Pas de raison de s'alarmer

Ce qui alarme Coralie — perfectionnisme et révolution

Emmanuelle Season 1 Episode 3

Use Left/Right to seek, Home/End to jump to start or end. Hold shift to jump forward or backward.

0:00 | 14:55

Send us Fan Mail

Dans cet épisode, je vous raconte Coralie Peguet — ma voix sur ses mots — parce qu’un souci de micro aurait pu faire disparaître une conversation trop belle pour être perdue. 

Coralie, « littéraire qui a fait de la science », traverse une révolution intérieure où l’absurde devient liberté et où créer donne du sens. Elle parle de perfectionnisme, d’anxiété, de la peur de décevoir, et de la manière dont ses alarmes se transforment peu à peu en boussole. 

Ensemble, on explore comment sa sensibilité, longtemps vécue comme un poids, devient une force pour habiter le monde autrement.

Support the show

Le secret, c'est de tenir le caillou. En 2024, j'ai vécu une période où j'ai été intensément stressée, jusqu'à en avoir des symptômes physiques d'anxiété. C'était pas chouette, et ça m'a pris un peu de temps à sortir de cet état.

Plusieurs semaines à répéter les mêmes stratégies, sans me focaliser sur le résultat immédiat, mais en essayant d'avoir confiance au processus. L'un des trucs qui m'a aidée, c'était un caillou. Mais pas n'importe quel caillou.

J'avais passé plus d'un mois paralysée dans un état où le monde entier me semblait agressif. Je ne trouvais pas la force de faire quoi que ce soit qui m'aurait permis de sortir du marécage. Je ne m'entendais plus penser.

Je me sentais absente, submergée par le bruit. Heureusement, j'avais prévu des vacances à Nice. Cet espace de respiration m'a permis de calmer mes pensées.

Sur la plage de galets, j'ai retrouvé un fil à tirer, tout doucement. Sous le va-et-vient des vagues, les galets roulent, grondent, chuchotent, et je crois que c'est le plus beau son naturel que j'aie jamais entendu. J'ai passé des heures à les écouter chanter.

Le dernier jour, mon compagnon a trouvé le galet pour moi. Avec sa forme d'œuf, il se calait parfaitement dans ma main. Quand je suis rentrée, je l'ai gardé dans la poche de mon manteau.

Dès que je marchais dans la rue, je le tenais, et je l'utilisais comme un ancrage, comme un appel à être là, présente aux sensations du sol sous mes pieds, du froid sur mon visage, de ma respiration. C'était symbolique aussi. Un rappel que même quand je me sentais enfermée dans le présent, il finirait par s'écouler, et qu'un futur où je me sentais bien était possible.

Et c'était vrai. Aujourd'hui, ça va beaucoup mieux. Mais même près de deux ans plus tard, ce caillou est encore dans ma poche.Quand je suis trop dans ma tête, il me rappelle de prendre le temps de regarder autour de moi. 

C'était Coralie. Cet épisode est par et pour elle.

Bienvenue dans ce nouvel épisode de Pas de raison de s'alarmer. Aujourd'hui, c'est un épisode un peu particulier. Mon amie, Coralie Péguet, m'a offert des mots trop beaux pour être perdue.

Et hier, son micro a décidé de ne pas enregistrer. Nous avons aussi découvert qu'il était impossible d'enregistrer chez elle parce qu'elle a un chat et que je suis allergique. Nous nous sommes donc installés dans un café normalement calme, mais qui, ce jour-là, était rempli de rires, de conversations, de pleurs d'enfants, d'aspirateurs.

J'ai essayé un logiciel pour atténuer le bruit ambiant. Coralie s'est retrouvée avec la voix d'un robot québécois. Et tu t'en doutes, elle n'est ni robot, ni québécoise.

Ces mots, trop précieux pour disparaître. Alors aujourd'hui, je vais vous raconter Coralie, ma voix, sur ces mots. 

Coralie se décrit comme une littéraire qui a fait de la science.

Sa boussole, dit-elle, c'est la créativité. Elle l'a toujours portée en elle, mais il lui a fallu du temps pour l'accepter pleinement. Elle a commencé des études de physique, attirées par les grandes questions de l'univers.

Très vite, elle s'est retrouvée dans un tunnel. Survivre, d'une année à l'autre. Absorber des quantités énormes de matière, sans plus savoir pourquoi elle était là.

