Pas de raison de s'alarmer
Tu vas bien. Enfin… tu vas bien, mais pas tout à fait.
À travers des conversations avec des personnes comme toi et moi, on explore nos doutes, nos inquiétudes, nos angoisses – et comment vivre avec.
Pas de raison de s’alarmer, un podcast pour apprivoiser nos fragilités et apprendre, peut-être, à s’alarmer un peu moins.
Pas de raison de s'alarmer
Julien
Use Left/Right to seek, Home/End to jump to start or end. Hold shift to jump forward or backward.
Julien, 19 ans, vit depuis son enfance avec une angoisse omniprésente et une profonde indécision. Marqué par la peur de s'ouvrir aux autres et une comparaison constante et dévalorisante à son entourage, il a récemment choisi de quitter l'architecture pour se tourner vers une école d'art. Très lucide sur ses mécanismes de fuite, notamment son utilisation intensive des réseaux sociaux pour décompresser, il analyse ses propres paradoxes. Malgré ses doutes, Julien espère aller vers le mieux en apprenant à reconnaître et à être fier des objectifs qu'il parvient à accomplir.
Bienvenue dans Pas de raison de s'alarmer. Je m'appelle Emmanuelle, je suis chercheuse, enthousiaste pour une contradiction. Depuis quelques temps, je parcours mon petit coin du monde avec deux micros pour que des gens comme toi et moi racontent ce qui les alarme et ce qui les anime. Aujourd'hui, je rencontre Julien, 19 ans. Avant même de parler de sa vie, il parle d'une sensation omniprésente qu'il accompagne depuis qu'il est enfant, qu'il voit comme partie intégrante de sa personnalité. Quand je lui demande trois mots pour se décrire, il commence par celle-là.
SPEAKER_00Angoissé, je pense, premier mot. J'aime bien l'idée de me dire créatif et je pense indécis. Souvent, je commence les choses Je le fais un moment, et puis après je me rends compte que ça m'intéresse, mais pas plus que ça. L'angoisse aussi un peu de me dire « Ah, il faudrait que tu sois complètement intéressé par ça. » C'est-à-dire que le moindre aspect négatif de la matière, j'ai commencé à me dire « Ah bah ça y est, c'est pas fait pour toi, tu t'es encore trompé, t'as pas trouvé le bon truc, retente, recherche.
SPEAKER_01» Cette angoisse, cette indécision qu'il décrit, il les a vécues très récemment, au fil d'un premier semestre d'école d'architecture. Des études auxquelles il décide de mettre fin après des mois de questionnement.
SPEAKER_00Précisément au moment où je me suis dit c'est bon là j'arrête c'est trop c'était juste avant Noël c'était avant les examens et tout et là je sortais de nuit blanche j'avais passé toute ma nuit au studio j'avais pas du tout fini ma maquette j'étais complètement en retard je me souviens vraiment de ce sentiment entre le PFL et chez moi entre les métros j'étais complètement crevé j'étais là je veux juste rentrer chez moi et plus jamais revenir plus jamais prendre le métro dans ce sens direction le PFL il y a beaucoup de comparaisons aussi je trouve en tout cas moi dans ma tête je me compare énormément autres et j'avais l'impression d'être constamment moins bien. Enfin, même le premier jour, on est arrivé dans les studios, j'étais là, est-ce que c'est vraiment ma place
UNKNOWN?
SPEAKER_00Est-ce que je suis bien là
UNKNOWN?
SPEAKER_00Et cette angoisse, elle n'est jamais vraiment partie
SPEAKER_01en soi. T'as ressenti quoi après avoir pris ta décision
UNKNOWN?
