Pas de raison de s'alarmer
Tu vas bien. Enfin… tu vas bien, mais pas tout à fait.
À travers des conversations avec des personnes comme toi et moi, on explore nos doutes, nos inquiétudes, nos angoisses – et comment vivre avec.
Pas de raison de s’alarmer, un podcast pour apprivoiser nos fragilités et apprendre, peut-être, à s’alarmer un peu moins.
Pas de raison de s'alarmer
Ce qui alarme Yann – violences et douceur
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Yann raconte son enfance sensible, son besoin d’exceller à l’école pour gagner l’amour de son père et la rupture profonde provoquée par son coming out.
Sa thèse de doctorat finit par l’enfermer dans une dépression sévère, dont il sort grâce à une hospitalisation salvatrice et au soutien de son compagnon et de sa maman en or.
Yann est alarmé par les micro-violences du quotidien, qu’il perçoit comme autant de signes d’oubli de l’autre. Depuis l’agression dont son compagnon a été victime, cette alarme s’est muée en une hypervigilance constante.
Avec l’aide de ses ami·es proches et de sa famille, il continue d’apprendre à s’aimer.
Bienvenue dans ce nouvel épisode de Pas de raison de s'alarmer, un podcast pour les gens qui vont bien, mais pas tout à fait. Je m'appelle Emmanuelle, je suis chercheuse, enthousiaste, bourrée de contradictions, et depuis quelques temps, je parcours mon petit coin du monde avec deux micros pour que des gens comme toi et moi racontent ce qui les alarme et ce qui les anime.
Dans cet épisode, je rencontre Yann. Yann se décrit comme un nerd, un intello carré et délirant. Petit, il était un garçon sensible, décalé par rapport aux autres de son âge. Dans sa chambre d'enfant, il voit les bourgeons de sa tapisserie couleur matcha et blanche transformer en visages immobiles qui le fixent.
Une vision à faire des cauchemars. Il grandit dans un petit village vaudois avec un père marocain dont il travaillait comme infirmier et une mère grisonne. Même si ses parents tissent rapidement des liens avec les gens du village, Yann garde la sensation d'être placé dans un décor qui n'avait pas été pensé pour lui. Comme si ses racines ne s'enfonçaient nulle part. Qu'elles voyageaient avec lui, où qu'il aille.
Commence alors son chapitre du bon élève. Son père n'a pas pu faire d'études et il veut pour ses fils ce qu'on lui a jamais offert. Alors, Yann se met au travail. Scolaire, brillant, premier de classe, il le raconte.
« Assez vite, je crois, mes frères et moi, on a compris que les études, c'était un capital d'amour potentiel de mon père assez grand. Donc on a, je crois, les trois pas mal investi là-dedans. Et moi, j'étais le premier, donc j'ai un peu pu tester plein de choses.
Et je crois, enfin, disons, j'avais la chance d'avoir pas mal de facilité à l'école. Et donc, j'ai été pendant assez longtemps le premier de la classe, le gars insupportable qui répond toujours aux questions, qui dit « Ah zut, ah non, j'espérais faire mieux, j'ai eu 9,5 sur 10. » Il fallait que je sois le meilleur, il n'y avait pas d'autre choix.
Et pour toi, c'était vraiment, tu savais que tu faisais ça pour ton père ? Tu t'étais rendu compte ? Pas à cette époque-là, je pense que je m'en suis rendu compte à la fin de ma thèse de doctorat. Donc c'est venu très très tard, vers 40 ans. Au départ, je pense que c'était vraiment, j'avais compris que c'était bien.
Si je revenais à la maison avec des très bonnes notes, mon père était super content, ma mère aussi. Donc je me suis dit, c'est ça que je dois faire. »
Ce rôle, celui du bon élève, durera longtemps. Gymnase, université, une trajectoire brillante. Mais aussi, une sorte de corde fragile reliant Yann à son père. Une corde qui se rompt brutalement le jour où Yann fait son coming out. A partir de là, tout change. Ils n'arriveront jamais vraiment à recoller les morceaux.
« En gros, le début de la fin de notre relation, c'était mon coming out. Je me souviens qu'il m'a dit quelque chose comme « Je crois que c'est la pire chose que tu puisses me faire. » Et donc ça, ça m'a traversé le corps. Et je pense que je vois encore aujourd'hui la scène exacte de ce moment-là.