Elle devient ingénieure en semi-conducteur. C'est un milieu sec. Elle y est très seule.

En 2019, elle va très mal. Puis est arrivé le Covid. Paradoxalement, ça lui a donné de l'espace. Son labo a fermé. Pendant deux mois, elle a pu écrire chaque jour sur son balcon. Elle a eu le temps de reconstruire toute une philosophie personnelle. D'aller creuser, analyser ce qui avait rendu l'année précédente si difficile. Ce fut une révolution existentielle. Elle s'est demandé, mais pourquoi je fais ce que je fais ? Qui je suis ? Et je vais mourir ? Son travail était répétitif.

Elle était très seule. Elle s'est dit, j'ai fait tout ça pour ça. Et puis, elle a transformé l'absurde en liberté.

Coralie se dit, je suis quand même juste un petit singe sur une planète paumée dans l'univers. Dans le grand schéma, finalement, beaucoup de choses cessent d'être importantes. Alors, qu'est-ce qui compte vraiment ? Pour elle, c'est l'art, c'est la connexion aux autres.

C'est ce miracle d'être présent. C'est voir une couleur, ressentir une émotion, écouter sa chanson préférée. C'est trouver le mystique de l'univers dans le réel, tel qu'il est.

Elle remet beaucoup d'évidence en question. Elle est persuadée qu'en tant qu'humain, nous sommes incroyablement influencés par les narrations de notre contexte, de notre culture, de notre temps. Quand on dézoome, l'univers est indifférent, c'est dur.

Mais ça rend certaines normes restrictives presque drôles. Au fond, ce qui importe vraiment, c'est l'expérience subjective. Elle dit, on a tous un monde intérieur immense.

J'ai la chance d'expérimenter ma conscience d'une manière plutôt chouette. Et j'aimerais que tout le monde ait ça. Quand je lui demande ce qui donne du sens à sa vie, elle répond tout de suite.

Créer, c'est l'art et c'est l'amour. L'amour pour elle, c'est la connexion à l'autre, c'est sortir de soi-même pour accueillir l'expérience de quelqu'un. Et l'art, une manière de relier son intériorité à celle d'une autre personne, de sentir qu'on n'est pas si seul.

Je lui demande ce qui l'alarme le plus dans la vie. Elle me parle de la peur de décevoir, la peur d'échouer, de ne pas être à la hauteur, de faire mal, de mal dire. Ça va mieux aujourd'hui, mais quand elle se réveille la nuit, c'est souvent cette crainte qui revient.

Elle ajoute que son sentiment d'auto-efficacité a longtemps été faible. Elle avait l'impression de ne pas avoir les ressources pour faire les choses. Alors elle préférait ne pas s'engager, pour ne décevoir personne.

Pourtant, tout cela est en train de changer. Elle parle d'une révolution. L'anxiété existentielle qu'elle a portée très longtemps disparaît, peu à peu.

Elle comprend maintenant d'où ça vient. Enfant, elle apprenait vite et dépassait les attentes. Le piège, c'est qu'on ne nous apprend jamais que c'est ok d'échouer.

Elle voulait tout faire parfaitement, immédiatement. Elle traitait toutes les tâches futures comme si elles devaient se résoudre là. Maintenant, au saut du lit.

Évidemment, ça paralyse. On ne peut pas être au sommet de la montagne tout de suite. Il faut dérouler le chemin.

Son premier vrai contact avec l'échec a eu lieu pendant ses études. Elle a raté sa première année. À 18 ans, quand tout le monde te dit « t'inquiète pas, moi je m'inquiète pas pour toi », c'est brutal.

Elle a fini par obtenir un master en physique, mais elle a gardé des cicatrices. Le sentiment d'être submergée, de ne plus savoir pourquoi elle travaillait, de ne pas être aussi passionnée que les autres. Elle y arrivait pourtant, mais elle vivait cela comme un échec.

Dans ses relations, elle sentait aussi le perfectionnisme. Elle repassait ses interactions en boucle parfois avant de dormir. Elle regrettait une phrase, un ton, un manque d'espace laissé à l'autre.