SPEAKER_00J'avais peur d'être trop, entre guillemets, feignant, un peu dans mon choix de me dire, ah, je me suis confronté à une difficulté, j'ai abandonné directement et puis voilà, je suis passé à autre chose. Sur le long terme, une semaine après, je me suis rendu compte que je me sentais mieux, j'étais plus plus relâchés, plus
SPEAKER_01soulagés. Pour Julien, la larme est presque une compagne de toujours, une manière d'être au monde, un réflexe. Il revient sur ses premières années vers l'âge de 5-6 ans à Chahi, est de
SPEAKER_00Lausanne. Quand j'étais petit, j'étais un monstre angoissé des anniversaires et je ne voulais pas du tout y aller alors qu'en soi, c'est vraiment un truc super. Les gens t'invitent parce qu'ils sont potes avec toi et je ne sais pas pourquoi, vraiment, mon enfant, je l'associe à des anniversaires où je n'étais pas là la première heure parce que j'étais en train de pleurer dans les bras de ma mère et après et après je sautais le pas et après c'était super donc je sais pas d'où c'est parti cette peur mais je me souviens même qu'une fois il y avait ma cousine qui vient d'Espagne qui était venue elle avait dû me payer pour que j'aille à l'anniversaire ce qui en soi est quand même assez terrible
SPEAKER_01Quelques années plus tard, Julien rencontre son meilleur ami, une personne qui va changer sa manière de voir les choses.
SPEAKER_00Ça m'a beaucoup aidé à ce moment-là, au moment où j'étais très angoissé, j'avais peur de tout, j'étais vraiment peur des gens. D'être ami avec lui, ça m'a montré que des fois dans la vie, il faut juste y aller, il faut kiffer les choses et il faut moins réfléchir.
SPEAKER_01Puis arrive la jeune adolescence, 12-13 ans. Une période valorisante et marquante entre statut et blessure.
SPEAKER_00On m'avait dit, ouais, t'es dans la liste, t'es plus beau. Puis alors à ce moment-là, mon ego avait pris un saut. Et après, dixième, j'ai l'impression que ça a vraiment été un tournant où les personnes que je trouvais bien, que je trouvais sympas, se sont retournées d'un seul coup. Et en tout cas, un groupe de filles, elles ont commencé à devenir assez insupportables et à harceler même moi, mais toute la classe en soi. De là à dire qu'à je n'étais pas angoissé, ce serait faux. Mais j'ai l'impression que ça a vraiment réaccentué un côté de me dire, en gros, tu ne vaux rien. Tout ce que tu vas produire est nul, etc. Tout ce que tu vas faire est nul. Donc je pense qu'il y a eu un tournant aussi un peu à ce
SPEAKER_01moment-là. Au gymnase, Julien a l'impression que l'histoire se répète.
SPEAKER_00Même chez moi, j'ai l'impression que la première année est un peu terrible. Là encore, je n'ai pas confiance en moi. Je pense surtout qu'il y a un truc où c'est un âge où on a besoin de s'habiller bien. Et je n'étais pas du tout convaincu par mon style. Et après, 10-11e, encore une fois, ça se fluidifie, ça s'amortit. C'est un truc qui me déçoit aussi, mais on n'a jamais été vraiment une ambiance de classe. Toujours été très décousu. Comme pour le collège, j'ai l'impression d'avoir loupé un peu un modèle de gymnase à suivre.
SPEAKER_01Mais
SPEAKER_00genre quoi
UNKNOWN?
SPEAKER_00Tu as un exemple
UNKNOWN?
SPEAKER_00Mais je pense J'ai des visions très biaisées. Peut-être que c'est High School Musical qui a complètement biaisé ma vision. Rien qu'une ambiance de classe unie, typiquement. Puis le fait, encore une fois, je n'osais pas déclarer mes sentiments. Du coup, avoir une copine est super compliqué.
SPEAKER_01Parler de ses sentiments a toujours été quelque chose de difficile pour Julien.
SPEAKER_00J'ai toujours eu peur de montrer une part de moi, je pense aussi, là-dedans, puis de s'ouvrir aux autres. J'arrive à le faire un petit peu, mais une fois que je suis vraiment dans la zone de confort. Être le premier, oser le pas, très compliqué. tout qui serait dit, je deviens brindille. C'est terrible, c'est terrible. C'est un moment rempli d'angoisse. Puis même pour tout, même pour les trucs débiles, même à mes parents, je n'arrivais pas à dire que je les aime, etc. Toute mon enfance, je pleurais beaucoup. Typiquement, c'était souvent qualifié comme les garçons qui pleurent, le dernier char un peu. Et du coup, j'ai appris à, je me dis inconsciemment, un peu à cacher mes émotions, à cacher ce que je ressentais, à ne pas montrer ouvertement aux gens de peur que d'un seul coup, ça se retourne contre moi et qu'on me dise, ah non, mais c'est terrible ce que tu fais
SPEAKER_01là. Après des années d'enfance et d'adolescence remplies de découvertes mais aussi d'angoisse et teintes de timidité, il s'offre une pause.
