Pas de raison de s'alarmer
Tu vas bien. Enfin… tu vas bien, mais pas tout à fait.
À travers des conversations avec des personnes comme toi et moi, on explore nos doutes, nos inquiétudes, nos angoisses – et comment vivre avec.
Pas de raison de s’alarmer, un podcast pour apprivoiser nos fragilités et apprendre, peut-être, à s’alarmer un peu moins.
Pas de raison de s'alarmer
Ce qui alarme Guégué — on se secoue et on avance !
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Guégué, 97 ans, raconte une vie guidée par la famille et le désir de profiter. Marquée par une enfance trop solitaire à son goût, elle trouve son équilibre en construisant une grande famille soudée.
Portée par un père audacieux et une mère scientifique et douce, elle a appris à avancer sans regret — hormis celui de ne plus avoir son mari auprès d’elle. Aujourd’hui, vieillir l’ennuie plus que la mort et sa liberté lui manque. Malgré tout, l’amour des siens rend chaque journée plutôt sympa.
Guégué vit au présent : on se secoue, on avance, et on se crée son propre paradis.
Bienvenue dans ce nouvel épisode de Pas de raison de s'alarmer, le podcast pour les gens qui vont bien, mais pas tout à fait. Je m'appelle Emmanuelle, je suis chercheuse, enthousiaste, bourrée de contradictions, et depuis quelques temps, j'essaye de mieux comprendre ce qui nous alarme et ce qui nous anime. Aujourd'hui, je parle avec la personne que je rêve d'interviewer depuis que j'ai commencé ce podcast, Huguette, qu'on appelle tous Guégué, ma grand-mère.
Guégué a 97 ans. Dans ses bons jours, elle vous dira qu'elle n'a aucun regret, que la cuisine a été sa grande réussite et que mourir ne lui fait plus peur. C'est quelqu'un qui ne se prend pas au sérieux, qui aime rire et être entouré de sa famille, en quelques mots, profiter de la vie.
« Il faut bien vivre, parce que si on ne rigole pas, ça sert à quoi ? Je commence par lui demander comment elle se décrirait. Je peux être sympa ou pas sympa, suivant les gens avec qui je parle. »
Mais ce n'est pas tout. Guégué, elle a aussi la tête dure.
« Très têtue. Quand j'ai une idée dans la tête, elle y reste bien. »
Elle a aussi souvent dit que dans la vie, elle n'a pas réussi grand-chose, à part la cuisine.
« Je pense que c'est toujours ça. J'avais une grand-mère qui aimait bien cuisiner, qui m'a appris à faire une cuisine. C'était ma seule distraction à Alvare. C'était quand je pouvais faire de la cuisine avec ma grand-mère. »
La famille a eu une place centrale dans sa vie.
Sans doute parce qu'elle en a tant manqué étant petite. Elle a beaucoup souffert d'être enfant unique.
« J'étais très famille, parce que je n'en avais pas beaucoup. Enfant unique, on est trop seul. Quand j'étais chez ma grand-mère, j'avais mon chien qui s'occupait de moi. Et mes cousins qui étaient jumeaux, c'était terrible pour moi. J'aurais bien aimé avoir quelqu'un comme ça. »
Son enfance, c'est aussi deux parents hors du commun.
« J'ai été gâté dans ma vie, avec des parents âgés qui pouvaient bien vivre. On a fait des voyages, mais j'étais seul. »
Ses parents, c'est Léonie et Constantin. Un père exigeant, bon vivant, coléreux, généreux, fasciné par la modernité. Convaincu qu'il faut profiter de la vie, et toujours à pousser sa fille à faire de nouvelles choses.
« C'était mon père qui m'offrait tout ce que je demandais. Enfin, pas ce que je demandais, mais il aimait bien.
Il voulait toujours faire, et il m'a toujours poussé à faire des choses nouvelles. Il faut profiter de la vie. Et mon père m'a toujours dit, c'est l'avenir qui compte.
Il faut la nouvelle voiture, les nouvelles choses. Tout ce qui arrivait, ça pouvait être meilleur. On allait en Bretagne en vacances.
Il fallait connaître un peu autre chose que ce qu'on faisait tous les jours. »
Un vrai moteur, quelqu'un qui avait soif de tout connaître, de tout faire. Mais parfois, il poussait un peu fort.
