Samedi de lire
Chaque semaine, Amélie Boivin Handfield reçoit un auteur.
Entrevue, coup de coeur, chronique littéraire et beaucoup de plaisir.
Samedi de lire
Samedi de lire avec Arthur Friso - 2026
Use Left/Right to seek, Home/End to jump to start or end. Hold shift to jump forward or backward.
Chronique littéraire avec Katy Boyer-Gaboriault
Pour la prochaine heure, vous écoutez« Samedi de lire» avec Amélie Boivin-Enfield.
SPEAKER_06Bonjour tout le monde, j'espère que vous allez bien. Bienvenue à l'émission« Samedi de lire» et aujourd'hui, j'ai le plaisir de recevoir Arthur Friseau. Bonjour,
SPEAKER_02comment tu vas? Très bien, merci pour l'invitation.
SPEAKER_06Ça me fait plaisir et j'ai envie de te présenter aux auditeurs. Alors, tu es né au Pays-Bas en 1995. Tu as ensuite grandi dans la grande région de Montréal et tu vis désormais dans le quartier Rosemont. Tu as complété un baccalauréat en 2017 et une maîtrise en 2019 en philosophie à l'Université de Montréal. Pendant tes études, tu as exercé Sous-titrage Société Radio-Canada est
SPEAKER_02arrivé dans ta vie? L'écriture n'est même pas arrivée dans ma vie. J'ai toujours écrit. Je sais que c'est cliché, mais littéralement, j'ai toujours écrit. J'étais un enfant, un ado qui écrivait. J'étais aussi un jeune vingtaineur qui écrivait. Mais après, ce qui s'est passé, c'est que dans le courant de ma vingtaine, j'ai été trop occupé avec mes mille projets en entretemps. J'ai eu des soucis. Je n'ai pas eu le temps d'écrire pendant, je pense, une période de 4 ou 5 ans. Donc, j'ai fait un retour à l'écriture à la fin de ma vingtaine. Mais ce n'était absolument pas une nouveauté pour moi. Puis en fait, le roman que j'ai publié serait techniquement quelque chose comme mon quatrième roman, peut-être. Et heureusement, pour moi et pour tout le monde, personne n'a jamais lu les trois premiers. Ça va rester comme ça. Tu les
SPEAKER_06as
SPEAKER_02gardés? Je pense qu'ils sont supprimés ou cachés dans le fond de mon nuage. Je ne veux même pas le savoir. C'est bien
SPEAKER_06comme ça. Tu n'as pas l'intention de les retravailler pour les publier?
SPEAKER_02Oh non, non, pas
SPEAKER_06ceux-là. Et Arthur, parlons-en de ce premier roman, Le Junc. Ça raconte l'histoire de trois jeunes adultes, deux frères et une sœur, qui partent à Hong Kong rendre visite à leur père expatrié. Et pendant une semaine, ils vivent avec lui sur un bateau maison, le Junk, et dans la marina d'Aberdeen. Et très vite, les retrouvailles tournent au malaise. Le père alcoolique et envahissant fait ressurgir les tensions, les non-dits et les fragilités familiales. Coincident en ce huis clos étouffant les personnages haussés entre conflits, silence et tentatives ratées de rapprochement. D'où est venue l'inspiration de
SPEAKER_02cette histoire-là? L'inspiration est en bonne partie autobiographique quand même. Il y a mes expériences personnelles, il y a mes voyages là-bas, il y a ma de toute façon, je suis familial aussi. Mais au bout du compte, la création du texte, c'est un collage d'une montagne de morceaux vécus, mais surtout de morceaux inventés. Mais si on me posait la question, déjà, j'ai eu la chance de parler quand même à des lecteurs et lectrices qui m'ont demandé« Es-tu vraiment allé à Hong Kong dans la vie?» Bien oui, je suis allé à Hong Kong dans la vie. Ce n'est pas des descriptions Google Street View que je fais de la ville. C'est basé sur une expérience
SPEAKER_06personnelle aussi. Mais ce n'est pas un roman de voyage. Tu ne décris pas Hong Kong comme une carte postale. Mais j'ai envie de te demander pourquoi avoir eu envie de camper cette histoire-là à Hong Kong qui aurait pu se dérouler à Montréal.
SPEAKER_02Oui, donc je pense qu'il y a deux choses intéressantes ici. C'est un, que ça se situe à Hong Kong. Ça me permet de faire une étude de milieu. Parce que tout d'un coup, il y a quand même des réalités sociales que le narrateur découvre là-bas qui n'existeraient pas à Montréal. Donc, ce n'est peut-être pas l'élément clé du roman, mais ça en fait partie. C'est cette interaction-là entre la gang d'expats blancs, plutôt vieux, pré-retraités, qui ont vraiment des gros problèmes de comportement, des problèmes d'attitude aussi, puis qui se promènent dans la ville comme si la ville leur appartenait. Ça, je voulais vraiment intégrer ça
SPEAKER_06dans
SPEAKER_02le roman. C'est comme ça à Hong Kong? Oui, c'est comme ça à Hong Kong. Il paraît que c'est pire ailleurs, après mon expérience personnalité, mais c'est définitivement comme ça à Hong Kong. Il y a beaucoup de morceaux du livre que j'ai vus moi-même. Je vous donne un exemple, mais quand il y a deux personnes qui sautent à pieds joints sur le tournoi d'un taxi, ça, je l'ai vu. Je l'ai vu depuis la fenêtre du bus, comme le narrateur le décrit. Puis la police
SPEAKER_06n'intervient pas, là? c'est ça.
SPEAKER_02Où la police est en route, ça, je sais pas, mais au moins, il y a une cinquantaine de personnes sur le coin de la rue qui observent en silence, puis la scène dure cinq minutes. Oui, ça, c'est définitivement des choses, des gens qui se croient tout permis, qui ont des passe-droits. Puis la plupart du temps, c'est des gens qui, ce qui est terrible, c'est qu'ils ont vraiment des passe-droits. Moi, j'en ai vu, là, des vieux M. Blanc engueuler des policiers comme du poisson pourri sans que les policiers réagissent. Ce qu'évidemment, les gens à Hong Kong se permettraient pas de faire, surtout constamment que la police, là-bas, est quand même connue pour sa répression assez violente, là, avec l'épisode des manifestations en 2019 aussi. Bref, je disais, il y a des gens à Hong Kong qui ont des passe-droits. On va voir la police réagir de façon différente selon qui est en train de...
SPEAKER_06De commettre le méfait.
SPEAKER_02Exactement,
SPEAKER_06oui. OK. Et moi, je veux qu'on parle un peu du narrateur qui est un touriste, mais un peu perdu. Est-ce que c'est une façon pour toi d'assumer une forme d'ignorance?
