Pas de raison de s'alarmer
Tu vas bien. Enfin… tu vas bien, mais pas tout à fait.
À travers des conversations avec des personnes comme toi et moi, on explore nos doutes, nos inquiétudes, nos angoisses – et comment vivre avec.
Pas de raison de s’alarmer, un podcast pour apprivoiser nos fragilités et apprendre, peut-être, à s’alarmer un peu moins.
Pas de raison de s'alarmer
Ce qui alarme Nadir — éco‑anxiété et temps long
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Nadir raconte ce que c’est que “naître alarmé” : grandir avec une conscience aiguë de la fragilité du monde et de l’empreinte humaine sur la nature. Directeur du Muséum cantonal des sciences naturelles à Lausanne, il parle de son éco‑anxiété, de son amour profond pour le vivant, et des moments qui ont façonné son engagement.
On explore la manière dont il navigue entre calme et débordement. On parle montagnes, extinctions, lucidité... et de cette idée que la vie dépasse toujours le chaos du présent.
Avec Nadir, penser loin apaise.
Je suis né alarmé, si tu veux. Je suis né avec une conscience vraiment exacerbée des problèmes environnementaux. Je pense de par mon éducation et ma sensibilité.
Depuis que je suis tout petit, je suis conscient que l'action humaine est dévastatrice pour la nature. Donc je passe ma vie à créer un optimisme qui me permet d'aller au-delà de ça.
Bienvenue dans ce deuxième épisode de Pas de raison de s'alarmer.
Le podcast pour les gens qui vont bien, mais pas tout à fait. Je m'appelle Emmanuelle, je suis chercheuse, enthousiaste, pleine de contradictions. Et souvent, je m'alarme.
Alors j'ai décidé d'en parler de ces alarmes intérieures qui sonnent parfois trop fort. Parce que je suis convaincue que tout commence par là. S'ouvrir, partager et laisser circuler.
La voix que tu viens d'entendre, c'est celle de Nadir Alvarez, directeur du musée cantonal des sciences naturelles de l'état de Vaud. Et Nadir est anxieux. Anxieux tout court et éco-anxieux aussi.
L'éco-anxiété, c'est cette réaction psychique et émotionnelle que certaines personnes ressentent face à la crise écologique et climatique, comme nous l'explique la revue médicale suisse. Pour certains, elle déclenche un besoin urgent d'agir, de s'engager, de réparer ce qui peut l'être. Pour d'autres, c'est plutôt de la sidération, de la tristesse, parfois même une forme de détresse.
Je te propose donc d'écouter comment Nadir traverse tout ça. Ce qui l'alarme, ce qui l'aide, et ce qui ne l'aide pas du tout. Avant de rentrer dans les alarmes, je demande à Nadir de s'imaginer sa vie comme un film. Je lui demande ensuite de me raconter la bande-annonce.
Waouh, la bande-annonce. Je pense que j'aimerais bien qu'on me voit à la montagne, à différents âges, je trouverais ça chouette.
Petit, quand j'ai découvert tous ces milieux extraordinaires, dans les Alpes avec mes parents. Ado, quand j'ai découvert la montagne par moi-même, avec peut-être une certaine inconscience, mais en tout cas une compréhension peut-être à ce moment-là des dangers aussi qu'elle recèle. Et puis aujourd'hui, avec ce sentiment où la montagne est dynamique, elle se transforme avec les changements environnementaux, comme par exemple le changement climatique. Et en même temps, elle est intemporelle et presque infinie.
Est-ce qu'il y a quelque chose qui t'anime vraiment dans la vie ? Pas forcément quelque chose de grand.
Qui m'anime vraiment ? Écoute, le pitch, c'est que je suis mu par mon amour du vivant et de la nature en général. Après, comme c'est mon job au quotidien depuis longtemps, ça fait bien sûr partie de moi, mais je suis plus que ça. Et quelque part, des fois, dans les tracas du quotidien, les enjeux qui des fois te dépassent, etc., je pense que des fois je perds un peu le lien avec ce pitch initial. Donc c'est vrai que ce que j'aime beaucoup aussi dans la vie, c'est un peu comme toi, le lien.
J'aime beaucoup le lien avec les gens. Je suis content quand je peux travailler ou interagir au niveau perso avec des personnes avec qui il se passe un truc, avec qui on n'a pas forcément besoin de tout expliquer, où il y a un peu d'intuitif, où ça fonctionne bien. Et là, je pense que j'ai aussi la chance d'avoir un milieu familial qui est chaque fois plus riche et où je trouve que les membres de ma famille sont des personnes incroyables.