SPEAKER_00J'ai fait l'année sabbatique qui était assez géniale en soi, c'était assez top. Peut-être un peu le regret de ne pas avoir fait assez de choses. J'adore l'idée de me dire après 19h je prends le train et je vais où je veux en Suisse, ça c'est super. Mais je trouve que je ne l'ai pas assez fait par exemple, ce genre de choses. Je trouve des projets un peu fous, ça m'a manqué un peu de ne pas l'accomplir. Une fois que ça a un peu repris l'étude, j'étais un peu là ça aurait été cool de le faire avant.
SPEAKER_01Quand Julien fait le bilan de son passé récent, il est clairement mitigé.
SPEAKER_00J'ai commencé l'architecture, j'ai arrêté. Plus j'ai fait l'année sympathique, ce qui fait que les gens de ma génération, de mon année, ils sont là quand moi je vais commencer ma première. Eux, ils vont commencer leur troisième de bachelor et tout. C'est un peu, encore une fois, la comparaison. Je me dis, je suis en retard. J'ai loupé des étapes, j'ai
SPEAKER_01loupé des chemins. Un motif familier. Du positif, mais des couches d'angoisse, de peur, de comparaison impossible et de regret. Je demande à Julien comment l'angoisse se manifeste chez lui.
SPEAKER_00Je vais penser à fond, à fond, à fond, ça fait très intérieur quand même. Je ne vais jamais avoir des crises vraiment d'angoisse. Je vais tout le temps angoisser. Il n'y aura pas un moment où il y aura un pic forcément. Souvent, j'ai des phases un peu où je suis dans ma bulle, je réfléchis, je pense beaucoup, je me refine beaucoup sur ce qui s'est passé dans les dernières heures, les derniers jours. Et après, les phases de transition sont un peu plus compliquées. Le moment où je vais sortir de ma bulle et commencer à reparler sur que ça, ça le bise avec les gens, c'est un peu plus tendu.
SPEAKER_01Pour toi, est-ce que c'est angoissante de parler de tout ça, de parler de tes angoisses.
SPEAKER_00C'est un peu le sujet de réflexion principale dans ma tête, donc du coup, c'est à force. Tu peux en parler, mais... Mais je pense que ça a été un peu... Je pense qu'à des moments de ma vie, ça a été vraiment nécessaire de me livrer et d'expliquer ce que je veux au fond de mon cœur parce que des fois, c'est renoué depuis trop longtemps. Et du coup, ça vient un peu librement. Et puis là, encore une fois, quand tu sautes le pas, après, je trouve que les fois d'après, ça vient plus simple. C'est plus rapide, c'est plus facile.
SPEAKER_01Au-delà du partage, je demande à Julien s'il a des stratégies qui lui permettent de faire face à ce stress qui l'accompagne depuis tout petit.
SPEAKER_00Si je suis stressé, j'ai TikTok. Si je suis trop stressé, je vais fumer. Si je suis trop stressé, je vais faire ci, je vais faire ça. Je pense qu'il y a aussi ces moyens de décompression rapide qui, du coup, me servent sur le moment. Mais après, ce n'est pas un effet de fond. C'est un peu une position, encore une fois, où je me dis que ce n'est pas top, parce qu'en soi, je ne résouds rien. Mais sur le moment, souvent, je rentre du boulot, je suis fatigué, je n'ai pas envie de commencer à faire une réflexion de fond sur moi. J'ai toujours peut-être peur de voir qu'il y a un truc plus profond, que c'est très concret. Je pense que l'idée de me dire que c'est un concept un peu flou, malgré tout, ça me rassure.
SPEAKER_01Et l'art, là-dedans, est-ce qu'il y a un aspect où tu arrives à mettre de ces émotions dedans, à te soulager un
SPEAKER_00peu
UNKNOWN?
SPEAKER_00Alors, en soi, un peu. Ouais, clairement. Enfin, d'une manière ou d'une autre. Soit je... Là, c'est ainsi, je fais beaucoup de musique. Donc du coup, soit je le vois encore une fois comme une manière de consommation un peu rapide. Soit sinon, quand je suis dans des vraies émotions où je me sens vraiment pas bien, ou alors je me sens vraiment très bien, je me suis rendu compte que c'est à ce moment-là où je fais généralement les meilleures musiques qui me parlent le plus parce que c'est l'expression honnête de ce que je ressens et de ce que je suis à
SPEAKER_01l'instant T. Julien se rend compte que ces pressions entre arrêt consommation rapide, entre besoin d'introspection et distraction ne viennent pas juste de lui, que son environnement les amplifie.