SPEAKER_02Oui, ça, c'était important pour moi dans l'écriture. Donc, je disais, le fait que le récit se passe loin comme ça, déjà, c'est ce qui crée le huis clos. Donc, s'il y avait pas la distance, s'il n'y avait pas le fait de vivre sur un bateau perdu comme ça, il n'y aurait pas l'enfermement et l'impossibilité de fuir qui va avec. Et ce contexte-là, le narrateur le découvre comme un pure touriste. Donc, le narrateur, pas juste le narrateur, les trois personnages, la soeur, le frère aussi, débarquent là-bas pour la première fois et découvrent la ville à partir de rien. Ils ne connaissent pas les codes, ils ne connaissent vraiment pas du tout même juste la géographie de la ville. Et c'était important. Donc, il y a deux choses, il y a le contre du narrateur, mais il y avait aussi ma position d'écrivain derrière, mais c'était important pour moi d'insister sur le regard de touriste, du narrateur qui ne prétend pas savoir, justement, il est ignorant, et cette ignorance-là était aussi un moyen pour moi de peut-être éviter les pièges du roman de voyage, mais aussi le piège de reproduire le même discours colonial, colonialiste que le texte essaie de dénoncer aussi par ailleurs.
SPEAKER_06Et pourquoi avons-nous changé de camper justement cette histoire-là sur un bateau que ça
SPEAKER_02soit un huis clos comme celui-là? Je crois que ça change toute la dynamique du texte. Il y en a des huis clos familiaux qui ont été publiés ces dernières années. Ce qui est difficile, souvent quand on regarde les huis clos, on se rend compte que ça a lieu dans un chalet perdu au fond de la forêt. Il faut créer l'enfermement d'une manière ou d'une autre. Si ça se passe dans une cuisine à Montréal, sauf exemple extrême où la personne va aller verrouiller la porte et là, il y a quelque chose vraiment comme une séquestration qui se passe. Ou une tempête de
SPEAKER_06neige, on le voit souvent, une tempête de neige. tempête de
SPEAKER_02neige, les gens sont pris dans la maison puis le huis clos commence. C'est ça, oui. Donc, c'est un dispositif narratif au bout du compte. Ce qui est intéressant avec le bateau, c'est qu'en plus, c'est un bateau qui est ancré au milieu de la marina. Il n'y a pas de quai. Il y a littéralement une impossibilité de fuir du bateau. Il faut appeler un bateau-taxi. Le bateau-taxi vient seulement si la sempanière a envie de venir ou pas. Ça dépend des heures de la journée. Si elle vient, ce n'est pas garanti que ça se passe rapidement ou que ça se passe bien. Surtout que le père a des rapports compliqués avec les sempanières du coin parce qu'ils passent leur temps à se chicaner. Bref, Donc, les personnages sur le bateau sont vraiment poignés là. À part de partir à la nage dans l'eau pas propre du début de la mer dans un coin industriel du sud d'Hong Kong, il n'y a pas d'option pour la
SPEAKER_06fuite. Mais le junk, est-ce que ça existe beaucoup? Est-ce qu'il y en a beaucoup à Hong Kong? Est-ce qu'il y a beaucoup de gens qui habitent
SPEAKER_02sur ça? Je pense que beaucoup ne serait pas le bon mot, mais il y en a définitivement une gang de vieux expatriés qui habitent sur leur junk. Je les ai vus, je les ai connus. Historiquement, ce n'est pas du tout ça le contexte. Historiquement, les bateaux maison comme ça sont des habitations de pêcheurs. pour quelques minorités culturelles qui vivent à Hong Kong pour vrai. Donc, les tankas, entre autres, j'en parle à un endroit dans le texte. Mais parfois, pour les gens qui débarquent à Hong Kong, les options pour éviter de vivre en ville, ça va être soit d'aller habiter sur des îles un peu plus éloignées, ça, il y en a beaucoup, ou sinon, carrément, d'aller louer un vieux junk ou un bateau dans une
SPEAKER_05marina.
SPEAKER_02OK. Intéressant. Après, dans le texte, je le note, le junk n'est pas un junk. C'est un jeu que j'aime beaucoup dans le texte. Ça n'a rien d'un junk. C'est juste un cliché qui est appliqué de façon complètement gratuite sur un bateau qui est le bateau le plus plate, le plus générique qu'on peut concevoir. On appelle ça un junk. C'est décrit comme un truc de marketing, mais ça n'en
SPEAKER_06est pas du tout un.– OK. Intéressant. Merci de la précision. Et tu as choisi de ne pas donner de nom aux principaux personnages de l'histoire. Pourquoi? Pour que les lecteurs s'identifient peut-être un peu plus aux personnages?
SPEAKER_02– Oui. Pour que les lecteurs puissent s'identifier plus aux personnages. Aussi pour que moi, je puisse moins m'identifier aux personnages. Ça, c'était un défi dans mon écriture, étant qu'il y a quelque chose quand même d'autobiographique dans le texte. Moi, je ne voulais pas trop personnaliser l'écriture non plus, puis je trouvais qu'il y avait deux, que je gagnais vraiment deux choses à parler du frère, de la soeur, du père, comme ça. Ça en faisait des types complètement génériques, des types un peu neutres aussi, qui me permettaient de dépasser le particulier, l'individuel, mais qui aussi fait, justement, en tout cas, c'était mon souhait, et qui permettait plus d'identification chez les lecteurs du texte.
SPEAKER_06Des personnes ont beaucoup de mal à se parler, vraiment. Est-ce que c'est ça le vrai drame du roman, l'impossibilité de
SPEAKER_02dire? Oui, je pense que oui. Tu m'as l'air de le voir. Les personnages sont clairement coincés, puis c'est pas... Je l'ai pas vu comme un trait de personnalité dans l'écriture. Le coinçage touche les quatre personnages. Clairement, c'est la situation familiale difficile, puis le passif aussi qui existe entre ces personnages-là qui les empêche de jouer franchement. Dans tout le roman, il y a des moments où on voit les personnages personnages se débattre avec le fait qu'ils soient complètement incapables de parler franchement au père. Il y a la scène où ils font leur plan de match. Ils complotent ce qu'ils veulent faire pour la suite du voyage. Ils se disent que ça ne sert à rien de lui parler parce qu'il va complètement avoir oublié ce qu'on leur a dit dès le lendemain matin. Passé une certaine heure du soir, la mémoire disparaît. On m'a beaucoup parlé des non-dits dans le roman. Les non-dits, c'est aussi une raison de l'incapacité à dire. Les personnages vivent dans des frustrations, de la mauvaise foi. Souvent, c'est ça le moteur de l'humour aussi. C'est juste le fait que les personnages soient aigris à l'intérieur à force de trop en garder en dedans.
SPEAKER_06Et le père est à la fois agaçant, drôle, tragique. Comment as-tu trouvé l'équilibre, justement, pour ce personnage-là?
SPEAKER_02Oui, parfois, il est même charmant. Parfois, c'est pas un portrait... Je voulais pas que ce soit un portrait complètement négatif. Il y a le meilleur et le pire dans dans ce personnage-là, puis dans le portrait que le narrateur en fait. Je voulais qu'on sente l'ambivalence du narrateur aussi, qui en quelque part l'admire, qui a de l'admiration pour lui, qui parfois vit de l'envie, de la jalousie, en le voyant tellement à l'aise aussi, charismatique, jusqu'à l'excès, la plupart du temps. Mais il y a clairement aussi la frustration, parfois des jugements très durs qui sont portés sur lui.