Donc ça aussi, ça m'enrichit pas mal. Je me souviens de mes premiers rêves, quand j'ai peut-être 4 ans ou 5 ans, où en fait, je rêve que l'humanité s'éteint et je ressens un soulagement extraordinaire parce que je me dis, enfin, la nature peut s'épanouir. Donc je suis né, si tu veux, avec cette alarme énorme sur la crise environnementale.
Et aujourd'hui, ce que j'ai gagné, je dirais, c'est la notion du temps long où tu vois l'interprétation biblique, jusqu'à la fin du 18e ou même milieu du 19e, c'est 5000 ans, l'origine de la Terre. Puis ensuite, on parle de millions d'années. Darwin se rend compte que l'érosion de certaines vallées, ce n'est pas possible si tu ne mets pas des millions d'années.
Tu prends de la datation absolue, radioactive, en parlant de milliards d'années. Et je pense qu'à travers non seulement ma casquette, ou disons ma carrière en biologie de l'évolution à l'Uni, et où maintenant, depuis que je travaille dans des musées depuis bientôt une dizaine d'années, et notamment en contact de mes collègues géologues, paléontologues, minéralogistes, etc., j'ai conscience que ce qui se passe maintenant, il y a bien sûr une notion de gâchis qui est présente. Mais finalement, une extinction massive, la Terre en a conduit d'autres.
Et donc là, la vie est plus forte que l'action délétère qu'on peut avoir sur notre environnement. Et voilà, je trouve juste dommage qu'on ne puisse pas être plus en équilibre avec cette éden qui est autour de nous. Et je suis assez optimiste parce que je pense que la situation actuelle, elle est tellement déséquilibrée, tellement stochastique, on maîtrise tellement peu de choses que de ça va émerger une sorte de nouvelle conscience ou de nouvel ordre.
Ça prendra un certain temps, et on y sera peut-être contraints, mais en tout cas, je pense que la population humaine va diminuer, que notre impact sur l'environnement sera moindre, etc. C'est de là que je tire un peu cet optimisme.
Du coup, tu es né alarmé, mais tu es optimiste à la fois. Comment ça se passe ? Est-ce que tu as des phases, des moments comme moi, je te disais, des fois je suis sur mon canapé et puis je me dis, catastrophe, j'ai l'impression que tous les signaux lumineux s'allument et puis c'est la grosse alarme. Chez toi, c'est comment quand tu t'alarmes ?
Moi, je pense que j'ai développé une sorte de calme un peu tranquille où je suis à l'aise avec cette idée. On évolue dans un temps long, on fait le maximum au quotidien pour essayer d'avoir une action positive sur l'environnement et sur les autres, et sur les humains qui nous entourent.
Mais je dirais que ma réponse au stress, parce que bien sûr, elle existe, elle est un peu sinusoïdale. C'est comme un long S avec une grande branche du bas et puis après, elle monte assez vite, pas un S, mais comme un sinus. Et donc, je peux assez rapidement être… Je tiens longtemps, longtemps, longtemps le stress et puis au bout d'un moment, quand vraiment j'accumule, d'un coup, mon stress monte extrêmement vite et là, je suis dans des phases plus douloureuses où je dois gérer un niveau de cortisol et d'adrénaline super élevé.
Je n'ai pas la recette pour le faire descendre rapidement. Souvent en plus, ça coïncide avec des moments où j'ai des deadlines à tout bout de champ, etc. Donc, je dirais que je suis calme la plupart du temps et l'enjeu, c'est d'arriver à reculer ce moment ou en tout cas éviter le moment où ce stress devient négatif.
Et oui, il me faut quand même des semaines pour retrouver un certain calme dans mon quotidien. Actuellement, c'est le cas. Je suis plutôt en deçà de cette courbe sinusoïdale, enfin dans la première partie en tout cas.
Et donc, c'est agréable parce que je sens que mes projets avancent, que j'ai une vision méta, que je ne suis pas flippé, paniqué par le moindre truc qui se rajoute à ma to-do list et je me demande comment je vais faire. Tu serais d'accord de me raconter un moment où justement la larme a été particulièrement forte ? Je me suis cramé un certain nombre de fois. Je dirais que les premières fois où je me suis vraiment cramé, c'était les plus durs parce que je n'ai pas forcément compris ce qui se passait.
J'avais toujours un peu l'habitude de pousser très fort la machine, si tu veux, je ne me sentais jamais en danger et avec une grande confiance en moi. Et puis, c'est vrai que la première fois où vraiment tu ne contrôles plus rien, tu n'arrives même plus à cristalliser une pensée tellement tu es au bout du rouleau ou stressé, là c'est un choc incroyable. Parce que tu ne sais pas si tu es marabouté, tu ne comprends pas ce qui t'arrive.