Et à partir de là, je suis devenu l'étudiant. En gros, ce qui était important de savoir, c'était comment allaient mes études. Une fois, je me souviens, on était les trois, mes frères… mes deux frères et mon père. Et on parlait, et puis mon père posait des questions à mes frères sur leur copine. Et puis à un moment donné, il me dit « Toi, Yann, comment vont tes études ? » Et je lui dis « Mais tu sais, j'ai un copain, papa, et ça va bien.» Et il me dit « Ah, on n'est pas obligé de tout se raconter. » Voilà, en gros, on a bouclé la conversation très rapidement. Et là, je pense qu'à partir de ce moment-là, je lui en ai voulu.
Parce qu'en gros, je n'étais qu'un étudiant. Je n'étais pas vraiment un être émotionnel avec une vie affective. Je me souviens de la dernière fois que je l'ai vu vivant.
On s'est fait un hug. Et en fait, je ne sais pas pourquoi, ce n'était pas du tout naturel, ce hug. Et il m'a dit quelque chose comme « Mais en fait, pour toi, je suis déjà mort. » Et je n'ai pas eu de réponse, en fait. Je n'ai pas pu dire « Mais non, ne t'en fais pas, je t'aime, tu es mon papa. » En gros, je n'ai rien dit.
Et là, il y a vraiment eu ce moment où nos regards se sont croisés. Et je crois qu'on a compris que... Y avait plus rien en fait. C’est assez triste.
Donc une figure compliquée, quand même, dans ta vie, qui est toute ton enfance, te pousse à être ce bon élève.
Oui.
Parce que, comme tu disais, tu t'associes à l'amour paternel.
Oui.
Et puis en fait, qui n'a pas accepté qui t'étais quand tu lui as dit.
C'est ça. Oui, exactement. Là, en fait, à un moment donné, je me suis dit que ça allait être plus simple si je faisais mon coming out, parce que ce n'était pas forcément une super idée.
Mais à ce moment-là, comme je connaissais assez peu de monde, qu'il y avait aussi assez peu, je pense, de ressources qui existaient, enfin, de modèles, de rôles. On dit ça, je ne sais plus. Role model.
Donc, je me suis dit, bon, voilà. Je vais tout balancer d'un seul coup. Ça, ça me caractérise pas mal, en fait, de juste retenir, retenir, et puis d'un coup, tout balancer.
Et donc, je crois qu'un jour, j'étais vraiment très, très triste. Enfin, mes parents me voyaient très, très triste. Et à un moment donné, mon père est venu dans ma chambre, je me souviens.
Et puis, il m'a dit, mais qu'est-ce que c'est ? C'est quoi cette tristesse ? Est-ce que tu es homosexuel ? Et en fait, j'étais tellement soulagé qu'il me pose la question que j'ai dit, oui, c'est ça. Enfin, en gros, je crois que j'ai dit, j'ai pas dit non. Et donc, là, je vois le visage de mon père se défaire et les larmes et tout ça couler de son visage.
Je me rends compte de ce que j'ai fait. Et là, c'était vraiment, il y a un avant, un après. En gros, après, tu peux plus revenir en arrière.
Et tu sais qu'il y a... Enfin, c'est comme si tu sentais que le sol s'ouvre, en fait, entre ta famille et toi et qu'il n'y a plus de pont qu'on peut construire. Enfin, il y a un gouffre. »
Même si sa vie personnelle prend beaucoup de place, Yann reste le bon élève. Après des années passées dans sa tête, plongé dans ses études d'histoire médiévale, il s'arrête enfin. À la fin de son mémoire de licence, il fait ce qu'il appelle un micro-burnout. Alors, il part marcher. Une semaine entière dans les vignes du Lavaux. À respirer. À écouter autre chose que son cerveau.
Et puis, peu à peu, il se rappelle. Il a un corps. Il le redécouvre. Parce que son corps réclame quelque chose. Il mangeait de n'importe comment. Vivait au rythme des McDos.Son psoriasis explosait. Bref. Ça n'allait plus. Et là, dans le Lavaux, il décide de changer.