SPEAKER_06Et en l'écrivant, ce personnage-là, est-ce que tu le jugeais ou t'essayais de le comprendre?
SPEAKER_02Non, j'essayais de le comprendre. c'est forcément c'est pas facile c'est une réalité qui est tellement loin de la mienne mais c'est je pense qu'un personnage unidimensionnel n'aurait pas été super intéressant le personnage du père c'est quelqu'un qui a vécu aussi à sa manière des traumas qui a essayé de les guérir pas de la bonne façon mais qui à force d'essayer de se soigner lui-même en fait c'est juste enfoncé dans le trou de plus en plus et sa fuite vers Hong Kong la petite existence qui s'est recrée là-bas elle est en même temps belle mais en même temps c'est vraiment la preuve de son échec, oui. Et le narrateur, le narrateur qui débarque dans, le narrateur, le frère de soeur aussi, qui débarque dans une position d'ignorance complète, qui vont découvrir tranquillement c'est quoi sa vie, comment il mène son quotidien là-bas, vont essayer de le comprendre, mais l'émotion dominante, surtout au début du texte, dans la première moitié, ça va quand même être l'incompréhension, puis après va venir une tentative de
SPEAKER_06compréhension.
SPEAKER_02Si tu me permets, Arthur, on s'arrête et au retour, je vais qu'on continue le pari de Le Junc.
UNKNOWND'accord.
SPEAKER_05Ici Sophie Lorrain, vous écoutez Samedi de lire avec Amélie Boivin-Enfield.
SPEAKER_06J'ai toujours accompagné de mon auteur invité de la semaine, Arthur Friseau, pour parler de son premier roman, Le Junc. Et Arthur, j'ai envie qu'on parle justement dans le livre du père encore, qu'on revienne un peu brièvement sur lui. Son alcoolisme est très présent. Puis on se demande, dans le cas du père, est-ce que c'est une fuite, une routine ou une forme de désespoir pour le père? On tente de le comprendre dans l'ouvrage. Est-ce que toi, au départ, tu le savais? Pourquoi le père était alcoolique?
SPEAKER_02Oui, moi je le savais, mais c'est une bonne question Je ne sais pas comment je pourrais résumer ça. Dans l'alcoolisme, c'est sûr qu'à la base, c'est une fuite. Le père, c'est quelqu'un qui a connu des échecs et qui s'est exilé à Hong Kong sur un bateau perdu au fond d'une marina pour une raison. L'alcool en fait partie. Mais après, à Hong Kong, il y a quelque chose comme un nouvel équilibre qui se redessine. Le mode de vie du père, c'est quelque chose qui est calculé, qui est calibré. Il trouve aussi une joie là-dedans et à ce moment-là, l'alcool est devenu une habitude, et je ne sais pas à quel point c'est une fuite. J'en parle dans le texte aussi, il y a un effort d'empathie qui se fait chez les personnages, d'imaginer quand même les soirées du père exilé, qui est perché tout seul sur son junk, avec des amis qui sont à distance de barque, mais en même temps tellement loin, pas d'accès à la rue, vraiment l'isolation la plus complète qu'on peut imaginer, ou presque, et à ce moment-là, peut-être que l'alcool devient encore une fuite, mais en même temps, l'alcool du père est consommé sur des plage, même au travail, dans le tourisme, ça fait partie de son existence. Et je sais pas, il faut imaginer qu'il y a aussi une forme de joie puis d'amour qu'il retrouve même dans cette addiction-là, puis dans la belle vie quand même qui mène au
SPEAKER_06soleil. Oui, complètement, oui. C'est juste que pour les enfants, ça peut être difficile à certains moments de comprendre ce
SPEAKER_02père-là. Oui, surtout qu'il le découvre. L'alcoolisme était soupçonné
SPEAKER_06avant,
SPEAKER_02mais les enfants débarquent là-bas sans avoir vraiment mesuré à quel point la situation est grave. On prendre un alcoolisme extrêmement avancé.
SPEAKER_06Oui, parce qu'il commence à boire de la bière très, très tôt en journée, puis vers le 5 à 7, bien là, c'est de l'alcool
SPEAKER_02fort. Oui, puis avec vraiment des symptômes physiques de sevrage quand il tente trop le matin, les pertes de mémoire qui vont avec, les sauts d'humeur, tout
SPEAKER_06ça. Et est-ce que les tensions familiales, c'est un miroir des tensions sociales plus large, tu
SPEAKER_02dirais? Oui, ça, c'était mon objectif. Est-ce que j'ai réussi à le faire? Ça, c'est une autre question, mais je voulais que ce soit un roman qui ne traite pas juste du personnel ou qui traite du personnel en lien avec le contexte autour. Ce qui est intéressant, c'est que le personnage du père a une double position dans le roman. Déjà, c'est le père avec la violence familiale qui vient avec, mais le père et aussi le colon, il y a aussi un des... Il y a des personnages secondaires, mais il y a aussi un des expatriés qui, à Hong Kong, font vivre ce système néocolonial-là, puis qui inflige aussi une autre forme de violence à la population sur place, sans parler de la misogynie qui traverse aussi tout le texte. Donc, le... le père s'analyse pas juste comme un individu avec son parcours et ses trônes. Le père est aussi le représentant de quelque chose de plus large, de forces sociales qui vont s'incarner aussi bien en lui que dans les autres personnages, son art dans le texte, donc Denis et Didier en particulier.
SPEAKER_06Et à quel moment t'as réalisé que le thème du néocolonialisme
SPEAKER_02allait devenir central dans le livre? À la minute où j'ai mis le pied à Hong Kong, je dirais. Ah oui? Est-ce que t'as
SPEAKER_06habité là longtemps?