Ça m'est arrivé plusieurs fois d'atteindre ces niveaux-là où après tu comptes en moi le temps qu'il te faut pour revenir. Mais je dirais que j'ai toujours vu ces moments comme des signaux pour me dire « Ah, tu n'es pas encore bien ajusté, fais mieux la prochaine fois. » Mais ça ne m'a jamais fait peur d'y retourner.
Ça n'a pas enrayé mon énergie dans le travail ou dans d'autres actions. Et simplement maintenant j'essaie d'être plus attentif quand vraiment je sens que je suis en train de me cramer. Je tente de faire une hiérarchisation, de prioriser autant que je peux mes objectifs et essayer de redescendre un peu au niveau de ce qu'on veut, adrénaline, dopamine, cortisol, tout ce qu'on veut.
Donc c'est ça qui t'aide dans ces moments d'alarme, c'est de réussir à mettre une liste de priorités en place ?
Oui, déjà c'est de me calmer, d'essayer de tenter de me calmer. Ce qui est dur dans ces moments-là, c'est que le sommeil te lâche. Quand le sommeil te lâche, tout est plus difficile.
Et donc dans cette quête de retrouver le sommeil, j'essaie d'éliminer toutes les hot matters, j'essaie d'avoir que des cold matters, de ne pas réveiller encore un peu plus mon amygdale, etc. Donc je dirais dans ces moments-là, je priorise, mais c'est les seuls moments où je ne vais pas au combat, où j'accepte vraiment, où je suis très bienveillant par rapport à moi, je ne veux que de la douceur. J'essaie d'éliminer tous les trucs trop spicy dans ma vie.
Et puis voilà, au bout d'un moment, ça donne le tour. Et puis là, pendant une certaine période, je me jauge un peu. Et quand j'ai retrouvé l'énergie, j'essaie de repartir.
Et toujours en gardant en tête que j'essaierai de faire mieux pour détecter les signaux qui font que je suis vraiment proche de ce sinus qui m'emmène dans des zones un peu dures. Donc finalement, ce que tu décris, est-ce que tu penses que c'est de l'éco-anxiété, ou est-ce que tu l'identifies différemment ? Je pense qu'il y a un background d'éco-anxiété, ou même d'anxiété géopolitique ou liée aux news en général, qui fait que selon l'importance que je lui donne, ma ligne de base va être un peu plus haute ou un peu plus basse. Mais en général, c'est toujours des stress liés à des injonctions paradoxales, où des fois, je dois m'oublier complètement pour finir une mission que j'estime impérative.
Et ces moments-là, je pense qu'ils sont assez délicats, parce qu'ils sont souvent associés avec une perte de lucidité, où je ne sais plus où est l'importance, où est la priorité, et tout devient impérativement important. Et ce qui est un petit peu dur, je trouve, psychologiquement, c'est qu'ils sont souvent associés à un moment de toute puissance, où j'ai un rendement de malade, je peux abattre les trucs les uns après les autres, et du coup, ça m'aveugle un peu. J'essaie d'être doublement attentif à ces signaux, non seulement un peu d'euphorie, mais aussi à ces signaux d'euphorie, où je n'arrive pas à sélectionner mes priorités, et puis aussi, des fois, de perte de motivation.
Des fois, ça va de pair. C'est paradoxalement où les choses font moins de sens. Et la recette, c'est juste de tenter de lever les pieds.
Alors, je demande à Nadir ce qu'il ferait s'il pouvait revenir à un de ces moments de crise, et se parler à lui-même.
Je dirais, tire la prise. C'est dur. Maintenant, je te dis, oui, tu vois, dans ces moments-là, c'est différent. Parce que j'ai cette combinaison où je me sens assez euphorique, et puis en même temps, j'ai 50 projets en parallèle, 50 deadlines. D'ailleurs, des fois, c'est dans ces moments d'euphorie que je prends des décisions de me charger encore plus. Ce qui fait que, du coup, ça amplifie encore un peu le process.
Est-ce qu'il y a des choses que tu as essayées dans ces moments-là pour justement t'en sortir un peu, mais qui n'ont pas du tout aidé ?
Qui n'ont pas du tout aidé ? Il y en a certainement plein, mais je me souviens plutôt des trucs qui n'ont pas aidé. Qu'est-ce qui n'aurait pas aidé ? Oui, de faire du sport à mort, par exemple.
Ça n'aide pas parce que tu es déjà cramé. Si tu te dépenses encore plus, que tu tentes de faire des marathons, le peu d'énergie que tu as, c'est une catastrophe. Ça, je pense, ça ne marche pas trop.
De travailler encore plus, ça n'aide pas non plus. Mais je pense que là, ça fait longtemps que je n'ai pas eu de grosse casse. Plusieurs fois ces derniers temps, j'ai eu des petites alarmes où je me suis dit que c'était vraiment borderline.