Elle se décrit comme intense, et elle fait un effort pour réguler cette intensité. Parfois, elle repense encore à une interaction d'il y a 4 ans. Elle dit en riant « mais quelle horreur ! » Et puis elle a appris à se dire « en fait, il n'y a que toi qui t'en souviens ». Elle a transformé son perfectionnisme en outil pour faire mieux la prochaine fois plutôt que de ressasser.

Et si elle sent qu'elle a fait une erreur, elle agit. Elle dit à la personne « je suis désolée ». Elle sort de sa tête. Quand je lui demande où en sont ses alarmes aujourd'hui, Coralie me dit que ce n'est pas constant.

Tout dépend de l'énergie. Elle parle alors de ses batteries. Une batterie sociale, une batterie mentale, une batterie physique.

Voir des gens lui fait du bien, mais trop, et elle s'épuise. Quand ses batteries sont à plat, de petites choses deviennent horribles. Ses cadres narratifs et rationnels fonctionnent moins bien.

Tout l'atteint plus directement. La différence aujourd'hui, c'est qu'elle le reconnaît. Plutôt que de s'accrocher à la pensée qui tourne, elle se dit simplement « je suis vraiment fatiguée ». Elle apprend à honorer ses limites.

Elle a connu une époque où elle devait se forcer à sociabiliser pour ne pas rester isolée. Aujourd'hui, elle n'a plus besoin de se pousser. La limite est réelle, c'est ok, la respectez.

Sinon, elle sait ce qui arrive. Plus de stress, plus d'anxiété, la vieille peur de décevoir qui remonte. La racine est la même, la peur de mal faire.

Et la fatigue l'amplifie. Je lui demande comment ses alarmes se manifestent. 2024 a été le pire.

Elle est vraiment entrée dans l'anxiété. Des symptômes physiques. L'impression que son corps flottait.

Un mois à ne plus exister, à plus entendre penser. Le ventre noué longtemps. Cela a déclenché un processus de compréhension.

Aujourd'hui, c'est plus subtil. Elle quitte sa tâche, elle scrolle, elle se disperse. Elle cherche à s'échapper.

Et échapper à ce qui lui fait peur. Elle a compris que cette fuite est la conséquence d'une pensée qui ne se formule pas clairement. Elle me dit, je n'ai pas un dialogue intérieur net.

Alors, elle a remplacé le scrolling par prendre des notes. Mettre des mots traverse l'émotion au lieu de la bloquer. Et ça fonctionne.

Depuis 4 ans, Coralie est en transition professionnelle. Elle a quitté l'ingénierie en semi-conducteur. S'est lancée en communication scientifique.

Elle a co-créé l'exposition Bébé en tête sur la santé mentale périnatale. Et elle a commencé un nouveau travail. L'environnement est bruyant, avec interruptions, micro-tâches, trop de choses à faire, trop vite.

En parallèle, elle se reconvertit en indépendante. Tout est nouveau. La légitimité n'est pas encore là.

Et chaque chose est une première fois. Elle me décrit la bascule. En 3 semaines, elle passe de ça va aller à au fond du trou.

La panique s'est installée avec la peur d'être démasquée, d'échouer, avec des vraies conséquences. Elle a développé un self-talk très négatif. « Je suis médiocre. »

Elle savait que c'était faux. Mais elle ressentit gagner. Pourtant, elle a agi.

Et elle en est fière. Elle a trouvé des stratégies. Le temps, d'abord.

Et puis, des rituels d'ancrage. Elle est partie à Nice. Sur la plage, le bruit des galets quand la vague se retire est devenu l'un des plus beaux sons du monde.

Elle a ramené un petit galet d'ailleurs, en forme d'œuf, qu'elle garde dans sa poche. Et elle a repris la méditation. Elle a posé ses pieds au sol pour sentir la stabilité.

Elle a installé des bloqueurs sur son téléphone. Et a remplacé l'impulsion de scroller par le fait d'écrire. Elle s'est entourée.

Sa maison est devenue un refuge. Et plus tard, elle a commencé une thérapie. Un jour, elle a réalisé que le pire était passé.

Et qu'elle ne s'était pas effondrée. Cette phrase est devenue un pilier. « Donc, je ne vais pas m'effondrer. »

Le soulagement a été net. Il y a eu un déplacement intérieur. Elle a cessé d'attendre à la légitimité extérieure.

Elle a appris à croire au chemin sous ses pieds. Même s'il n'est pas encore là où elle voudrait. Elle a accepté l'échec quand il arrive.