SPEAKER_02Non, moi j'ai été moi-même juste un touriste là-bas aussi. Plusieurs fois, j'ai eu la chance, beaucoup plus jeune dans ma vie, d'aller en Asie plusieurs fois. Mais oui, c'est quelque chose qui est prégnant. J'imagine que ça prend un minimum de regard critique. La plupart des gens l'ont. Il faut juste mettre le pied là-bas, marcher un peu pour découvrir en fait à quel point il y a quelque chose de racisté coloniale qui existe dans les dynamiques de pouvoir sur place. Je l'ai vu aussi ailleurs en Asie. Ce qui est beau, ce qui s'est passé depuis la publication du texte, c'est que j'ai pu parler aussi à des gens qui qui ont vécu des choses similaires, mais ailleurs dans le monde, qui m'ont décrit cette réalité-là, des expats sur place qui se croient tout permis, mais aussi en Amérique du Sud, aussi en Afrique, où on voit exactement le même genre de tendance. Je reviens à ce que je disais. Le père n'est pas un flocon de neige. Ce n'est pas un être unique qui a créé cette existence-là tout seul. Le père, autant que les enfants, sont des symptômes de choses qui sont très vieilles
SPEAKER_06et très puissantes. Et tu en as parlé brièvement tantôt, mais l'humour a été dans le roman. Il y a des moments très cruels, mais il y a des
SPEAKER_02moments très drôles aussi. Oui, parce que déjà, je pense qu'il y a des situations qui sont objectivement drôles dans le roman. C'est aussi une conséquence de l'alcoolisme et de la bière qui coule à flot certaines soirées. Il y a des choses totalement stupides qui se passent. Ça aurait été presque difficile de les présenter sans rire. Je ne sais pas, la scène où le père donne aux enfants un cours pour utiliser le papier toilette comme il faut. Les délires fréquents, le père qui radote, qui part dans des tripes, les enfants qui se joignent à ça, qui exagèrent, qui essayent de tirer sur la ficelle pour faire dégénérer. En plus, les enfants sont un peu vicieux dans plusieurs scènes du texte. Donc, il y avait des choses là-dedans qui étaient juste purement drôles. En tout cas, c'est le point de vue d'écrivain qui parle. L'humour vient de ça aussi, mais l'humour vient aussi du côté vraiment, je ne sais pas comment dire, aigre, amer du narrateur, frustré, incapable de s'exprimer, puis qu'il va se servir de l'humour, d'un humour parfois noir, d'un humour méchant, sarcastique, pour faire passer ses émotions quand il n'y a pas d'autre échappatoire.
SPEAKER_06Et est-ce que tu dirais justement que la méchanceté du narrateur, c'est une façon de dire ce qu'il n'arrive pas à exprimer
SPEAKER_02autrement? Oui, oui, définitivement. Il y a des moments dans le texte où le narrateur trouve plus d'honnêteté, mais c'est toujours une parenthèse, une petite parenthèse de sincérité puis de franchise dans un océan de mauvaise foi,
SPEAKER_06disons. Et en clisant on peut avoir des petites pensées pour Réjean Ducharme, Marguerite Duras. Est-ce que c'était une influence consciente de ta part en
SPEAKER_02écrivant ce roman-là? Oui, donc du côté de Marguerite Duras, c'est un roman en particulier, je ne vais pas prétendre, j'oserais pas prétendre que le style ou que le roman en général s'inspire de son oeuvre, mais Duras elle-même qui, elle, dans un contexte authentiquement colonial, a décrit des choses similaires. Un barrage contre le Pacifique qui est un roman que j'aime beaucoup. On voit Duras et sa famille qui sont des colons en Indochine, l'Indochine française à l'époque. Duras qui utilise aussi le même dispositif narratif qui parle de la mer de façon impersonnelle. Je l'ai repris de l'entre-autre, je l'ai trouvé ailleurs, mais définitivement une inspiration de Duras. Puis chez Duchamp, pas juste Duchamp, mais c'est la liberté du ton, l'humour qui vient se mêler de la narration, ça je suis allé le chercher là-bas, j'en ai cité d'autres aussi, j'ai parlé un peu de Mabankou, on voit ça aussi chez chez La Ferrière, mais il y a tout un paquet d'auteurs comme ça qui n'hésitent pas à recourir à l'humour. Pas parce que l'humour, c'est gratuit, mais parce que l'humour est aussi une manière d'exprimer quelque chose de pertinent. En tout cas, c'est le pari que j'ai voulu
SPEAKER_06faire. Ok, intéressant. Et est-ce que tu as envie de
SPEAKER_02ramener ces personnages-là pour
SPEAKER_06en faire un autre roman?
SPEAKER_02Non, c'est vraiment pas prévu. Je sais qu'il y a beaucoup de zones d'ombre et de non-dits dans le texte, mais pour l'instant, je ne suis pas à l'abri de changer d'avis et de me réveiller un matin et d'écrire ensuite, mais ce n'est pas du tout prévu. En fait, j'ai déjà des tendances à me surcharger de projets dans la vie. Puis là, j'ai déjà deux autres romans qui sont en chantier. Il ne faut pas que mon éditrice m'entende. Je suis désolé, Catherine. Premier, je ne t'envoie pas de manuscrit tout de suite, mais j'ai d'autres chantiers qui sont en cours et ça n'inclut pas une suite de
SPEAKER_06ce livre-là. Est-ce que ça faisait longtemps qu'il était écrit, celui-là?
SPEAKER_02Parce que tu disais qu'il y a eu trois autres romans avant celui-là. Non, les trois autres romans, ça daterait plutôt du début de la vingtaine, fin de l'adolescence. Ce livre-là, Le Jug, je l'ai écrit à l'été, que je ne me trompe pas dans mes dates. Ce serait donc... été 2024.– OK, quand même assez récent.– Exactement,
SPEAKER_06oui.– Et est-ce que c'était une histoire qui t'habitait depuis longtemps, que t'avais envie d'écrire?
SPEAKER_02– Même pas, c'était pas le projet que j'avais en tête. Au début, j'avais un projet d'écriture un petit peu plus ambitieux que ça, plus de personnages, structure plus complexe, mais il y avait, finalement, je me suis retrouvé avec la possibilité matérielle d'écrire, donc juste, c'est plate, mais du temps libre et une stabilité, c'est souvent, écrire sans ça, c'est quand même compliqué. Et là, je me suis dit que j'avais les moyens donc de me lancer dans un projet d'écriture. Et je me suis retrouvé à mettre de côté le projet que j'avais depuis plus longtemps pour me concentrer sur ce qui est devenu le junk. Puis ça, je l'ai écrit ça avec beaucoup d'envie, beaucoup d'enthousiasme sur une période de temps assez courte. C'est sorti quasiment tout seul. Il faut croire que ça m'habitait, mais en tout cas, c'était pas conscient, c'était pas là-dessus que, officiellement, je travaillais
SPEAKER_06depuis un an. Et ta routine d'écriture, ça ressemble à quoi? Parce qu'on le dit, t'as plein, plein de métiers, de truc à faire? Est-ce que tu te mets des plages horaires pour arriver
SPEAKER_02à écrire? Oui, ma routine d'écriture, c'est... Moi, j'ai du mal à écrire à temps partiel. Je trouve ça extrêmement difficile. Je peux faire de la révision de texte, de la relecture de l'écriture à temps partiel, ça, ça va. Mais pour écrire du premier jet, en fait, il faut juste que je puisse me consacrer à ça à temps plein. Donc là, jusqu'à maintenant, comment ça s'est passé, c'est que j'ai consacré mes vacances d'été à écrire, là, avec une routine quand même assez intense d'écrire tous les jours pour essayer d'envoyer la production du premier jet aussi vite que possible. Puis le reste de l'année, je me concentre sur d'autres choses. Je travaille. J'ai un emploi à temps plein. J'essaie de travailler aussi sur un doctorat à l'université, comme on l'a dit tantôt. Donc, l'écriture, par exemple, en ce moment, je n'écris pas. Je garde ça pour... Je garde ça pour des moments de ma vie où j'ai le temps de
SPEAKER_06le faire. Et as-tu commencé à avoir des commentaires de lecteurs suite à ton premier roman?