« Il m'a obligé un peu. Il fallait le faire. Le jour où il me fait conduire aussi la voiture, à 13 ans, je conduisais la voiture. »
« Parce qu'il t'a mise au volant et il t'a dit… »
« Oui, dans des coins plus tranquilles. Mais il fallait que je fasse. Ta mère conduit, mais elle a peur. Toi, tu dois conduire. Avoir la voiture, c'était pas évident à 13 ans. J'avais des coussins. »
Sa maman, Léonie, était chimiste. Une des premières femmes à travailler à l'université. Une personne calme, passionnée par son travail, plutôt peureuse, qui aimait sa petite famille par-dessus tout.
« Oh maman, elle était très calme. Elle vivait calmement. Elle, ce qui l'intéressait, c'était la chimie, son boulot et sa famille. »
« Et tu penses que lui, il l'admirait ? »
« Absolument. Complètement. Pour lui, elle était formidable. »
De ses parents, Guégué a appris à avancer et profiter de la vie. Elle a largement compensé son enfance solitaire.
« Donc j'ai eu quatre enfants. Peut-être que, je ne sais pas si j'en ai voulu quatre, mais ils sont arrivés et on s'en est occupé. »
En 97 ans, est-ce qu'on a le temps d'avoir des regrets ?
« Je n'ai aucun regret. Parce que je suis content d'avoir des enfants qui sont sympas avec moi.
Ils font ce qu'ils veulent, mais j'arrive à les tenir. Maintenant, un peu moins, ils sont vieux. » « Tu as eu ce sentiment de fierté de tes enfants ? »
« Absolument pas. Alors là, je m'en foutais complètement. J'essayais qu'ils soient honnêtes et qu'ils travaillent. Ça, c'était important.
Qu'on soit unis. Je demandais toujours qu'on s'entende. Quand il y avait des grosses disputes, j'étais furieuse. »
Comme elle dit, elle n'a aucun regret. Ou presque.
« La seule chose, c'est que je regrette d'avoir plus de mari.
Il aurait bien fallu qu'il reste avec moi un peu plus. Mais j'y pense souvent. Des petites choses.
Un livre qu'il m'a offert. Pas beaucoup. On aimait bien être ensemble.
Et on était contents d'avoir nos enfants. »
Elle l'a rencontrée lors d'un repas, alors qu'elle venait de se faire opérer des amygdales. Elle parlait peu, mangeait à peine, était discrète.
Il a trouvé ça parfait. Manque de bol. Dans son état normal, elle parle beaucoup, elle mange.
On la remarque. Heureusement pour eux, la première impression était juste sur un point. Ils étaient faits l'un pour l'autre.
« On s'était rencontrés une fois. Et je l'avais trouvé beau. J'ai pas eu d'autre amour.
Juste lui. J'étais assez fermé. »
« Et c'était un peu coup de foudre pour toi ? »
« Pour moi, oui. »
« Et lui, alors ? »
« Ça, j'en sais rien. »
« Il ne t'a pas dit ? »
« Il ne m'a jamais dit. Il ne dit jamais rien. »
« Est-ce que des fois, il faisait des choses comme t'offrir des fleurs ou te surprendre ? Ou c'était pas du tout le style ? »
« Ah non, non, c'est ça que tu parles. Il ne m'a jamais offert des fleurs. »
« Qu'est-ce que vous aimiez faire ensemble, avec Jean ? »
« Voyager, se prendre du bon temps. »
On quitte le passé pour en revenir au présent.
« Ta vie aujourd'hui, elle est comment ? »
« Elle passe. Je vieillis et elle passe.
Et je prends du plaisir à voir mes enfants, mes petits-enfants. Je suis chez moi, j'ai des enfants qui s'occupent de moi. C'est bien le principal. »
« Il y a des choses qui t'inquiètent ? »
« Pas tellement. Je ne pense pas aux choses qui sont ennuyeuses. Il vaut mieux pouvoir le bonheur des autres ou de soi. »
« Donc elle est plutôt sympa, la vie ? »
« Très sympa ma vie. Et je ne veux pas plus de choses maintenant, ça suffit. J'en ai assez.
J'ai tout ce qu'il faut, j'ai l'amour de tout le monde. Et ceux que j'aime pas et qui m'aiment pas, on les oublie. Et ça sert à rien le rancœur.
Qu'à vous mettre, vous faire, je sais pas, l’estomac qui grésille mal. »
« Donc finalement, avoir 97 ans c'est pas mal ? »
« Oh non, c'est embêtant, on ne peut plus rien faire. Sinon c'est embêtant d'être vieux, il vaut mieux disparaître. »
« C'est quoi qui t'embête dans le fait d'être vieux, vieille ? »
« De ne pas pouvoir faire ce que je veux, partir, plus de voiture, plus de plaisir de faire autre chose. On est moins, comment dire, on est moins libre. Enfin, on est libre de rien faire, voilà.