« Là, je me suis dit, ça ne va pas. Prends-toi en charge. Prends-toi en main. Tu vas grandir dans ce corps. Tu vas vieillir dans ce corps. Donc, essaie de le rendre un tout petit peu agréable. Donc, oui, j'ai commencé le fitness. Je me suis dit, ah, waouh, c'est dingue.
En fait, on méprisait. Enfin, les gens autour de moi méprisaient tellement les gens qui faisaient du sport. Parce que, ah bon, on a le temps de faire du sport. Mais alors, quand est-ce qu'on lit ? En gros, c'était vraiment un mépris incroyable. Et là, je me suis dit, non, non. Enfin, j'ai trop besoin de ça.
En plus, ça allait super bien avec la période où tout d'un coup, j'allais dire, je commençais à sortir. Je suis sorti et je suis très, très vite re-rentré.
Dans le sens où j'avais fait trois soirées au MAD de toute ma vie. Et ça résume ma vie nocturne Lausannoise. J'avais aussi plus envie de me faire remarquer. Enfin, de trouver un copain. Parce que j'étais sûr, parce que j'avais lu dans des revues comme Têtu ou comme dans d'autres revues gay, qu’en fait, il fallait avoir un beau corps pour séduire. Ça n'a pas marché pendant un petit moment. «
Et puis, il y a la découverte du corps dans un registre plus intime. Une première fois maladroite. Douce, mais ratée. Organisée à l'époque depuis une cabine téléphonique. Le train raté exprès. La voiture au coin de la forêt.
« C'était nul, c'était nul. C'était très, très doux. Mais c'était nul. »
Ensuite vient l'amour. À l'université, Yann rencontre son premier compagnon. Un garçon extrêmement prévenant. Tellement attentionné qu'on a l'impression d'entrer dans un nuage en lui parlant.
« Toutes mes histoires d'amour commencent par un repas. Et puis, je me souviens, j'avais acheté un pull Saint James. Un pull de marin avec des boutons sur l'épaule. Je pense que c'était le début de ma carrière de boylesque.
J'espérais pouvoir enlever un bouton après l'autre pour le séduire. Mais ça ne s'est pas passé comme ça. On s'est embrassé pour la première fois en pleine rue. C'est moi qui ai pris l'initiative. Je ne contrôlais plus rien du tout.
C’était des années incroyables. Je me sentais tout puissant. J'étais là, c'est fou. Je peux être amoureux de quelqu'un que je trouve magnifique. Et ça se passe super bien. C'était les années où j'ai commencé ma thèse. J'avais l'impression que j'étais invincible. Que j'allais écrire des bouquins. Que j'allais révolutionner l'histoire médiévale. C'était un moment vraiment très positif.
Je suis parti à Cambridge, à Paris, à Rome. Et à chaque fois, il me retrouvait là-bas. Et j'étais fier. Je pouvais me présenter à des amis. J'étais là, j'ai un copain, je l'aime et il est canon. Et vraiment, c'était magnifique. »
La période de fin de thèse marque aussi le début de la dépression et du déni. Yann n'a plus d'argent, plus de bourse. Une petite charge de cours pour survivre. Et l'appartement prêté par le frère de son compagnon. Malgré tout, il s'obstine. Il faut perfectionner, continuer, comprendre encore.
Mais sans s'en rendre compte, il coule. Son couple se transforme en amitié. Sa vie affective se rétrécit. Son monde devient un tunnel qui ne contient plus qu'un seul objet : la thèse. C'est une période sombre. Yann a des idées noires et l'impression d'être prisonnier de son propre niveau d'exigence.
« Je m'imposais ça et je me rendais compte que j'étais en train de détruire tout autour de moi. Je m'isolais, j'étais beaucoup moins à l'écoute de mon copain.
Et en fait, tout d'un coup, je pense, peu avant que mon copain… qu'on décide de se séparer, il y avait ce vide intersidéral à l'intérieur de moi et j'étais là, à l'intérieur de moi, avec ma thèse de doctorat. Il n'y avait vraiment que ça. Et je pense que c'était assez déprimant.
Là, j'ai eu la chance de rencontrer mon copain actuel avec qui je suis depuis 15 ans. Au départ, c'était une relation à distance donc on ne s'était pas vus. Je crois que j'ai peut-être aussi utilisé ma voix profonde pour le séduire à un moment donné.