Elle l'a nommé. Et elle a constaté que ce n'était pas grave. Ce qui l'angoissait le plus, décevoir, voir une relation se dégrader, ne pas être à la hauteur, s'est arrivé.

Et elle a appris. Elle dit ce n'est pas fini. C'est récent, mais quelque chose se consolide.

Et si elle avance, elle ira quelque part. Elle garde des mementos. Le caillou qu'il faut tenir avec délicatesse.

Ne pas serrer trop fort, ne pas le lâcher, tenir. Et une phrase. Just be here.

Sois là. Quand le stress monte, elle se coupe du présent. Elle ne s'entend plus penser.

Elle ne sent plus le plaisir du monde, cette musique qui un instant rend tout sublime. Alors, elle se rappelle de créer l'espace. Puis nous élargissons la perspective.

Coralie parle des alarmes collectives. Elle pointe l'individualisme, qui fait peser la responsabilité sur la personne sans questionner les structures. Elle regrette notre manière d'ignorer les émotions dans la décision publique et privée.

Elle dit être rationnelle, c'est aussi prendre en compte les variables émotionnelles. Et elle a une image qui lui tient à cœur. Les anxieux sont les fusibles.

Ce sont les personnes qui réagissent le plus vite au toxique. Et ce toxique touche tout le monde. Alors, comment rester lucide sans s'abîmer ? Il faut réguler le flux d'informations.

Jamais le matin, jamais le soir. Il faut se protéger de l'impuissance, ce bombardement d'événements sur lequel nous n'avons aucune prise. Elle rêve d'une compétition repensée, comme un jeu collectif.

Elle dit, tu n'es pas mon rival, tu me donnes juste envie de m'améliorer. Longtemps, elle s'est sentie coupable d'être anxieuse. Aujourd'hui, elle voit comment transformer cela en avantage.

Elle a la chance d'être en couple avec quelqu'un de très peu neurotique. Ils sont complémentaires. Elle a tendance à trop penser avant d'agir.

Lui l'aide à avancer. Son expression préférée : walk the path and the path will show itself, avance et le chemin se dessinera. Et puis elle ajoute quelque chose d'essentiel.

On a vite fait de se dévaloriser face à des personnes qui nous semblent moins inquiètes, plus fluides, plus confiantes. On se dit « quelle chance ils ont. Moi je suis un problème. »

La société nous murmure partout qu'il faudrait arrêter de stresser, comme si l'anxiété n'était qu'un défaut à effacer. Coralie réalise aujourd'hui qu'il y a dans cette sensibilité quelque chose de juste et de réel. Si tant de personnes sont anxieuses, c'est peut-être pas un bug, peut-être que notre société génère de l'anxiété et que leur sentir n'est pas irrationnel.

Et puis elle conclut, il ne faut pas voir ses souffrances seulement comme un inconvénient, mais comme quelque chose qui peut être mis à profit. Une manière de plus subir l'anxiété et de la transformer en lucidité, en compassion et en nuance. 

C'était Coralie, ma voix sur ces mots.

Et pour conclure cet épisode, je te propose d'entendre ce qu'elle en dit de cette voix off qui la raconte. 

Quand j'ai écouté Emmanuelle raconter mon histoire, j'ai été surprise. Dans ce café où nous avons discuté, elle a créé un espace où j'ai pu m'exprimer librement.

J'ai même oublié que je serais entendue. En découvrant mon parcours à travers son regard, avec mes propres mots et mes propres phrases, j'ai réalisé que j'avais été réellement vue. C'est une sensation un peu vertigineuse, c'est ce que je cherche dans mes relations, mais la peur d'être dévoilée publiquement a été la première à frapper.

Au final, je crois que c'est une belle occasion de lâcher prise, d'accepter le risque que l'on me perçoit, vulnérable et imparfaite. Je me réveillerai peut-être la nuit en me demandant ce que vous en aurez pensé, mais je crois que ça en vaut la peine quand même. 

Merci Coralie, pour ta confiance et pour tes mots.

Et merci à toi, auditrice ou auditeur, d'avoir écouté. Si cet épisode t'a touchée, tu peux le partager à quelqu'un qui en aurait besoin, ou simplement prendre un moment pour être là. A très vite dans Pas de raison de s'alarmer. Tchô !