SPEAKER_02Oui, à l'occasion. Mais justement, c'est... Il y a les personnes qui m'ont parlé de ce contexte-là, colonial, qu'ils ont reconnu ailleurs, dans d'autres expériences de voyage. J'ai eu quelques retours de lecteurs. Après, la vie d'un livre est extrêmement lente. Je vais faire mon salon du livre, mon premier salon du livre, la semaine prochaine. Je n'ai pas encore rencontré beaucoup de vrais êtres humains qui m'ont lu, mais j'imagine que
SPEAKER_06ça
SPEAKER_02va venir.
UNKNOWNSi tu me permets, Arthur, on s'arrête et au retour, je veux qu'on parle de tes coups de cœur littéraires. D'accord.
SPEAKER_03Ici Mélissa Perron, vous écoutez Samedi de lire avec Amélie Boivin-Enfield.
SPEAKER_06On est maintenant rendu au segment des coups de coeur littéraires de mon auteur invité de la semaine, Arthur Friseau. Et Arthur, je veux qu'on parle de tes coups de coeur. Par quoi veux-tu commencer à présenter
SPEAKER_02aux auditeurs? Je vais commencer par le premier, Joseph Pontus, à la ligne. Je me suis limité dans le choix de mes coups de coeur. Je trouve ça toujours intimidant de faire des exercices de top 5 ou autre chose. Je me suis limité à les lectures récentes. C'est des lectures qui datent de décembre, janvier, février, des textes que j'ai adorés. Donc, le premier ici, c'est Joseph Pontius, qui n'est pas une publication très récente, ça date quand même de 2016-2017. Donc, auteur français qui, en fait, nous présente un carnet d'usines. Donc, c'est le sous-titre du texte, il appelle ça« Des feuillets d'usines». Ce qui est super intéressant ici, c'est que là, on a la position d'un écrivain qui débarque dans une usine pour nous raconter son expérience du travail au quotidien, mais qui ne va pas à l'usine pour écrire, contrairement à ce qu'on voit souvent. Donc, ce n'est pas une étude anthropologique, ce n'est pas écrivain bourgeoisé qui décide d'aller jouer sur une ligne de montage pour ensuite raconter son expérience. Non, c'est quelqu'un, ça se trouve déjà dans les premières pages du texte, qui nous dit« Moi, c'est un boulot alimentaire. J'y vais pour les sous. J'y vais pour les sous.» Ça, c'est dit. Et si je peux me permettre de lire une page. Bien sûr. Donc, il va ensuite nous justifier son projet à l'aide d'une parabole. Une parabole que je trouve très belle. Donc, je veux la présenter telle quelle. Il nous dit« Sur ma ligne de production, je pense souvent à une parabole que Claudel, je crois, a écrite sur le chemin de Paris à Chartres, un homme fait le pèlerinage et croise un travailleur affairé à casser des pierres. Que faites-vous? Mon boulot, casser des cailloux, de la merde. J'ai plus de dos, un truc de chien. Devrais pas être permis autant crever. Des kilomètres plus loin, un deuxième occupé au même chantier. Même question. Je bosse. J'ai une famille à nourrir. C'est un peu dur. C'est comme ça et c'est déjà bien d'avoir du boulot. C'est le principal. Plus loin, avant Chartres, un troisième homme, visage radieux. Que faites-vous? Je construis une cathédrale. Et là, c'est Pontius qui conclut. Il dit« Puisse mes crevettes et mes poissons à premier Pierre, parce que le contexte, il travaille dans une usine de production de crevettes surgelées. Donc, ce texte-là est écrit en direct. C'est vraiment un journal. Ce n'est pas un texte qui a été écrit après coup. Et il va se servir de tous ces petits morceaux de vie, morceaux d'usine, les pauses, l'anticipation, la déprime du dimanche soir avant d'y retourner, la précarité qui vient avec, la fatigue du corps après, ses rapports avec sa compagne, sa famille, tous les petits moments de joie, de tristesse qu'il va rencontrer dans cette expérience-là. Il va s'en servir comme de ses pierres pour construire sa cathédrale à lui, qui est ce livre-là, un petit livre au bout du compte, moins de 300 pages, qui se lit très bien, puis qui est plein de douceur, et plein de petits moments d'amour, mais qui aussi raconte quelque chose de très lourd et de très difficile, évidemment, la précarité, la misère, le travail difficile, une lecture que je recommande, les yeux fermés, vraiment, ça en vaut
SPEAKER_06la peine. D'accord,
SPEAKER_02intéressant, un deuxième? Deuxième livre, donc ça, c'est mon radotage du moment, donc les gens qui m'ont déjà entendu savent que là, je recommande à Alexievitch à à peu près n'importe quelle personne que je croise dans la rue ou à l'épicerie ces jours-ci. Donc, Svetlana Alexievitch, autrice soviétique, biélorusse, qui a écrit cinq livres dans le courant de sa vie. Mais ce qui est particulier, c'est que dire qu'elle les a écrits, déjà, c'est un peu de la triche. Elle, ce qu'elle présente, c'est des sommes de témoignages. Des sommes de témoignages qui sont retranscrits telles qu'elles à la première personne. Et quand on ouvre ses livres, on va voir Alexievitch parfois s'exprimer juste dans les parenthèse ou en italique comme présentation d'un texte, mais l'essentiel du livre, c'est d'autres personnes qu'elles qui parlent. Donc, des témoignages qu'elle a enregistrés avec un magnétophone et qu'elle a ensuite réécrit pour les rendre
SPEAKER_06présentables. Des témoignages autour de quels sujets? Est-ce que c'est des sujets qui sont très