Lui est et était déjà professeur en Allemagne. Donc il comprenait ce que c'était la thèse de doctorat même s'il ne comprenait pas ce que c'était d'écrire une thèse en 10 ans parce que lui avait écrit la sienne en 2 ans. Mais là, il m'a soutenu incroyablement.
Il m'envoyait des petits messages, des petits liens vers des chansons sur Youtube dont le texte était hyper poétique et hyper adapté à ma situation. Je me souviens, c'est absurde, à un moment donné, j'étais dans une institution où en gros les médecins te protègent de toi-même. Je me souviens que je courais à un endroit où il y avait du wifi juste pour lire ses messages et cliquer sur le lien Youtube et écouter cette chanson et après lire les paroles.
Depuis que je suis enfant, je n'ai jamais compris les paroles des chansons. La musique m'intéressait surtout, pas les paroles. Il y avait quelque chose qui renaissait, comme une nouvelle graine qui était plantée.
Je crois qu'on a passé 3-4 mois ensemble en ligne, on se parlait un peu tous les soirs avant de se rencontrer en vrai.
Et donc à l'époque, tu étais vraiment en dépression ?
Oui, c'était vraiment une dépression très sévère. Mon psy a eu peur, il m'a dit qu'il fallait qu'on fasse quelque chose.
Toi t'étais ok d'aller à l'hôpital ?
Ça m'a fait du bien, je me suis dit, quelqu'un reconnaît ma souffrance et on va prendre soin de moi. Je sentais que je n'arrivais pas à prendre soin de moi-même. On allait faire quelque chose avec moi. »
Une période de paix fragile mais réelle. Avec l'aide de son compagnon, il termine enfin sa thèse et la soutient. Un moment magique, après tant d'années de lutte.
Il s'accroche encore à l'idée d'une carrière académique. Mais c'est un chemin rude. Bourses décrocher, poste précaire, compétition… L'amertume s'installe. Il ne voit plus le sens de ce qu'il fait. Un jour, il se dit simplement stop. Il ne continuera pas dans la recherche.
Cette décision ouvre un long deuil. Tant de temps, d'énergie, d'argent investi. A petits pas, il se tourne vers l'administration universitaire.
Au début, il a un peu peur de rester trop proche de son ancien monde, de devenir ce fonctionnaire amer qui passe son temps à se plaindre. Mais ce choix marque surtout la fin d'un cycle. Et le début de quelque chose de nouveau.
« Je suis là dans ma petite bulle à essayer de créer une sorte de vie fantasmée de chercheur en histoire médiévale. Et ça n'avait juste plus de sens. Là, j'ai trouvé l'impro et j'ai commencé avec un coach qui m'a dit que l'impro m'a sauvé la vie et en fait, l'impro a fait la même chose pour moi.
Ça t'a donné quoi ?
D'abord, je pense que ça m'a aidé à péter l'éthos de chercheur en histoire médiévale. Enfin, cette image d'intellectuel qui ne peut aimer que certaines choses, qui doit dire des choses extrêmement profondes, qui doit avoir un avis sur tout. Et là, tu montes sur scène, tu ne sais pas ce qui va t'arriver et tu dois faire avec tout ce qu'on te propose. Donc, tu ne peux rien calculer. Et ça m'arrivait vraiment de faire n'importe quoi, de dire n'importe quoi au début. Tu mets la main dans la bouche en disant « ouh zut, j'aurais jamais dû faire ça ». Et après, il y a vraiment un vrai plaisir en fait, à juste lâcher prise.
Et qu'est-ce que ça m'a apporté ? Je pense que ça m'a apporté beaucoup aussi en termes de connexion avec les autres. Je pense que je suis quelqu'un d'extrêmement timide et d'extrêmement introverti. Et l'histoire médiévale n'a pas aidé, l'université n'a pas beaucoup aidé non plus.
Et donc là, ça me permettait de vivre des trucs incroyables à des échelles microscopiques. On partait dans une aventure sur une rivière au bout du monde, tout en restant dans une salle de l'EPFL et de vivre quelque chose avec des gens qui étaient là aussi alors qu'on ne se connaissait pas. »
Tu l’auras sans doute senti, comme moi, l’histoire de vie de Yann est parsemée d’alarmes, créées par ce besoin d’être le bon élève, le meilleur même, cette recherche d’une approbation paternelle qui semble inatteignable, d’être accepté et de s’accepter soi-même. A ce moment de sa vie, Yann est frappé par la brutalité du quotidien. Dans la rue, au travail, dans les petits gestes anodins. Il voit un manque de douceur partout.