SPEAKER_00Je pense aussi que le système des réseaux sociaux n'est pas vraiment là-dedans, parce qu'il y a un peu un truc de comparaison, de se dire que si mon post ou ma story fait X moins de likes, alors du coup ça veut dire qu'en soi pas du tout. Mais je pense qu'il y a encore une pression en plus que je me mets là-dessus. Tout se consomme sans réellement profiter de la chose.
SPEAKER_01J'ai l'impression, quand je t'écoute, que tu as tendance à te sous-estimer pas
SPEAKER_00mal. Oui, beaucoup. J'ai vraiment cette impression-là que dès que je vais dire quelque chose de positif sur moi, de paraître pour quelqu'un qui s'adore. Du coup, j'ai tendance à me dévaluer, mais ce qui est limite un peu une position de... Les gens me disent, mais non, c'est très bien, c'est super ce que tu fais, tu vois. Et pour me rassurer, parce que je n'arrive pas, je pense, à me dire ces mots-là moi-même et me dire que ce que je fais est bien ou ce que j'ai fait est cool. D'un côté, je ne vais jamais être vraiment complètement satisfait de ce que je fais, mais de l'autre côté, je n'ai jamais l'impression de donner le temps de perfectionner. Justement, je suis constamment indécis et du coup, je vais, dès qu'il y aura peut-être un petit peu de difficulté, sauter et me dire que je ne le fais pas parce que je n'ai pas envie de me confronter à des difficultés et je n'ai pas envie de me confronter à un potentiel échec.
SPEAKER_01Malgré tout, les choses changent. Julien a postulé à une école d'art, une manière de se donner les moyens de faire différemment.
SPEAKER_00Je pense que j'essaie d'avoir une position un peu plus critique, de me dire comment ça se passe. Il y aura forcément des moments hauts et des moments bas. Ça va être cool parce que c'est quelque chose qui m'intéresse. C'est compliqué d'avoir une image et une vision très précises de ce que j'ai envie de faire après. Pour l'instant, je fais les choses qui me plaisent et puis on verra bien après on verra bien dans la suite
SPEAKER_01t'es incroyablement lucide sur comment t'es et très analytique sur mais même sur ce que tu fuis en fait est-ce que dans le fond tu penses que tu vas aller vers mieux tu penses que tout ça ça va s'améliorer
SPEAKER_00j'aimerais vraiment bien que ça s'améliore quand même puis j'ai l'impression malgré tout d'avoir un sentiment que ça s'améliore déjà de me dire j'ai fait je suis allé en école d'art enfin je ne suis pas encore passé mais déjà j'ai fait au moins les tests, de me dire que je l'ai tenté, je l'ai osé. Il y a eu plusieurs stress et angoisses, je veux dire, avant la nouvelle année. Enfin, de ce que je dis, parce que c'est un peu dans ma tout doulise, les choses que je voulais faire. Le fait de me dire, toutes ces choses-là, elles sont soit faites, sont en train d'être faites, ou en tout cas, les dés sont jetés, puis il faudra bien les résultats, mais qu'importe. Ce que j'aimerais plus, c'est de me laisser le droit, c'est de tenter des trucs sans trop y réfléchir, sans trop y penser en soi. Enfin, juste le faire pour le faire, c'est parce que c'est drôle,
SPEAKER_01c'est tout, ça s'arrête là. C'était Julien, 19 ans. Créatif, lucide, souvent envahi par le doute. Quelqu'un qui compare, qui réfléchit trop, qui commence mille choses et qui apprend doucement à s'écouter et à lâcher prise. Parce que finalement, on peut être indécis, inquiet, se croire en retard et avancer quand même. On peut avoir peur d'oser, de dire ce qu'on ressent, tout en essayant chaque jour de trouver son rythme à soi. J'espère que cet épisode t'aura parlé. Si c'est le cas, tu peux le partager ou t'abonner. Merci de ton écoute et à très vite pour un nouvel épisode. D'ici là, n'oublie pas, pas de raison de t'alarmer.
UNKNOWNCiao !