violation que tu portes toujours en toi. La fétichisation de la femme asiatique s'inscrit dans des expériences qui sont universelles à toutes les femmes. Des avances non désirées, du harcèlement de rue, des violences sexuelles. Pendant une période ici en Suisse, j'ai vécu une série d'événements qui ont suscité en moi à la fois un sentiment d'impuissance et de révolte. D'abord, il y avait l'homme âgé qui s'est assis en face de moi dans un train quasi vide entre Lausanne et Genève. Quand il a commencé à me poser des questions, je me suis dit qu'il devait se sentir seul. Quand il a commencé à chantonner, un petit sourire aux lèvres, j'ai remarqué qu'il avait une main dans le pantalon. Je me suis dit qu'il devait être sénile jusqu'à ce que le train arrive à Canavan, qu'il retire la main de son pantalon pour se lécher les doigts et me dire « Merci pour la compagnie ». La deuxième fois, j'étais dans le tram 12 en train d'écouter un podcast. C'était l'automne et il faisait déjà nuit. Quand j'ai regardé par la fenêtre, au lieu de voir l'extérieur, j'ai vu le reflet de l'intérieur du tram. Et surtout, j'ai vu l'homme qui s'était posé de l'autre côté de l'allée en train de se masturber ouvertement. Le troisième incident a eu lieu à la montagne aux alentours d'Interlaken. J'ai croisé un jogger sur le chemin. Il montait alors que moi je descendais. Une amie m'attendait un peu plus bas sur le chemin. Tout d'un coup, elle m'a interpellée. « Daniel, cours
UNKNOWN!
SPEAKER_05» Quand je l'ai rejointe, elle m'a poussée devant elle. « Cours, cours, cours
UNKNOWN! »
SPEAKER_05Plus tard, elle m'a raconté qu'elle a vu l'homme me croiser, puis s'arrêter net. Elle a vu faire demi-tour, puis s'approcher de moi discrètement. Puis elle a vu fourrer une main dans son pantalon de jogging. Il pensait que j'étais seule. Encore aujourd'hui, je me demande ce qu'il m'aurait fait si j'avais été seule. Trois fois en l'espace d'un an et demi, deux ans. Comme Julia, je me suis posé la question. Pourquoi moi
UNKNOWN?
SPEAKER_05Pourquoi moi et pas les autres
UNKNOWN?
SPEAKER_05Aucun de ces hommes n'a fait référence à mes origines. Pourtant, ils m'ont tous choisi. Est-ce que j'étais juste au mauvais endroit au mauvais moment
UNKNOWN?
SPEAKER_05Ou est-ce qu'il sentait quelque chose de docile et de vulnérable chez moi
UNKNOWN?
SPEAKER_05Quand il me voyait, est-ce qu'il ne voyait pas cette image de la femme asiatique soumise
UNKNOWN?
SPEAKER_05La femme qui va forcément se laisser faire. Un an et demi après que les premières graines de ce projet ont été semées, je me suis rendu compte qu'une grande partie du travail avait déjà été faite. L'arc narratif de chaque épisode commençait à se préciser. J'avais sélectionné plein d'échantillons de musique pour mes tapis sonores. Les récits des autres participantes et participants avaient déjà été enregistrés et montés. Mais il manquait encore un témoignage. Le mien. Au début, je me suis dit que je repoussais cette étape parce que c'était la partie la plus facile. J'ai toujours cherché à comprendre la vie en racontant des histoires. Mettre mes expériences sur papier Ça, c'était facile. Mais enregistrer mes expériences, enregistrer ma voix, Tout au long de ma scolarité primaire et secondaire, mes parents ont toujours reçu les mêmes commentaires de mes enseignantes et enseignants dans mon bulletin de notes. Daniel est une bonne élève, mais elle ne s'exprime jamais en classe. Pendant des années, ma mère m'a obligée de suivre des cours d'art oratoire. Et ça a plus ou moins marché. J'ai appris à maîtriser ma voix suffisamment pour livrer une présentation ou lire un poème à haute voix, mais je continuais à avoir les mains gelées et le cœur qui battait à mille à l'heure chaque fois que je devais prendre la parole en public, même si c'était juste pour me présenter. Et ça c'était en anglais, dans ma langue maternelle. J'ai trouvé mille raisons pour lesquelles je n'étais pas capable d'enregistrer ma voix. Je me suis dit que mon accent était trop prononcé, ma voix trop douce. Personne n'allait comprendre ce que j'avais à dire. Personne ne voudrait m'écouter. Mais je savais aussi que si je faisais ce podcast, il fallait expliquer pourquoi je le faisais. Et je ne pouvais pas parler de la raison d'être de ce projet sans partager ma propre histoire. Donc, je me suis inscrite à des cours de pause de voix. J'ai appris à m'étirer pour détendre mon visage et mes épaules. J'ai appris à respirer avec le diaphragme pour mieux contrôler mon souffle. J'ai appris à faire des gammes et à observer la forme de ma bouche quand je prononçais certaines voyelles et consonnes. Le travail est toujours en cours, mais peu à peu, j'ai senti ma voix se libérer. Trouver sa voix n'est pas juste avoir de la répartie quand tu te prends une remarque raciste. Trouver sa voix, c'est aussi apprendre la langue du pays où tu vis pour comprendre tout ce qu'on dit de toi et acquérir le vocabulaire pour y répondre. Trouver sa voix, c'est aussi se ressaisir après avoir été agressé dans la rue et prendre toute ta frustration, ta tristesse et ta colère et les verser dans un poème. Trouver sa voix, c'est aussi recueillir tes expériences et les faire résonner avec celles des autres pour en faire un
SPEAKER_02podcast. Sous-titrage ST' 501 Fievre
SPEAKER_05jaune est un podcast réalisé, monté et mixé par Daniel Thien. visuel du podcast réalisé par Fabienne Scotti. Merci à Delia Menge qui a lu le poème de Julia et à Vanessa de l'épisode 1 et Anna de l'épisode 3 pour leur participation à la lecture de ce poème. Merci à Aurélien Riondel et à Sandrine Vuillet qui ont prêté leur voix à cet épisode. Et merci aussi à Fanny Cato qui a relu des textes pour cet épisode. Musique de Alex Production, Blue Dot Sessions, Forget the Whale, Laura Gibson, Lope Cudjoe, Martin Schellekens, Nest, Search Quadrado et
SPEAKER_02I remember my sister's belly White and swollen Carefully swaying Sous-titrage ST' 501