Grâce à des amis très engagés, il prend conscience de ses privilèges, de sa propre manière parfois d'imposer sa voix sans s'en rendre compte. Une révélation qui change son regard. Il devient hypersensible aux micro-violences. Un klaxon impatient, un wagon occupé par des voix trop fortes, l'espace sonore monopolisé.
Pour beaucoup, ce sont que des détails. Mais pour lui, c'est un monde qu'il oublie de considérer l'autre.
Vient ensuite une secousse plus grave, l'agression de son compagnon. Une violence dont il ne peut rien dire, mais qui bouleverse tout.
« Je ne dirai pas ce que c'est, parce qu'il m'a demandé de ne pas le faire et que je veux vraiment respecter ça. Mais en gros, c'est quelque chose de vraiment grave et disons là, ça fait 15 mois et j'ai réalisé après 15 mois qu'en fait j'étais proche aidant et je vois c'est ça, je vois en fait ce que je ne sais pas, 10 minutes ou moins de violence peut faire sur la vie d'une personne et juste gratuitement en fait.
Donc tu dis, tu te vois comme proche aidant. Pour lui, c'est psychologique les séquelles, c’est physique ?
Oui, alors c'est des grosses crises de panique. Disons, ça va de mieux en mieux.
Il y avait vraiment des moments surréalistes, je pense même si je les décrivais, ça n'aurait pas de sens, mais vraiment où tu te dis où est-ce que je suis, parce que l'autre personne a des réactions… se roule par terre, tombe physiquement par terre.
Et quand je te disais je ne suis pas une personne qui s'alarme facilement quand les autres personnes s'alarment, là j'étais vraiment au bord de m’alarmer. On a quand même à un moment donné appelé de l'aide professionnelle, parce que je voyais juste que, en gros pour te dire, je fermais la cuisine à clé pour qu'il n'ait pas accès aux couteaux ou à quoi que ce soit.
J'avais vraiment très peur pour sa vie. J'étais vraiment en alerte en permanence de checker si la route n'était pas loin, enfin c'était vraiment quelque chose d'intense.
Je me souviens, j'ai fait une masterclass d'impro à Berlin, l'année passée. Et c'était le week-end final, je crois, ou un des week-end finaux, et on allait faire un spectacle le dimanche soir. Et tout le samedi, je n'avais aucune nouvelle de mon copain. Je lui envoyais des WhatsApp, pas de nouvelles, pas de nouvelles, pas de nouvelles.
Je suis allé me coucher, pas de nouvelles. Et là, à 3h du matin, je ne pouvais plus dormir. J'ai réservé mon billet de la Deutsche Bahn pour faire Berlin, la ville où il vit.
J'avais juste besoin, en fait. Je savais qu'il n'allait pas bien. Je sentais que l'absence de nouvelles faisait qu'il n'allait pas bien.
Et donc je me suis dit, là, il n'y a rien d'autre qui est plus important que d'être avec lui. J'ai raté le spectacle dans lequel je devais jouer à Berlin, mais ça n'avait tellement pas de sens de rester à Berlin pour jouer à un spectacle, alors que lui, il allait mal. »
Dans son couple actuel, Yann a longtemps vu son compagnon comme celui qui assure, tandis que lui se sentait celui qui rate. La situation a changé. La relation s'est équilibrée. Cette horizontalité nouvelle lui fait du bien. Il découvre que lui aussi peut porter l'autre.
Quand ça ne va pas, ce qui l'aide, c'est le dramatique.
« Enfin, voilà, comme je suis un fan du drama, j'ai beaucoup besoin de vivre intensément la tristesse, l'injustice, me dire c'est tellement dur. Et du coup, écouter de la musique d'un compositeur norvégien, je crois, non, finlandais, qui compose de la musique classique hyper déchirante, où il y a des longs accords de voix aérienne, et je pleure, et je pleure, et je pleure, et après, je me sens bien.
Donc t'as quand même eu un cheminement fou entre le moment où t'étais coincé avec une thèse que t'arrivais pas à finir, que tu voulais pas lâcher, et puis maintenant ?