Et ça a passé. Ce sont des moments où je n'ai pas une santé mentale de ouf, mais je fais le job et d'une manière suffisamment sereine pour qu'après, je retrouve mes moyens assez rapidement.
Et du fait de ton parcours, et de ta relation avec ces espèces de pics d'euphorie qui vont un peu trop haut, etc...Est-ce qu'il y a des choses que tu as arrêté d'attendre dans la vie ?
Je pense que j'ai beaucoup moins besoin de la reconnaissance d'autrui. Je sais pourquoi je fais les choses. Et si la reconnaissance d'autrui ou la reconnaissance globale de mon travail et de mes actions est là, ça me donne un boost d'énergie supplémentaire.
Mais l'absence de reconnaissance, ça ne me plonge pas au fond de la piscine. Je suis OK. Je sais pourquoi. Je réalise mes missions et ça me suffit. Donc oui, j'attends moins cette reconnaissance. Et est-ce qu'il y a une phrase, une idée ou un geste qui te revient quand ça ne va pas ? J'essaie de respirer correctement.
J'essaie de faire tous les exercices classiques de cohérence cardiaque, etc. Une phrase, j'essaie de me dire que j'ai beaucoup de chance et que les valeurs qui m'animent, c'est l'intégrité, la passion et la satisfaction. Donc j'essaie d'être satisfait de ce que je fais, même les moments où je peux moins, d'une certaine manière.
Je demande à Nadir s'il y a quelque chose qu'il aimerait dire aux gens qui sont comme lui, qui sont nés ou devenus éco-anxieux.
Oui, je pense qu'il y a une phrase à se dire aussi dans ces moments-là, c'est « et alors ? » Toutes ces préoccupations « et alors ? » Et quand tu tires le fil du « et alors ? » et que tu l'emmènes à la prochaine question, à la prochaine question, à la prochaine question, et ainsi de suite, finalement, c'est peut-être pas super optimiste, mais il n'y a pas de raison de s'en faire plus pour une chose que pour une autre. Et donc ça ramène un peu, je pense.
Moi, je m'aide beaucoup du temps long dans l'éco-anxiété. Je sais qu'on traverse une crise, voire une catastrophe environnementale qui sera semblable peut-être à l'extinction de masse du triaspermien, de 95% des espèces qui disparaissent, etc., cause probablement géologique, voire astronomique. Et je me dis, finalement, de ça émerge toute une diversification, d'un nouveau groupe animal, d'un nouveau groupe végétal, de nouvelles interactions dans un écosystème.
Donc finalement, dans 200 millions d'années, on sera un facteur de causalité d'une extinction de masse, mais dans 200 millions d'années, tout ça sera derrière nous. Et plus loin encore, on est sur un système stellaire avec un soleil qui a encore quelques milliards devant lui, mais de nouveau se mettre en perspective du temps long, à un moment donné, la Terre ne sera plus dans la zone d'habitabilité, il n'y aura plus d'eau liquide sur Terre. Donc de toute façon, notre temps sur cet astre est compté, et je pense que la vie est ubiquiste, il devient avoir partout dans l'univers, on va s'en rendre compte dans les prochaines décennies, ça va être extraordinaire, je pense.
Donc on a en quelque sorte une expérience de vie sur un lieu donné, il y en a d'autres ailleurs, et profitons de la vivre.
Alors mes amis éco-alarmés, si comme Nadir, on essayait de penser long terme, tout en agissant aujourd'hui pour ce qui nous tient vraiment à cœur, peut-être que nos anxiétés feraient un peu moins de bruit, ou peut-être pas, mais ce qui est sûr, c'est que si tu te reconnais dans l'éco-anxiété, tu n'es vraiment pas seul. Selon une étude publiée en 2021, près de 60% des jeunes de 16 à 25 ans se disent très ou extrêmement inquiets face à la situation environnementale.
Pour 40% d'entre eux, ces émotions perturbent leur quotidien. Manger, dormir, se concentrer, aller à l'école, même profiter de leurs loisirs. Et 75% trouvent l'avenir carrément effrayant.
Mais comme Nadir nous le rappelle, élargir notre champ de vision peut parfois aider à se sentir un peu moins alarmé et à profiter de vivre pleinement notre expérience de vie.
Voilà, c'est tout pour moi. Si cet épisode t'a parlé, parle-en autour de toi, à quelqu'un qui va bien, mais pas tout à fait.
Tu peux aussi t'abonner au podcast pour ne manquer aucun des prochains épisodes. Merci d'avoir écouté, et d'ici là, pas de raison de s'alarmer. Tchô !