Mais tant que vous êtes là, c'est bien. Il faut avoir une famille et y s'entendre. Parce que se disputer, ça sert à rien. »
Sa vie aujourd'hui encore, elle est remplie d'amour plus que d'alarme. Mais elle manque d'aventure et de liberté, de sortie, de voyage. La religion a aussi fait partie de sa vie.
Élevée par des parents athées et scientifiques, elle choisit d'être comme tout le monde.
« Ma mère était catholique au départ, mais elle s'en fichait complètement. Et moi, j'ai eu un prêtre au lycée que j'aimais beaucoup et qui était gentil.
Donc, j'ai continué comme ça. Je voulais être comme les autres, je pense. Donc, mes copines étaient catholiques en général.
Donc, on était catholiques. »
« Est-ce que tu crois en Dieu ? »
« Je crois, oui. »
« Donc, tu t'imagines qu'après la mort, il y a quelque chose ? »
« Non. »
« Je pense qu'on est dans la terre et puis c'est tout. Et on vous oublie.
J'ai bien des parents qui sont dans la terre, des grands-parents, mais ça n'a pas d'importance. »
« C'est quelque chose qui te fait peur, mourir ? »
« Non. Non ? Non, au contraire.
On en a marre maintenant. Il y a des jours où on aimerait mieux être sous terre. »
« Est-ce que tu avais peur avant ? C'est quelque chose qui te faisait peur ? »
« Oh, sûrement. J'étais froussarde. Tu parles. »
« Et puis, comment ça se fait que maintenant, ça ne soit plus quelque chose qui est une crainte pour toi « ?
« Parce que je suis vieille et que j'arrive jusqu'à la fin de ma vie.
Donc, je vais bien partir un jour. Maintenant, je crois que j'aimerais bien partir plus rapidement qu'être malade. C'est ça qui est pénible. »
Tu auras compris que même si elle en a marre, Guégué a encore des choses qui la réjouissent. Des choses simples, l’essentiel : la famille avant tout.
Je lui demande à quoi ressemblerait une journée parfaite, si elle pouvait tout faire.
« Peut-être simplement se balader dans la campagne ou dans la montagne. Plus la montagne. Je préfère la montagne.
Avec des gens que j'aime bien, la famille en général et des enfants. J'aime bien les enfants. »
Et puis, on est d'accord. Terminer tout ça par un bon repas, tous ensemble.
« Oui, c'est des petits plaisirs. C'est même des grands plaisirs. Quand on est à table ensemble et qu'on rigole un peu et qu'on mange, c'est agréable. »
Ses principes : profiter du présent. Ne pas ressasser. Ne pas ruminer.
Je lui demande : si elle pouvait dire quelque chose à ses enfants, petits-enfants, arrière-petits-enfants… ce serait quoi ?
« Le passé, c'est fini. Ça ne sert à rien de regretter quoi que ce soit. Il faut dire qu'il faut profiter de chaque jour et essayer d'être heureux. »
« Et quand on se sent un peu triste, on fait comment ? Toi, tu fais comment quand tu ne te sens pas bien ? »
« Et bien, on se secoue. Voilà. »
« Donc, on ne se pose pas trop de questions, on se secoue et on avance. »
« Et toi, ça a bien marché ? »
« Oui. Ça, c'était mon père tout le temps. Lui, il disait, tu te projettes dans l'avenir.
Non, mais c'est vrai, il faut voir le côté positif des choses. On a toujours tendance à critiquer et c'est un tort. Ou alors, il faut critiquer gentiment. »
« C'est ça, pour rigoler en fait. »
« Oui, parce que autrement, il faut quand même être heureux. Qu'est-ce que tu fais là ? On ne fait rien, mais on est bien. »
Et finalement, une phrase qui résume beaucoup.
« Le paradis, on se le crée. »
C’était Guégué.
97 ans.
Têtue.
Bonne vivante.
Fille d’une chimiste pionnière et d’un père épris de grandeur et de modernité.
Une personne pour qui le présent compte plus que le passé,
le rire vaut mieux que la nostalgie.
Et pour qui la famille représente tout.
Merci pour ton écoute,
et à très vite pour une nouvelle rencontre.
Et d’ici là, n’oublie pas : pas de raison de t’alarmer. Tchô !