SPEAKER_02variés? Alors, ça dépend. Celui que j'ai sous les yeux, c'est sur la fin de l'URSS, mais elle en a écrit un aussi sur la guerre d'Afghanistan, la première guerre d'Afghanistan, en tout cas celle des Soviétiques, pas la guerre des Américains. Elle en a écrit un aussi sur l'après-coup de la catastrophe de Tchernobyl, d'autres sur des survivants de la Seconde guerre mondiale. Un du point de vue des enfants, un autre du point de vue des femmes survivantes. Donc, au bout du compte, elle touche toujours à des sujets très lourds, mais elle le fait avec une démarche que je trouve super intéressante pour des raisons artistiques, pour des raisons éthiques aussi. Elle le fait avec un maximum d'effacement, juste en tendant son micro. Et dans le livre en particulier que j'ai sous les yeux, qui est« La fin de l'homme rouge ou le temps du désenchantement», qui est donc le livre d'Alexievitch sur la fin de l'URSS, on trouve aussi son discours d'obtention d'une à la fin. J'ai deux passages que je veux en souligner. Donc, très vite, Alexévie, la mission à elle, c'est d'enregistrer les petites passions humaines, les voies humaines qui ne sont pas les siennes pour, c'est une autre formule qu'elle utilise, rabaisser l'histoire au niveau de l'être humain. Donc, pas l'histoire des grandes tendances, mais l'histoire vécue par les gens dans leur cuisine. Et là, elle nous raconte la fin de l'URSS par les gens qui l'ont vécue dans des débats de cuisine et dans leur petit quotidien. Donc, c'est dans le discours d'acceptation du Nobel, Alexévie, j'écris« Moi, je peux dire que je suis une femme oreille quand je marche dans la rue et que je surprends des mots, des phrases, des je me dis toujours, combien de romans qui disparaissent sans laisser de traces. C'est le but de sa démarche. Comme elle le dit ailleurs, c'est donc de rabaisser l'histoire au niveau des expériences quotidiennes, de ramener l'histoire à hauteur d'être humain. Et dans ce livre-là en particulier, elle raconte donc la chute de l'URSS du point de vue des gens qui l'ont vécue dans leur cuisine. Juste après, donc, un dernier extrait, quelques lignes aussi. Elle dit, tout de suite après la guerre, Théodore Adorno, bouleversé, a écrit un poème après Auschwitz barbare. Donc la fameuse citation d'Adorno sur la possibilité d'une littérature après les catastrophes de la guerre. Alexievitch continue et dit« Mon maître, Aless Adamovitch, dont je veux aujourd'hui citer le nom avec gratitude, estimait lui aussi qu'écrire de la prose sur les cauchemars du XXe siècle est un sacrilège. Ici, on n'a pas le droit d'inventer. Il faut montrer la vérité telle qu'elle est. On a besoin d'une littérature qui soit au-delà de la littérature.» C'est donc, fin de la citation, c'est ce qu'Alexievitch essaie de nous proposer, une littérature qui est au-delà de la littérature, mais parce qu'elle a le sentiment qu'il y a certaines choses qui ne peuvent pas être dites par la fiction. Moi, ça me faisait repenser au dernier livre, non, l'avant-dernier livre de Naïsh Sino, Tristotique. Il y a un passage aussi, je le cite de mémoire, mais elle écrit« Parfois, on a besoin de sortir de la fiction parce que la fiction, c'est une idée qui vient d'Aristote, la fiction est liée par la vraisemblance et la nécessité. Donc, tout ce qu'on présente dans un récit de fiction doit forcément être vraisemblable, crédible du point de vue des lecteurs et lectrices. Alors que quand on raconte quelque chose qui va complètement contre le consensus politique ou contre l'expérience ordinaire des gens, tout de suite, on sort de la vraisemblance et tout de suite, on commence à présenter des choses qui ne pourront pas être reçues comme pertinentes si on s'en tenait juste à un discours de fiction. Je pense que c'est le sens de ce qu'Alexievitch essaie de dire ici. Quand on s'intéresse aux grandes catastrophes ou quand on s'intéresse, comme dans le cas de Daichino, à une catastrophe plutôt à échelle individuelle, on a besoin de juste parler avec un pacte de vérité. De dire ce que je présente est vrai, à ce moment-là, juger de la crédibilité de la vraisemblance de ce qu'on présente, ça devient hors-sujet parce que c'est vrai, tout simplement. Point de la discussion. Et à partir de là, on peut construire quelque chose qui va apporter du neuf, qui va vraiment repousser la frontière du discours littéraire. Moi, je trouve ça super intéressant. À force de radoter sur Alexeïvitch, je pense que je vais me lancer dans au moins un projet dans la même veine ces prochaines
SPEAKER_06années.
SPEAKER_02Ok,
SPEAKER_06intéressant. Il y a Est-ce que la lecture occupe une grande place
SPEAKER_02dans ton quotidien? Oui, évidemment, ça dépend des périodes de ma vie ou ça dépend à quel point j'ai du temps, mais je lis beaucoup. De toute façon, pour moi, je crois qu'écrire sans lire, c'est pratiquement une hérésie. Déjà, la littérature, c'est une grande conversation. Si on n'est pas capable de se tenir à jour ou de s'intéresser à ce qui se fait dans le monde de la littérature, alors soi-même produire la littérature, ça devient quelque chose d'arrogant à mon humble avis. Donc, Oui, je lis beaucoup, y compris beaucoup de contemporains québécois. Est-ce
SPEAKER_06que c'est surtout du récit, un peu comme tu viens de le faire, ou c'est de la
SPEAKER_02fiction? Non, là, c'est mes obsessions du moment. C'est pour ça que je présente deux récits, mais j'ai lu pas mal de fiction québécoise aussi récemment. Ça, c'est vraiment deux textes qui m'ont marqué. Puis en fait, je pense que je suis en train de découvrir ça comme lecteur, que j'aime beaucoup ce genre de littérature-là, mais c'est pas forcément représentatif de ce que j'explore. Puis c'est sûr qu'aussi, parfois, je suis obligé de... c'est démenti à lâcher un petit peu la littérature pour lire exclusivement de la philosophie. Toujours avec plaisir au moins. Parce que tu
SPEAKER_06l'enseignes et tu es en train de faire un doctorat en philosophie. Exactement. Merci beaucoup Arthur pour les belles suggestions. On s'arrête pour la chronique littéraire et on se retrouve pour la conclusion de l'émission.
SPEAKER_00Ici Audrey Willenmy, vous écoutez«Samedi de lire» avec Amélie Boivin-Enfield.
SPEAKER_06C'est maintenant le temps de la chronique littéraire en compagnie de Cathy Boyer-Gaborio. Bonjour, comment tu vas? Ça va bien, toi, Amélie? Ça va très bien. Et on commence ce mois-ci pour ta chronique littéraire avec«Beau père» de Stéphane Dompierre, publié chez Québec Amérique.