Ah oui, alors vraiment, à partir du moment où j'ai arrêté de vouloir devenir un chercheur, ma vie, elle est chaque jour mieux. Donc oui, effectivement, et de se dire, voilà, je peux être là où je suis, être content d'être là où je suis, et juste kiffer ma life. Je pense que c'était une pression que je me suis mise, que j'ai intégrée, en fait.
Je me suis dit, il faut absolument, il faut absolument, puis au moment, je pense au moment où mon père est décédé, c'est vraiment aussi horrible ce que je vais dire, mais j'ai eu l'impression que, tout d'un coup, j'avais un poids sur mes épaules, de responsabilité, d'obligation de faire ceci et cela. Tout d'un coup, c'était possible aussi de faire autrement, de faire autre chose, de ne pas faire ce que je pensais avait été prévu pour moi.
Si Yann devait adresser un message à celles et ceux qui, comme lui, vivent avec des alarmes intérieures qui se manifestent en perte de sens, en micro-burn-out ou en grosse dépression, il dirait d'abord, cherchez ce qui vous apaise.
Les ressources, les lieux, les personnes qui vous ramènent à la tranquillité, qui vous enveloppent de douceur. Cela peut sembler simple, presque cliché, mais c'est souvent là que commence la libération. Il parle aussi de ces relations qui ressourcent, ces gens qui respectent votre rythme, qui vous offrent du temps de qualité, même sous la forme d'un simple cœur envoyé sur WhatsApp. Pour lui, certains de ces petits cœurs contiennent toute la douceur du monde.
Et puis à travers ses hauts, ses bas et tous les entre-deux, Yann à toujours ce soutien, infaillible et indéfectible, la douceur et l’amour de sa maman. Toujours là pour lui dire qu’elle l’aime, comme il est. Qu’elle est là pour lui, quoi qu’il arrive. A lui envoyer des petits messages WhatsApp pour lui dire que s’il a faim, il peut descendre. Le repas l’attend. Mais seulement s’il en a envie. Il le dit juste : les mamans, celles qu’il connait du moins, sont des êtres formidables.
« Et si tu pouvais revenir quand toi, t’allais pas. Tu vois, par exemple, quand tu avais cette thèse, tu arrivais pas à finit, tu es retourné chez ta à maman. Qu'est-ce que tu te dirais à toi-même ?
Quand tu as commencé cette question, je sentais le moment venir. Je me suis dit, je vais…
Il va pleurer.
Exactement ! Et tu as fini cette question, et j'ai senti que.. tout de suite, les larmes montaient... je maîtrise même mes larmes quand je pourrais les laisser sortir.
Tu peux y aller avec moi. Je peux pleurer avec toi si tu veux.
Qu'est-ce que je lui dirais ? Je pense que je lui dirais arrête de te torturer et tu es une belle personne. Tu mérites de t'aimer, de t'apprécier toi-même. Et arrête de t’excuser.
Et maintenant, tu le sais ? Que tu es une belle personne et que tu peux t'aimer toi-même ?
J'y travaille quotidiennement. Mais je crois que je m’aime beaucoup plus qu’avant. »
C'était Yann, garçon sensible, éternel bon élève, propriétaire tardif mais désormais fier de son propre corps, ancien scénariste d'une vie rêvée de chercheur en histoire médiévale, amoureux de l'amour, du théâtre, de la douceur.
Et forcément, alarmé par la violence dans les relations, sous toutes ses formes, même les plus minuscules.
Avec Yann, on est d'accord. Sortir ses émotions, ça fait un bien fou. Et si possible, avec un peu de flamboyance.
Si comme Yann, tu es sensible aux micro-violences, que les klaxons de crispent, que tu rêves d'un monde plus doux. Si comme lui, tu fais de ton mieux pour aimer, aider et parfois t'aimer toi-même, alors sache-le, tu n'es pas seul. On est beaucoup à naviguer comme ça, un peu alarmés, très sensibles.
J'espère que l'épisode d'aujourd'hui t'aura parlé. Fais du bien peut-être. Si tu l'as aimé, n'hésite pas à le partager autour de toi et à t'abonner au podcast.
Merci pour ton écoute et à très vite pour une nouvelle rencontre. D'ici là, n'oublie pas, pas de raison de t'alarmer. Tchô !