SPEAKER_04Oui, huitième roman pour Stéphane Dompierre, dont la carrière est déjà très bien installée dans le milieu littéraire québécois. Le personnage principal, Jimmy, est un peu l'archétype de l'homme célibataire qui n'a jamais été responsable d'un enfant, le genre de personne à qui on ne demande pas d'arroser ses plantes quand on part en voyage et qui, par un concours de circonstances assez particuliers, se retrouve à s'occuper de la fille de 10 ans de sa nouvelle fréquentation, dont il ne connaissait pas du tout l'existence avant de se retrouver à s'occuper d'elle. Il ramène donc chez lui Lisbeth, qui, comme il dit lui-même, est un parfait mélange entre Lisbeth Salander de la série Millennium et Mercredi Adams. Quand même un beau mélange. Ils s'affrontent ensemble des nuits qui frisent le rocambolesque avec, entre autres, la garde rapprochée de chiens chimériques qui veillent sur Lisbeth et qui apparaissent un peu partout. Ils se retrouveront finalement dans un chalet où ils feront une rencontre un peu inquiétante. Bref, il y a un peu de tout dans ce roman, de l'humour, du suspense, du fantastique. L'auteur joue avec les différents codes, mais il ne s'aventure jamais à plonger totalement dans un genre en particulier. L'auteur voulait illustrer l'ambiguïté du rôle de beau-parent, donc responsable de l'enfant sans être son parent. Mais je me suis demandé si à ce niveau de relation avec la mère, on pouvait vraiment parler de beau-père. Pour moi, ça aurait été juste un ami de golf, ça n'aurait rien changé à l'histoire. Même si la relation entre Jimmy et Audrey, la mère de Lisbeth, va s'officialiser à la fin du roman. C'est sûr qu'il faut aussi accepter la convention qu'une mère confierait son enfant comme ça à quelqu'un qui n'est pas le premier venu, mais pas loin. Personnellement, j'ai presque plus cru aux chiens qui apparaissent un peu partout. Mais bon, je pense que c'est le genre de livre où il faut se laisser glisser dans l'histoire sans trop se casser la tête. On retrouve ce qu'on aime de la plume de Don Pierre, le ton un peu baveux, le personnage principal qui baigne dans l'autodérision et des moments savoureux d'absurdité. Et moi, je me demande s'il s'est inspiré de sa vie de beau-père parce
SPEAKER_06qu'il est beau-père justement,
SPEAKER_04Stéphane. Peut-être la base, mais j'imagine que le reste, non. Mais oui, effectivement, je pense que c'était son idée de s'interroger sur ce rôle quand même
SPEAKER_06particulier et ambigu. Ok, on rappelle le titre beau-père de Stéphane Dompierre, publié chez Québec-Amérique. On poursuit avec Petit pas de Marion Richez, publié
SPEAKER_04à la Peuplade. Oui, troisième roman pour Marion Richesse, mais le premier publié aux éditions de La Peuplade. On se retrouve au cœur d'une petite famille composée de Mathilde, qui est enceinte de 7 mois, de son conjoint Martin et de leur enfant de 2 ans, Jean. Martin et Mathilde sont de très jeunes parents qui sont devenus par accident et qui rament très fort pour donner une vie convenable à leur enfant. Mais comme ils ont été rejetés par leur famille quand Mathilde a annoncé qu'elle était enceinte, ils n'ont aucune aide, aucun support, personne vers qui se tourner. À un certain moment, on comprend que leur vie tient un peu avec de la broche. Ils sont écrasés par la fatigue. On sent que leurs bases sont fragiles, qu'il manque d'outils pour faire face à la grande charge que représente une vie de famille avec un enfant en bas âge. Martin en vient à craindre que Mathilde reproduise les gestes de violence qu'elle a connus dans sa propre famille. Une atmosphère assez lourde qui plane au-dessus d'eux. Et au moment où on commence à avoir peur qu'il frappe un mur et que ça finisse par vraiment déraper, c'est là qu'en t'enseigne Annie, une voisine chez qui Martin va demander de l'aide quand Mathilde a des problèmes à avec sa grossesse. Annie, c'est le début du réseau dont ils avaient besoin. Elle prend doucement, mais sûrement une place importante dans leur vie. Elle devient aidante, confidente, gardienne pour le petit Jean qui, lui, l'adopte comme grand-mère. Elle va les aider à reprendre le contrôle de leur vie en étant là, juste en étant là pour eux. C'est une histoire douce qui ferait du bien. L'histoire de gens qui osent demander de l'aide et qui trouvent une main tendue. C'est une histoire d'entraide et d'empathie. C'est d'une communauté qui se rebâtit autour de gens qui ont besoin d'être entourés. C'est un livre qui fait réfléchir aussi sur l'individualisme qui s'aggrave dans nos sociétés. Ça redonne espoir et ça nous demande comment peut-on créer le fameux village qu'il faut pour élever un enfant dans un monde qui s'est refermé sur lui-même. La plume de Marion Riches est magnifique, profonde, d'une poésie parfaitement maîtrisée. La justesse des images est saisissante. On sent que chaque mot a été choisi avec soin. C'est une écriture instinctive tout en étant très réfléchie. C'est un petit livre plein d'amour et de beauté. On rappelle
SPEAKER_06le titre Petit pas de Marion Richesse, publié à la Peuplade. On poursuit avec la pénombre propice de Stanley Payant, publié chez Mains libres.
SPEAKER_04Oui, l'auteur Stanley Payant nous offre un recueil de 25 nouvelles dans lesquelles il s'interroge sur différents enjeux de société, comme notre rapport au travail et à la famille, l'ouverture à l'autre, l'évolution parfois inquiétante de la technologie. On retrouve dans certaines nouvelles des élans fantastiques ou magiques, alors que d'autres sont très ancrés dans le réel. Les textes sont étonnant, la plupart ont réussi à m'entraîner dans leurs différents univers. L'auteur nous surprend avec des réveillements totalement inattendus, mais solidement rattachés au texte quand même. C'est là que se situe sa force de nous faire croire à ce tournant dans l'histoire sans qu'il semble plaqué pour faire un effet, ce qui aurait pu faire décrocher le lecteur facilement. Stanley Péin a un excellent sens du rythme, les nouvelles sont concises tout en étant complexes. Il réussit à créer un monde complet dans chacun de ses textes, ce qui peut être difficile à faire dans un recueil contenant autant de texte. Les personnages sont bien incarnés, on s'attache même si c'est seulement pour quelques pages. Parmi les 25 nouvelles, il y en a deux qui m'ont particulièrement touchée. Dans la première, on est témoin de la déconfiture du next-door du rock qui paie pour des actes immondes qu'il a posés sur une adolescente, tandis que la seconde nous entraîne dans la vie d'une jeune musicienne dont l'univers se déforme pour se coller au texte écrit par un adolescent. Il y a un personnage qui revient dans trois nouvelles, Marvin Courage, que je qualifierais de détecteur journalistes artistiques que Stanley Pévin a réussi à citer de textes antérieurs. Le seul bémol que j'ai à propos de ce recueil est justement un texte qui l'implique,« L'avocat du jazz». À la base, ce texte-là a été publié dans la presse dans les années 90 sous la forme de feuilleton dans lequel l'auteur s'était donné le défi d'intégrer la programmation du 17e Festival de jazz de Montréal. Je me suis demandé si ce texte avait vraiment sa place dans le recueil parce qu'il s'adresse en majeure partie à des connaisseurs de jazz et comme ce n'est vraiment pas mon cas, j'ai j'ai été larguée dès le début de l'enquête parce que je ne connaissais presque aucun des noms cités et qu'il n'y a pas vraiment de mise en contexte. Ça m'a quand même fait pas mal décrocher. Et comme c'est le deuxième texte du recueil et qu'il fait une vingtaine de pages, j'ai peur que ça puisse décourager le lecteur de poursuivre sa lecture. À part ce texte-là, j'ai beaucoup apprécié les autres, certains plus que d'autres, ce qui est quand même normal dans ce genre d'ouvrage, mais c'est une belle lecture dans l'ensemble. On rappelle le titre« La
SPEAKER_06pénombre propice» de Stanley Payan, publié chez Main-Libre. On termine avec« Par où entre la part de Anne-Renée Caillé, publiée chez Eliotrope. Oui, après
SPEAKER_04l'embaumeur et voyance, Anne-Renée Caillé nous présente son troisième livre où il réfléchit sur l'impermanence du bonheur et la crainte perpétuelle du malheur. Le livre commence alors que la narratrice s'emménage dans sa nouvelle maison avec son conjoint et son fils, maison qui est entourée d'un immense jardin. On comprend rapidement que pour elle, non seulement sa maison doit être un symbole de sécurité, mais que le jardin est un point central dans sa vie. La nouvelle maison la fait se remémorer tous les endroits où elle a habité et ses réflexions glissent vers les risques qu'elle associait à ces endroits, par exemple la fumée secondaire qui montait de l'appartement de la voisine d'en bas. C'est par cet angle qu'on entre dans le sujet principal du livre. Je vais en citer un petit extrait qui le synthétise parfaitement. Elle se sait traversée par le fait d'habiter des lieux, hantée par l'idée du risque, du danger, de la maladie ou de la mort. Tout au long du livre, la narratrice est en état d'hyper vigilance, toujours à l'affût des signes d'un malheur qui pourrait venir fondre sur elle ou sur ses proches. On suit son parcours pour comprendre ce qui l'a mené à ça. Par exemple, les conversations avec son père, l'embaumeur de son premier livre, qui a développé un biais cognitif dû à son métier qui le ramène toujours à la maladie et à la mort, ou le cancer d'une amie, le même type de cancer qui a emporté sa mère. On la suit dans ses deuils, dans ses doutes, dans sa sensibilité qui lui rappelle de façon constante la menace qui plane toujours au-dessus de chacun de nous. Et sa façon de répondre à la peur c'est par le vivant en contraste à la mort qui semble tourner inlassablement autour d'elle comme une ombre menaçante elle réplique avec la vie de son jardin les sigles la nature l'entretien des plantes sont des sujets très importants dans le récit elle apporte des informations très intéressantes sur l'interaction entre les plantes et les insectes qui assurent la survie de chaque espèce nous rappelant que la nature sait très bien ce qu'elle fait qu'elle pensait à tout pour assurer sa pérennité et que l'humain devrait arrêter de lui imposer ses propres lois c'est comme ça que j'écrirais son écriture l'écriture du vivant Elle nous entraîne avec elle, elle nous entoure de ses plantes, nous rappelle la force tranquille de la nature, nous ressemble sur ce qui est vraiment important, au fond. Je vais terminer avec une citation que j'ai beaucoup appréciée qui vient répondre au titre« Par où entre la peur?» Elle entre par le métier d'un père qui côtoie la mort au quotidien, par les nuits, par la première mort vue, celle d'une tante aimée, puis celle d'une amie trop triste, par les paroles de son enfant, par les jardins, par
SPEAKER_06les rêves. Ah, intéressant, ça s'intitule« Par où entre la peur?» de Anne-Renée Caillé, publié chez Eliotra Merci beaucoup, Cathy, pour les belles suggestions. Merci, Amélie.
SPEAKER_01Vous écoutez« Samedi de lire» avec l'auteur invité d'Amélie Boivin-Enfield.
SPEAKER_06On est déjà rendu à la conclusion de l'émission en compagnie de mon auteur invité de la semaine, Arthur Friseau. Et Arthur, qu'est-ce qui s'en vient pour toi dans les prochains mois? Tu vas être sûrement dans les Salons du livre, entre autres, sûrement au Salon du livre de
SPEAKER_02Québec? Peut-être. Je n'ai pas de confirmation encore, mais c'est sûr que j'ai encore des beaux petits projets qui s'en viennent. Salon du livre, entrevue, le livre sur son cours, toujours excitant pour moi, c'est une découverte.
SPEAKER_06Et tantôt, tu parlais d'un nouveau roman déjà. Tu es en train de travailler
SPEAKER_02là-dessus? Oui, j'ai un deuxième livre qui est écrit. Par contre, on est vraiment très, très tôt dans le processus de révision. Donc, j'ai essayé de faire un roman à plusieurs voix, un roman polyphénique. En tout cas, à deux personnages sur des questions d'actualité. Je parle entre autres des menaces d'annexion américaines. Mais ce livre-là, moi, je suis incapable d'évaluer mes propres textes. Ce livre-là est peut-être très mauvais. C'est peut-être une poubelle en feu. J'attends un retour de mon éditrice. Je vais finir par le savoir. Donc, est-ce que ce livre-là va voir le jour ou pas? Mystère. Mais j'ai aussi un autre livre qui est en chantier, c'est justement Alexevitch, toujours, pardon. Mais j'ai l'intention bientôt de commencer à me promener avec un magnétophone et de faire des entrevues, puis je voudrais créer un texte sur le monde du dépannage alimentaire puis du communautaire,
SPEAKER_06entre autres. Ah, intéressant, c'est
SPEAKER_02intriguant. Oui, mais il y a un petit peu de mon expérience personnelle à ça, mon parcours, le parcours de ma mère, mais à toute petite dose, le projet se serait de m'effacer presque aussi complètement que possible dans l'histoire, puis de juste faire parler des gens, de créer quelque chose comme une grande chorale sur ce thème-là. Mais bon, c'est encore embryonnaire comme projet.
SPEAKER_06Et tu parles de ta famille. Est-ce que ta famille a lu ton premier roman?
SPEAKER_02Oui, bien oui, bien sûr. La réaction? Ah bien, ils sont contents. Ils sont contents. Ils m'ont dit, après, bon, c'est ma famille. Ils ne vont pas être méchants avec moi, j'espère. Non, mais tu dis
SPEAKER_06qu'il y avait peut-être un petit volet autofiction. J'aurais été curieuse d'avoir.
SPEAKER_02Oui, mais je pense que c'est assez retravaillé, assez distant pour que les gens soient à l'aise. Ça n'a pas été un problème.
SPEAKER_06D'accord. Et si les gens veulent te faire des commentaires c'était la lecture de ton premier roman. Est-ce que tu es actif sur les réseaux
SPEAKER_02sociaux? Alors non, je suis un fantôme. J'ai beau être né en 1995, je n'existe pas en ligne et c'est très bien comme ça. Mais ça va me faire plaisir de prendre les commentaires en personne, par contre, au Salon du livre, si jamais.
SPEAKER_06Ou sinon, on peut écrire à ton éditeur et on te transmettra, comme les bons vieux envoient postaux.
SPEAKER_02Voilà, bien sûr. Sinon, j'accepte aussi le courrier postal et les
SPEAKER_06télégrammes.
SPEAKER_02Merci beaucoup, Arthur, d'être venu à l'émission. Merci, merci pour l'invitation.
SPEAKER_06Et j'ai une copie de le jeu Un café artisanal. J'ai invite à rentrer sur le site internet de l'émission samedi-lire.com dans l'onglet concours. Merci à vous à la maison. Passez une excellente semaine. Je vous retrouve la semaine prochaine pour une autre émission. Et entre-temps, vous pouvez nous suivre via Facebook, Instagram et sur toutes les plateformes de podcast. Bonne semaine! À la semaine prochaine!